Qu'est-ce qui nous rallie ?
Écrit par Carlos Gravito   
24-09-2007

Le « Tous ensemble derrière le XV de France », dans le Championnat Mondial de Rugby, n’a pas empêché quelques-uns de sortir de la mêlée pour se trouver en troisième mi-temps au café des Phares, le 23 septembre, afin de s’enquérir de « Qu’est-ce qui nous relie ? », une question posée par Yves et choisie pour sujet du débat, malgré l’imposture de la main levée, selon le bon vouloir de Sylvie Petin, qui allait l’animer.

De telles problématiques grégaires avaient déjà été évoquées le 24/3/02, « Qu’est-ce qui nous unit ? », sous la conduite de Gérard, et plus  récemment, comme l’a rappelé Marc, le 27/5/07, suivant Gunter dans « Qu’est-ce qui nous fait tenir ?  », ainsi que le 29/7/07, à nouveau sous la direction de Gérard, « Qu’est-ce qui nous humanise ? » ; c’est dire l’inquiétude de cet animal qui se proclame tantôt orgueilleusement libre et aussitôt se rend humblement affidé.

- On n’est pas tous frères, prétendit l’auteur du sujet ; c’est donc le bien commun (éducation, santé, droits de l’Homme) qui nous relie. Doit-il être optimisé ?

- Par « bien commun » on entend une communauté qui nous relie, renchérit l’animatrice.

Michel s’interrogea, alors : « le ‘Qu’est-ce qui…’ doit être compris comme un outil ? » et, Sylvie ne lui ayant « pas interdit de penser ainsi », il ajouta que « la fraternité, la justice, etc. sont des idées et pas des êtres humains ». Martine décomposa ensuite « relier » en « re + lier » (lier à nouveau) pour conclure « qu’il y a donc au commencement père et mère (biologiques ou affectifs) comme auteurs du lien », ce que Roscha prit pour « un élément naturel (ou culturel) et pas faisant partie du ‘blablabla’ idéologique ». 

Alfred s’est soucié de connaître « qu’est-ce qui nous sépare » et, la liste étant longue, il se demanda « que reste-t-il pour faire lien, alors que l’on est tous dans la même galère ? L’interdépendance biologique, l’espèce, la nature, la société ? »

- Le savoir de notre finitude, coupa l’animatrice, déterminant que « la vérité est le tout », tandis qu’un interlocuteur prétendait que le lien était « basé sur la communication, sur le langage, en somme », ce qui a mené la première à dire que « tous les objets faits par l’Homme ont une signification ». Elle donna comme exemple le marteau, mais oublia de préciser qu’il peut bien, en tant que « marteau de porte » appeler l’attention de la maisonnée, mais que surtout, c’est un outil servant à enfoncer des clous, à défoncer la chaussée ou, comme la roue, la poulie, la poêle, le chaudron et même la soie, à broyer l’autre, naturellement.

Le fait est que, une fois épuisée l’étoffe de la réalité collective, « à laquelle la femme est soustraite » selon l’avis récurrent de Nathalie, l’animatrice a aussitôt remis Ricoeur dans le circuit et, à partir de là, il y avait « du soi-même dans l’autre », « en tout lieu, en tout projet, intérêt ou désir » ; « rien ne peut se faire sinon », insista-t-elle, à coups de Kant, Hegel et Spinoza, jusqu’à ce que quelqu’un y joigne « l’amour et la compassion », puis, sans oublier « la peur ou la haine de l’autre », même « la volonté d’échanger », ne serait-ce que dans « une messe d’enterrement, au cours d’une bonne bouffe ou dans un match de rugby (mais pas de foot) ».

Certains que ce qui nous relie n’est surtout pas un bateau de sauvetage, nous avons donc enchaîné des idées, reliées peut-être par un rapport logique, mais qui ne rendaient pas les propositions forcément vraies ; la connaissance de la vérité fut laissée au gré de l’opinion la plus conforme et convenue ou étroitement soumise à la bienséance sociale, morale, voire intellectuelle, ce dont je ne doutais pas. En effet, l’amitié peut être certes un lien intéressant mais aussi un garrot, de même que la servitude la plus extrême nous dévaste souvent à partir d’une liberté chimérique. Un maître despotique est capable de plier un peuple à sa volonté tout en ayant le sentiment d’être parfaitement relié au vouloir de la nation. Qu’importe ! Acceptant les pires assujettissements, nous sommes à même d’entonner des concerts de louanges à notre « Fédérateur » ou d’adopter un langage angélique fait de « moi et de l’autre » (tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil), dès qu’une soumission impersonnelle masque le visage du führer, et encore.

« Relier », de « religare » (rattacher par derrière), ça voudrait dire que nous sommes attachés par le fondement à une bitte d’amarrage, telle une souris à l’ordinateur, un timbre à son enveloppe, les cheveux à une queue de cheval ou une lettre à la suivante comme en calligraphie ? Ruse suprême de notre propre raison, chacun obéit à tous et, croyant n’obéir qu’à lui-même, découvre tout à trac avoir été encollé dans le dos et recouvert d’une éloquente jaquette qui lui sert de justification à toute sauvagerie, comme s’il s’agissait d’un roman passionnant. Qu’est-ce qui reliait Verlaine à Rimbaud lorsqu’il tira sur lui à Bruxelles, le 10 juillet 1873 ?

Par contre, « rallier », de « colligere » (accueillir, comprendre), a le sens d’amener à une même opinion, par exemple, des penseurs d’abord dissidents, de produire l’adhésion de différentes factions face à l’ennemi commun ou les raisons d’adopter ensemble les idées auxquelles chacun tient ; en musique, ce sont les notes, séparées les unes des autres, qui produisent les mélodies les plus admirables et non le type qui agite une baguette devant les musiciens afin de les relier.

Pour finir, Simone a encore fait remarquer que « ce qui délie est aussi important que ce qui sépare », donnant comme exemple le cas de Salman Rushdie « qui a payé d’une fatwa, le fait d’entamer une voie personnelle, le propre de la vie », mais les jeux étaient faits.

Selon Wittgenstein, « nous appréhendons le monde comme un tout » ; nous avons le sentiment de connaître tous ceux qui nous entourent, parce qu’ils lisent les mêmes journaux et les mêmes livres, conduisent les mêmes voitures et les mêmes affaires, regardent les mêmes murs et les mêmes émissions TV, se nourrissent du même type de repas ou des mêmes prières. Et pourtant, c’est très difficile de convaincre l’autre et ce n’est pas plus facile de se laisser persuader par lui. Il faudrait, peut-être, nous en remettre finalement, au « Eis kai polla » (un et plusieurs) de Platon, suggérant que le tout est dans un, chaque chose de son côté. En fait, conclut à peu près Einstein, « Les questions ne peuvent pas être résolues avec le genre de pensées qui sont à l’origine de l’embrouille ».

 

Ecrivez votre commentaire ici:

Titre
Écrit par
Code aléatoire
Vérification du code aléatoire
 
< Précédent   Suivant >

Qui est connecté

Il y a actuellement 2 invités en ligne

personnes ont visité ce site.