La liberté fait-elle perdre le sens des choses ?
30-09-2007

Le sujet retenu parmi les dix proposés ce dernier dimanche de septembre aux Phares était originellement formulé ainsi : « La liberté entraîne l’exclusion du sens des choses ». Il a été reformulé dans un premier temps par « la liberté entraîne-t-elle la perte de sens ? », dans un second temps par « la liberté fait-elle perdre le sens ? » et enfin, au bout d’une heure de débat par « la liberté fait-elle perdre le sens des choses ? » C’est dire qu’on n’a jamais su exactement de quoi on parlait, comme si le sens véritable de la question nous glissait entre les doigts. L’auteur du sujet s’appuya sur la fable de La Fontaine, la Cigale et la Fourmi pour éclairer son questionnement : la cigale, incarnant la liberté, perd le sens des réalités face à une fourmi laborieuse qui en assurant son avenir donne un sens à son action. Ainsi, une liberté sans contrainte, un e vie sans programme, le libertinage, l’irresponsabilité conduiraient les uns à faire n’importe quoi pendant que les autres oeuvreraient à dominer le monde.

Les participants partirent tête baissée sur l’explicitation de la notion de liberté : la liberté est-elle celle de la raison ? Elle donne du sens aux choses par le choix libre et éclairé qu’elle sous-tend, argumentèrent les uns. La liberté, issue de la maîtrise des pulsions et des désirs, contribuerait donc à donner du sens et non à le faire perdre. Elle s’inscrit dans un cadre légal, ripostèrent les autres, car elle commence là où s’arrête celle d’autrui [1]. Puis, la notion de liberté étant indissociable de celle de responsabilité, certains n’hésitèrent pas à enfoncer les portes ouvertes sur ce thème. La liberté consisterait à se donner des lois, pour acquérir ainsi une autonomie ; la cigale n’est donc pas libre. Bref, rien que de très usuel : on jouait avec les mots, on les faisait danser en les reliant ou en les déliant, mais surtout – surtout – on n’essaya ni de comprendre la question ni d’y répondre. Quelqu’un fit toutefois remarquer que les notions de « liberté » et de « sens » n’étant pas de même nature – celle-ci relevant de l’éthique et celle-là du droit – sont difficilement comparables. Un autre intervenant avança l’idée que la liberté est une valeur, par essence fluctuante, alors que le sens concerne la vérité, par essence immuable. Or, les valeurs étant déconnectées de la vérité, le sujet lui semblait d’autant plus étrange. Enfin, pour d’autres la liberté n’étant pas déterminée, elle ne peut pas être déterminante. La confusion battait son plein.

Mais n’est-ce pas plutôt la perte de sens des mots qui entraîne la perte de sens des choses (inversion dialectique chère aux cafés-philosophistes) ? N’est-ce pas plutôt la fourmi, obnubilée par son travail et ne pensant à rien d’autre, qui perd le sens des choses ? Pourquoi la vie de la cigale, chanteuse et danseuse, artiste accomplie, serait-elle moins porteuse de sens ? Responsabilité, autonomie, recherche de plaisir, liberté, quête de sens, les notions s’entremêlent sans que le débat n’avance ni ne gagne en clarté. Si la notion de liberté ou de non-liberté semble mener à une impasse, il conviendrait d’élucider ce qu’on entend par « sens des choses » ? Y a-t-il un sens figé qu’une certaine liberté de penser, même relative, pourrait faire perdre ou remettre en cause et ainsi faire évoluer ? Ce sens accordé aux choses est-il différent pour chacun de nous ? L’idée d’un espace de liberté qui cohabiterait avec une conscience propre à donner du sens se fit alors jour. Après l’inversion dialectique, c’était au découpage syntaxique de faire son entrée : « conscience » étant formé de « cum » et de « science », autrement dit « avec le savoir », la conscience éclairée par le savoir permet de donner du sens aux choses et aux actions. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Dès lors, liberté et sens navigueraient de conserve comme les navires alliés, car d’une part la première inclut des contraintes, dans une sorte de paradoxe métaphysique, et d’autre part ce sont ces contraintes mêmes qui seraient génératrices de sens. En effet, nous dit-on, une absence totale de contraintes détruirait l’espace de liberté et partant, nous ferait perdre du même coup le sens des choses.

À ce point du débat, je me sentis envahi par une grande perplexité et une immense fatigue, comme si une chape de plomb s'était abattue sur mes épaules. L’absence de fil rouge durant le débat a bien failli m’en faire perdre le sens. De plus, sur quelle vérité s’appuyer lorsque les réflexions reposent sur un sable de mots mouvant et incertain ? La liberté fait-elle perdre le sens des choses ? me répétais-je, en essayant de faire le vide dans ma tête. Tout d’abord, examinons les présupposés du sujet. Il y en a deux : les choses ont un sens, et la liberté peut avoir des effets négatifs. Ces présupposés sont discutables, mais admettons. Et la fable de la cigale et la fourmi… la vie d’une des deux protagonistes a-t-elle plus de sens que celle l’autre ? Non, je ne vois pas pourquoi. Tout est question de point de vue. Si une conscience se pose la question « ma vie a-t-elle un sens ? », elle trouvera une réponse. Sa réponse. Et la liberté ? Cette conscience est-elle libre ? En d’autres termes, existe-t-il des consciences qui ne soient pas libres de penser ce qu’elles veulent penser ? Je ne crois pas. Donc, je conclurais que ce sujet de philosophie n’en était pas un, tant il paraît clair qu’on peut donner du sens à toute chose, si on le veut bien, et que la conscience qui donne ce sens est toujours libre de penser comme elle l’entend. Sujet suivant...

 

[1] Christian Godin dans Le comptoir philosophique (First Editions, p. 233) qualifie cette formule d'« exécrable en ce qu’elle place la liberté dans une logique de la concurrence, alors que la liberté ne peut être véritablement comprise que dans une logique de la solidarité. Les hommes ne sont pas libres aux dépens des autres, mais avec eux. » 

 

Sujet connexe : La liberté est-elle un mythe inventé par l'homme ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. JE N'AIME PAS DU TOUT LES FABLES DE J. DE LA FONTAINE
Ecrit par Jeanne d'Else. 30-09-2007
La cigale consent par épouser la fourmi qui pense quand même qu'une chanteuse ex-ballerine donnerait un peu de grâce à sa vie laborieuse de Pauvre Martin. Mais la cigale se ronge d'ennui et demande le divorce. Eprouvée, elle ne retrouve plus sa voix et telle La Callas se meurt.

Moralité minante : Je préfère mourir que de demander quelque chose à la fourmi car au moins là ou j'irai je ne perdrai pas mon âme et ma "Liberté".

La cigale réussit à convaincre la fourmi que travailler si dur ne l'aidera pas à durer jusqu'à la retraite et qu'être un peu épicurien ce n'est pas mal du tout. La fourmi devient mécène de la cigale. Mais la cigale doit jouer des coudes pour chanter ce qu'elle veut. C'est épuisant.

Moralité minante : je vais finir par penser que la liberté est un joli leurre.

2. Joli leurre en effet
Ecrit par Marc. 02-10-2007
À la fin de la fable, la fourmi met sa congénère en face de ses responsabilités : ne pas prévoir, ne pas se contraindre, perdre le sens des choses, c'est signer son arrêt de mort et c'est bien fait ! Depuis que je suis enfant, cette histoire ne laisse pas de m'étonner et résonne en moi comme une mascarade. La cigale d'abord. Son insouciance, qui ne lui porte pas préjudice l'été lorsque la nourriture abonde, met brusquement sa vie en danger l'hiver venu. Comment dans ces conditions peut-on parler de liberté ? N'est-elle pas au contraire l'esclave de sa nature oisive ? Cette illusion de liberté, cette liberté pour l'opinion, cette « liberté irresponsable », est-ce autre chose qu'un abus de langage, qu'un détournement de concept, voire qu'un oxymore ? La fourmi ensuite. Elle tient à sa voisine un discours moraliste sur l'inconséquence de ses actes et préfère l'abandonner à son sort plutôt que de lui donner un morceau de pain. Quel drôle de sens des choses que celui qui consiste à sacraliser le travail pour assurer sa survie, et à laisser mourir de faim son voisin... Il n'y a donc pas plus de paradoxe que de beurre en branche entre un concept de « liberté » détourné et un « sens des choses » relatif et discutable.

3. sens/signification
Ecrit par aliette. 03-10-2007
arrivée en fin de débat, si j'étais intervenue, j'aurais moi aussi parlé de contrainte libératrice, concept forgé par mes amis pédagogues du GFEN, fort utile quand j'anime des ateliers d'écriture fort productifs grâce aux inducteurs qui minimisent l'angoisse de la page blanche.
Je parlerais bien de sens des choses (+ ou - orientation) et de signification des mots (construite par opposition des mots les uns aux autres, ce qui délimite leur extension).
Je ferais aussi référence à Baktine qui parle de signe pluriaccentué disant qu'il y a un enjeu idéologique dans la détermination de la valeur des mots.
Effectivement le sujet faisait sens pour moi puisque la liberté me semble antérieure au choix d'une direction et l'on peut être pris de vertige, quand on ne sait que choisir, que ce soit dans un magasin de vêtement, où dans des choix cruciaux engageant son avenir

4. Commentaire
Ecrit par Daniel Ramirez. 06-10-2007
Chers amis, je commente, non pas le débat mais la réaction qu'a eu Gérard aux articles de compte-rendu, avec quelques refléxions sur le problème de la critique. Se reporter à l'article-blog de Gérard "Le café-philo fait-il perdre le sens des choses".
Daniel

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