Le café-philo fait-il perdre ou gagner du sens aux choses ?
Écrit par Gérard Tissier   
01-10-2007

Je lis avec intérêt le compte-rendu de Marc sans pour autant ne pas me poser de questions sur le biais incontournable introduit par la posture de l’observateur, voire du niveau de critique que cela produit en lui.

Je lui concède bien volontiers qu’une certaine frustration peut naître d’une présence dominicale prolongée et cela explique, par ailleurs à mes yeux, le turnover important des participants au fil du temps. (Combien de gens sont venus aux phares depuis 15 ans ?)

Oui, depuis que le café-philo des phares existe, il a toujours été difficile d’identifier un fil dans les interventions et une volonté vécue et articulée de créer par les intervenants eux-mêmes, une dynamique d’intelligence collective. C’est frustrant pour celui qui veut faire d’une variété de moments philosophiques une totalité et d’en rendre compte dans une série de séquences qui suivraient une logique d’élucidation.

Frustrant cela l’est aussi parfois pour les animateurs, sauf qu’il sont, eux, plus dans le présent du débat, qu’ils savent plus ou moins les ressources du sujet (ils l’ont choisit pour cela) ; imaginent où pouvoir aller mais sont pris dans le dilemme de trop ou pas assez parler, d’être trop ou pas assez volontaristes ou trop obsessionnels dans leurs thématiques préférées. Ils savent par surcroît, que leur parole aura peu d’impact sur les intervenants mais avec plus de succès sur les écoutants, ceux qui viennent, par curiosité et intérêt entendre des considérations plus ou moins structurées.

Y a-t-il une solution ? Est-ce qu’un café-philo est vécu comme une oeuvre collective ? Quelle est la nature de la demande ? des attentes ? des représentations ? des enjeux ? Quel imaginaire social est vécu ? La montée du droit au chapitre, le droit au questionnement de sa propre vie, le plaisir d’être ensemble mais sans risque ?

Le café-philo comme auberge espagnoleEst-ce que ce caractère un peu déceptif de la richesse des débats par rapport aux ressources du sujet, entendues au sens large, tient du dispositif lui-même ? Oui. De la fragilité des énoncés des sujets ? Oui souvent. Peut-on vraiment y remédier ? Non sur la base actuelle et pas davantage (ou si peu) dans les différentes tentatives menées ici et là. En tout cas pas en élevant le niveau d’exigence sur le mode incantatoire. Tout au plus peut-on recadrer et expliciter ce qu’est une problématique pouvant faire débat voire, interpeller à plus de réflexivité sur la manière dont nous pensons la vie et le monde et, avec des risques vexatoires, renvoyer les lieux communs à leurs auteurs en les invitant à plus d’efforts pour se singulariser.

Je pose la question. Ne serait-ce pas ignorer gaillardement les sciences de l’éducation que d’imaginer qu’une parole, disons, pertinente, contributive (venant de la salle mais aussi d’un animateur sur le tabouret ou non) éclairée ou originale, puisse provoquer illico, une réactualisation des connaissances de chacun, une prise de conscience du caractère stéréotypé (ou récurrents) de certains contenus d’intervention ?

La recherche de reconnaissance à partir d’une pensée élaborée préalablement et à partir du matériau culturel et cognitif possédé en arrivant, est un obstacle à une plasticité intellectuelle qui serait ici ludique pour des adultes (car il y a aussi des plaisirs de l’esprit et pas seulement des prises de têtes). Mais voilà, pour jouer, il faut se sentir à l’aise, sûr de son savoir alors que le café-philo n’exclut pas une prise de risque : celle de ne pas être entendu ou compris.

Qu’est-ce qu’un prof de philo de terminale obtient de sa classe ? Plus peut-être mais sur des notions travaillées et sur des sujets pensés dans leur énoncé ; avec un sens précis à l’exercice et une stratégie pédagogique adaptée se déroulant sur une année.

Au-delà des animateurs, le café-philo est une auberge espagnole. On y mange intellectuellement ce qu’on y apporte. Selon que les participants croient être dans un café-citoyens (je pense à certains sujets proposés) ou dans un lieu d’exercice de la pensée, tels ou tels gens viennent et enracinent telle ou telle tendance ce qui constituera un obstacle pour l’autre tendance, à la gratification dans une reconnaissance mutuelle au sein d’un même jeu social.

Il faut donc, selon moi, tenir difficilement par les deux bouts et toute critique d’un point de vue unilatéral risque d’évacuer la complexité de la chose, voire de sombrer dans le moralisme réprobateur du maître à ses mauvais élèves. Le dispositif doit respecter cela et trouver à la marge quelques petites choses qui nourriront certains d’une pensée nouvelle et agaceront les autres de se sentir l’enjeux de conviction ou de supposés savoirs. C’est dans cet esprit qu’une revue des points de vue en milieu de débats par un animateur auxiliaire me paraît adéquat.

Pour le reste je ne partage pas du tout la conclusion de Marc qui semble – et ce n’est pas un reproche puisqu’il parle ici de sa conclusion propre – être passé à coté du sujet.

Bien sûr, si l’on oublie que la notion « de sens des choses » renvoie non pas au sens de chaque chose mais à celui de toutes les choses, et ainsi à l’appareil symbolique qui structure les cultures, traverse les époques, globalise la perception du monde dans une unité d’intelligibilité comme le font la cosmogonie antique, les religions, les archétypes culturels, les invariants anthropologiques – appelés à point nommés « vérités» par Isabelle –, alors en effet le sujet pouvait sembler peu clair.

Mais si certains participants n’avaient pas cette référence (trop spirituelle peut-être) comme arrière-fond de la problématique, c’est que le processus était déjà là en ce que, dans notre temps épris de liberté pour l’individu, et forgeant de tout art son droit à sa vison du monde, à ses valeurs, son éthique etc. la « perte de sens » commence par « la perte du sens des mots ».

Il y a ainsi des discussions que l’on peut suivre ou pas, selon que l’on se bloque sur sa propre perception sans voir qu’il y a des rapprochements intuitifs qui marquent le « trait » d’esprit d’une perçante acuité. (Bravo Alfred pour ce sujet.)

La lumière vient aussi de mille cheminements alors que l’acharnement analytique, pragmatique et concret en obscurcit souvent l’évidence.

C’est, dirait Hegel, qu’à l’Esprit du Monde, la Raison raisonnante en vient à masquer le sens des choses et que l’Histoire, sentant sa fin prochaine, se perd dans les détails.

 

P.-S. : Pour y voir un peu plus clair sur la « liberté montante et la perte du sens », je recommande à tous la lecture de « la montée de l’insignifiance » de Cornelius Castoriadis, et aussi les ouvrages de Marcel Gauchet, sur les opinions identitaires et « le désenchantement du monde ». Merci à Daniel de sa synthèse de mi-débat.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Articles et critique des débats...
Ecrit par Daniel Ramirez. 06-10-2007
Je suis sensible à ce questionnement, qui surgit des articles de Marc et de Carlos, qui ont, il est vrai, tendance à devenir de plus en plus critiques sur le niveau, la cohérence et les aboutissements de nos débats. Un peu de lassitude ? Peut-être. Je ne devrais pourtant avoir rien à redire, moi-même ayant souhaité depuis longtemps qu'il y ait débat et échange sur la question de la qualité des débats. Je réaffirme cette position, Gérard, c'est une chance d'avoir des critiques, car il est vrai que beaucoup de nos débats "partent dans tous les sens" comme disent d'ailleurs presque toujours les nouveaux venus, ou comme le répètent religieusement presque tous les journalistes. Curieusement, les habitués (et cette condition peut s'acquérir vite, quelques mois assistance) ne perçoivent plus cette caractéristique ; et il y a toujours des applaudissements à la fin des débats, même le plus barbant. Pourquoi ? Est-ce que l'on se met à percevoir quelque chose, un lien secret qu'auparavant on ne voyait pas ? Ou bien on perd le sens critique... Je reste dans interrogation sur bien de points. Je suis souvent autant frustré que nos éditorialistes attitrés, et parfois je me dis que j'aurais mieux fait de rester lire, jouer avec mes filles ou m'occuper de mon jardin japonais. Mais nous continuons à venir, toujours avec l'espoir de que cela s'améliore. J'ai longtemps réfléchi à la question de la méthode d'animation comme tu sais et, franchement, malgré insatisfaction, j'affirme que l'on peut, en tant qu'animateur, améliorer la qualité et le niveau si l'on a une volonté ferme, une concentration (attention) extrême, une mémoire bien entraînée et une culture philosophique vaste mais aussi hétéroclite et ouverte. On peut faire le lien entre les interventions, "guider" quelque peu le débat vers les contradictions fondamentales entre les positions, montrer les incohérences et les enjeux des idées exprimées, avec, comme pièce maîtresse de l'outillage, le questionnement philosophique, selon la vielle inspiration socratique. Mais nous savons aussi par expérience que l'on risque à chaque instant de vouloir "en faire trop" (c'est pourquoi je mets le mot "guider" entre guillemets), se heurter à un refus, à une résistance de la part d'une partie de la salle, qui ne veut pas autre chose que s'exprimer, s'entendre parler et qui détestent toute méthodologie. Ils ont pour cela la force de cette idéologie que j'ai par ailleurs appelé "populiste", qui n'aime pas le travail intellectuel. En cela Gérard a raison de rappeler que nous ne sommes pas des enseignants devant une classe. Le débat, on le fait entre tous. Bien que quelques animateurs parfois aiment bien faire des cours sur ses philosophes préférés et des mini-conférences (on l'a vu beaucoup avec des invités) cela ne resout pas les problèmes, car on n'est pas là pour ça.
Ainsi, j'aimerais bien que nos "articulistes", dont l'esprit critique et la plume aiguisée, je le répète, sont les bienvenus, ne se limitent pas à suggérer qu'on a raté le coche, mais aussi que l'on a vu ceci et cela, que l'on a élucidé telle confusion, mis à nu tel aspect paradoxal et même (cela n'arrive pas si rarement) eu des fulgurances, des ouvertures philosophiques, des découvertes, des surprises, des problématiques que l'on ne soupçonnait pas au début. Si cela n'arrivait jamais, franchement, j'ai du mal à comprendre pourquoi les gens continuent à venir.
Je sais combien est difficile de faire un "compte-rendu" écrit d'un débat. Dès l'époque de Marc Sautet nous avions avec lui remarqué cette bizarrerie : ce qui semblait très intéressant à l'oral passait difficilement à l'écrit. Marc, notre "webmaster", surtout, a développé un art de faire des vrais comptes-rendus, avec une attention et une capacité de synthèse remarquable. C'est déjà une victoire sur cette difficulté ancienne. Carlos, lui, exerce, avec un style érudit et plein d'humour, un genre un peu différent, un commentaire un peu décalé. C'est très bien. C'est pourquoi je me demande si le fait que le ton devienne plus critique n'est pas dû à une certaine lassitude. Que faire ? Peut-être si d'autres s'exerçaient aussi à la tâche on aurait de point de vue divers. Mais qui se donnera le temps de le faire ? Par ailleurs, si tous les "papiers" deviennent critiques et même moqueurs des débats, il faudrait se poser la question suivante : un lecteur qui ne connaîtrait pas le café-philo, en lisant ces articles, aurait-il l'envie, le désir et la volonté de venir ? Pourtant ceux qui les écrivent, viennent... Voilà, mes amis, bien d'incertitudes. Je compte sur vous pour poursuivre ces réflexions.
Daniel

2. 10 commandements (Jules Renard).
Ecrit par elie. 01-11-2007
1) Avons-nous une destinée? Sommes-nous libres? Quel ennui de ne pas savoir! Quels ennuis si l'on savait!
2) Je ne m'embête nulle part, car je trouve que, de s'embêter, c'est s'insulter soi-même.
3) J'aime les homme plus ou moins, selon que j'en tire plus au moins de notes.
4) Un sens de plus, ou de moins qu'importe pourvu qu'il me reste le bon.
5) Je me moque de savoir beaucoup de choses : je veux savoir des choses que j'aime.
6) Il faut feuilleter tous les livres et n'en lire qu'un ou deux.
7) Un homme intelligent arrive toujours à résoudre un théorème, pas toujours à réussir un poème.
8) Il y a des gens si ennuyeux qu'ils vous font perdre une journée en cinq minutes.
9) Quand un homme a prouvé qu'il a du talent, il lui reste à prouver qu'il sait s'en servir.
10) - Vous aimez les Juifs ? dit-elle. - Je tâche d'aimer tous les hommes quand ils sont bons et intelligents.

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