La perte du sens des choses
Écrit par Carlos Gravito   
01-10-2007

 Tel si l’on me demandait : « La pratique du rugby conduit-elle à la suppression du ballon ovale ? », je suis resté baba, le 30 septembre au café des Phares, lorsque l’animateur, Gérard Tissier a annoncé le sujet du jour : « La liberté entraîne-t-elle la perte du sens des choses ? », une extravagance d’Alfred qui, pouvant s’énoncer aussi (pourquoi pas) : « La perte du sens des choses nuit-elle à la liberté ? », paraissait me sauter à la figure tête bêche. Faisant un tour complet sur moi-même, j’ai passé un certain temps à envisager la question dans un sens puis dans l’autre, afin de pouvoir caler le premier terme, « la liberté », sur le dernier, « le sens des choses », ce processus me conduisant vers le centre, « entraîne-t-elle la perte », pour ainsi mieux comprendre la signification du tout que l’on avait à détricoter, quelque chose d’hypnotique qui finirait par nous mettre devant le nez les mamelons de Sophia parce que, à vrai dire, il nous suffit d’un thème et le talent des présents fait le reste. Pourtant, la liberté envisagée comme un cachot où s’éteindrait la substance des choses, n’était pas une ballade facile et, les principes ne se laissant pas manier, les interventions avaient du mal à se raccorder car, même si nous sommes là, conscients de notre totale liberté, nous sommes quand même tenus de laisser la priorité à droite.

On prenait librement conscience que l’interpellation n’avait pas de sens mais son auteur fit valoir que « La Fontaine dépeint dans « La cigale et la fourmi » un insecte féru de travail et un autre mordu de farniente, toute moralité se résumant au bout du compte à : ‘Vous chantiez ? J’en suis fort aise. Eh bien, dansez, maintenant’ ».

Après une gonflante estafilade de Nathalie, on commença à explorer l’idée de liberté comme « une prise de tête », comme « une prise de sens », comme « un renoncement à ses pulsions » ou comme une valeur qui « termine là où commence celle de l’autre ». En tout cas, on serait en présence de « deux catégories différentes de pensée, l’une (la liberté) irait au droit, l’autre (le sens) à l’éthique », alors que l’on pensait aussi que « nos valeurs sont déconnectés de la réalité », que « le sens prime sur la liberté » et que « l’individu, formaté par la société, manque d’autonomie » au point que « l’on ne peut pas « être soi-même, comme le gars du ‘Vol au-dessus d’un nid de coucous’» ; que « l’on ne peut pas se libérer en raison d’un grand nombre de contraintes auxquelles on finit par se résigner », qu’il faudrait « ramener le débat à une problématique plus terre à terre », que « l’homme est égoïste » et que « la notion de sens vient d’une autre composante, la conscience ».

Daniel fit le point, critiquant les « habitudes d’argumentation sans répondre aux questions, peut-être parce que la liberté c’est du déjà vu » et que « le sens des choses est le sens tout court, que la liberté n’altère pas, aucune société n’ôtant pas toute liberté, surtout pas celle de nommer les choses sinon rien n’aurait du sens ».

Dans chaque civilisation, le sens (ce dont l’objet est la manifestation) exprime les choses telles qu’elles sont éprouvées par l’usage et, considérées utiles (qu’il s’agisse de vérités, d’erreurs ou de croyances), elles s’imposent à tout esprit raisonnable. Plus impressionnant que le sens du réel, chaque mot correspond dès lors à une émotion pour celui qui le dit et pour celui qui l’entend ; il n’a que la signification qu’on lui prête à l’instant et ne correspond qu’à cette vérité discontinue, mais forme un système d’échanges qui permet d’aller jusqu’à la barbarie lorsque l’on est en pleine inintelligence, que l’on n’a pas assez de lucidité pour comprendre, c'est-à-dire, pour accepter le côté ambigu du discours, sachant que c’est l’interprétation qui accorde signifiance aux vocables avec lesquels nous parlons.

Le fait est que, malgré leur évaluation marchande ou leur futilité, si les choses ne sont pas désirées par nous, leur absence ne constitue pas une perte et l’attitude qui consiste à, enfermés dans un sens moral, religieux ou esthétique, être en phase avec le monde libéral, qui produit l’esclavage ou nous fait épouser toutes sortes de conduites même les plus funestes, n’est pas l’œuvre de la liberté, effet de la nature des humains, mais d’un manque de clairvoyance. Qui veut donner du prix à ce dont un objet est le signe mais ne respecte pas les valeurs fondés sur l’ordre social ou des conventions tels que Droits de l’Homme, Commandements ou Impératifs catégoriques, est un ennemi du sens. Révélant l’existence d’un Homme, le sens même des chaînes du galérien apparaît comme un privilège de la connaissance qui le relie à la communauté de tous les Hommes (sujets ou assujettis), domaine politique discriminant aussi bien l’Homme libre que l’esclave. 

A la base de nos moyens de communication il y a donc la richesse de la langue, l’existence des faits, les phénomènes, les significations, la valeur du silence et des non-dits, préservant la dignité des concepts. Toutefois, les paroles parlant d’elles mêmes, souvent, dans nos débats, on se prévaut de la portée des mots au détriment du sens, alors qu’il faudrait prendre soin de ses connotations philosophiques, car rien ne va de soi ; tout est construit et, au lieu de transformer les choses, on finirait finalement, sans ça, par manier les gens. « Changer le sens des mots de l’homme, écrit Rivarol, c’est comme altérer la valeur de la monnaie d’un empire ».

 

Sujet connexe : La liberté est-elle un mythe inventé par l'homme ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Carlos, as-tu du sens ?
Ecrit par Gérard Tissier. 04-10-2007
Carlos, tu me fait de la peine. Ne pouvais-tu donc pas donc faire Venir à ton esprit qu'il fut un temps où l'homme signifiait quelque chose, renvoyait à autre chose que lui-même?
Que la « perte du sens des choses » renvoyait forcément à notre modernité contemporaine et que la liberté dont on parle n'est pas la liberté métaphysique mais celle de la démocratie, de l'homme social? Ainsi l'opposition questionnante entre liberté ( le capitalisme, le libéralisme et le monde tel qu'il se montre dans son évolution, sa maîtrise, ses finalités, l’autarcie individualiste ) et le sens des choses (l'épistémé; le regard du temps, les structures symboliques, les valeurs dominantes, la culture, la vision de l’avenir) peut montrer un déficit une entropie, un perte ?.
Faut-il être bien fatigué à 11 heures du matin (pourquoi ?) pour ne pas, d'une seconde, faire lien entre ces deux notions et jeter ce regard critique, cette distance entre soi et les données structurantes de sa condition qui fait qu'un homme existe à sa conscience en tant que rapport au monde?.( pardon pour l’emphase mais cela est tentant puisque tu y sombre souvent )
D'ailleurs, il me semble bien que Nadia la première intervenante après Alfred et sa métaphore de la cigale et de la fourmi, est partie de la Constitution pour se représenter la liberté. Alors c’est quoi la liberté dans le sujet? Celle de Condorcet, de Kant, de Sartre ou la notre ?
Celle qui ne voit pas de rapport entre perte de sens et « sa » représentation de «sa » liberté qui ignore ce qu’est la perte du sens des choses et trouve que la liberté., c’est LE bien ( pour soi , les affaires, le sexe et le dernier album de machin chose )
Si l'homme produit une existence comme signe, il peut parvenir à vivre sans penser au sens, à se construire une espace de liberté marqué par le vide dans lequel sa liberté voulue pour elle-même, ne produit aucune volonté de faire, d’être- pour, ce que les américains appellent la génération x: celle qui n'a rien à faire, qui ne sait que faire , ni a quoi elle pourrait se vouer , qui n'est promise à rien.
La dissolution du sens , entendue comme dissolution des idéaux et des engagements annonce peut être la mort de l'individu ramené à sa sphère biologique(la vie)
Ainsi la cigale vit-elle et la fourmi travaille. Arendt parlait du Travail, de l'Action et de l' Oeuvre pour structurer la condition de l’homme moderne, Castoriadis de la montée de l »insignifiance, Guillebaud de la trahison des lumière d’autres, de la fin des grands récits , de la tyrannie du plaisir etc
Ce serait bien Carlos que tu fasse un tout petit peu de recherche pour nos montrer que certains intervenants on touché du doigts la promesse d’une vraie problématique critique dans ce sujet
C'est toujours dommage qu'un sujet même après reflexion ne parvienne pas à trouver sa véritable tension. Comme dit Daniel ; à quoi sert un café philo s'il consiste, au bout d’une heure, à ne pas répondre aux questions. En toute amitié. Bien sûr
Gérard

2. Marabout, bout de ficelle, selle de cheval...
Ecrit par Marc. 04-10-2007
On pouvait, pourquoi pas, considérer que la « liberté » en question renvoyait à celle de la démocratie, de l'homme social, du capitalisme ou du libéralisme, et que la « perte du sens des choses » renvoyait (pas forcément quand même, faut pas exagérer) à notre modernité contemporaine, à l'épistémè, au regard du temps, aux structures symboliques, aux valeurs dominantes, à la culture ou encore à la vision de l’avenir. On s'éloignait alors de la Cigale et la Fourmi pour se rapprocher de cette comptine qui permet de lier « marabout » et « feu follet ». Autrement dit, trop de liens ne font-ils pas perdre le sens du discours ? Mais admettons. Il n'aurait pas été inutile, dans ce cas, d'expliciter ces renvois (à la démocratie, à la modernité, etc.) au cours du débat afin de dissiper le sentiment de confusion ambiant. Mais alors, où est le paradoxe ? Il n'y a rien de paradoxal à ce qu'une démocratie trop permissive ou un libéralisme outrancier risquent de nous faire perdre le sens des valeurs. Et encore, il ne s'agit pas de « liberté », mais d'une certaine liberté au sein d'un système politique ou économique. Enfin, un exemple pour montrer que le sujet, même reformulé « la liberté dans le libéralisme fait-elle perdre le sens des valeurs ? », manquait de consistance philosophique : le vote d'une majorité de Français sur la proposition de Constitution européenne en 2005. Cet acte n'est-il pas justement un acte libre (!) pour conserver le sens de certaines valeurs ?

3. Vive Platon
Ecrit par charles. 05-10-2007
selon nos deux comperes Gerard et Daniel ce n'est pas le tsunami qui à fait 150000 morts mais l'idee de tsunami le sens est dans l'idee non dans la materialité des faits

4. Bravo !
Ecrit par Daniel. 06-10-2007
Bien sûr que le sens est dans l'idée, le sens est le sens humain des choses, l'intellection des choses que les être intélligents produisent Je ne vois pas en quoi cela pourrait amoindrir l'horreur que le destin ou la fatalité, ou le hasard (comme on voudra) nous éveillent devant une telle tragédie. Je ne sais qui est ce Charles qui se permet de l'humour en me prêtant des propos stupides que je ne tiendrai jamais. Quant à la défense vigoureuse que Gérard fait de son débat, que j'ai suivie avec beaucoup d'intérêt, face à des articles de plus en plus critiques, il me semble que ça donne à réfléchir... Le rédacteur a vu les faiblesses du débat, c'est sûr, mais il n'a pas vu les connexions profondes que Gérard lui rappelle (qui étaient bien dans le débat, pourtant). Je commenterai cette situation plus en détail, suite à l'article de Gérard.
Comme j'anime dimanche, je vous propose d'être plus attentifs que jamais à ce problème de la cohérence du débat.
Etre critique c'est bien, être autocritique c'est encore mieux, être capable de proposer, corriger, améliorer ce que l'on considère médiocre, c'est encore infiniment mieux !
Daniel

5. du sens du mal-être
Ecrit par kevlive. 30-11-2008
La maladie, en tant que disfonctionnement, ou déséquilibre de notre être par lui-même, (de par des comportements ayant entraîné des excès préjudiciables) a donc un sens en ce qu’elle objective le mal sourd et qui sans elle resterait inconnu. Une « concrétisation » que nous devons interpréter, comprendre, à laquelle, nous devons prêter un sens (ce qui implique qu’en elle-même elle n’en a point) ne serait ce que pour l’accepter comme condition de possibilité à l’accession d’un mieux.N'y voir qu'une a-naturalité a extirper sans questionnement c'est tout simplement substituer de la science à la culture.Se gausser du non sens des choses,serait un forme d'aveuglement face à l'invite de l'humain à produire de l'humanité à la surface et de la chair dans le plux froid des seins de pierre. l'veuglement

Ecrivez votre commentaire ici:

Titre
Écrit par
Code aléatoire
Vérification du code aléatoire
 
< Précédent   Suivant >

Qui est connecté

Il y a actuellement 2 invités en ligne

personnes ont visité ce site.