La morale des faibles
Écrit par Carlos Gravito   
08-10-2007

 Au terme d’une « nuit blanche » faite d’éblouissements et fascinations avec lesquels le souverain gratifia la plèbe, le 7 septembre beaucoup d’entre nous sont arrivés au café des Phares avec les yeux écarquillés et en dehors des trous, alors qu’Alain proposait comme sujet « N’y a-t-il de morale que celle des faibles ? », choisi par Daniel Ramirez pour thème du débat du jour.

Alain précisa que « la loi sert surtout à protéger les plus faibles, ce qui fait d’elle un acte négatif et pas une mesure destinée à accomplir et à réaliser l’être humain », ajoutant que « c’est un garde-fou par manque d’amour ».

Là-dessus, Michel trouva la proposition « ambiguë puisque, si les forts faisaient des lois pour protéger les faibles, ça les rendraient plus forts » alors que, dit un autre intervenant, « la loi, faible ou forte, est la même pour tous », ce qui a amené l’animateur à suggérer que, « l’énonciation du sujet n’était pas sacrée et que l’on pouvait la changer si nécessaire ». On l’a gardée et, après des doctes références à Rawls, à Nietzche, à Kant et au Communisme de l’URSS, on a établi la distinction entre « morale des tripes (moral), morale de l’esprit et morale de la conduite », Irène rappelant que « pour appliquer la loi ainsi que la morale, il faut beaucoup de force ».

- Quelle force, de l’individu ou des pouvoirs publiques ? demanda Daniel. Et quelle morale ?

Martine rapporta le tout « à l’aumône », Alfred « à la conscience », l’animateur évoqua « l’idéologie des gagneurs », Marie-Sylvie en fit « un rapport personnel au monde refusant les consensus douteux » et, tandis qu’Annick, pensant à la « ‘Cour des Miracles’, se demandait qui les fait, ces fameuses lois (Rousseau disait que ce sont les forts), que Robin des Bois transgressait pour aider les faibles », Pascal criait qu’il « n’y allait pas de la morale mais de la justice » et quelqu’un d’autre se demandait « qui sont les forts et qui sont les faibles dans ce foutoir ».

Gérard entreprit de faire une synthèse insinuant « que l’on peut passer de l’une à l’autre, dans ces catégories de faible et de fort, et qu’il y a une différence entre morale et valeurs, seule la première étant une règle de conduite », Claude se montra « étonné par tout ce qu’il avait entendu, la morale ayant été depuis les siècles de type religieux, œuvre des sages ou édification philosophique dans le but de mettre nos vies en adéquation avec la norme » et Victor admiratif de « Bill Gates qui fait don d’une part de sa fortune, ce qui lui accorderait un supplément d’âme », avant que Christiane ne fasse apparaître la discordance entre dominés et dominants.

Pour conclure, Daniel cita La Rochefoucauld et, se référant certainement à aux « Réflexions ou Sentences et Maximes morales » qui expriment le dégoût de l’auteur pour un monde où les sentiments sont dictés par l’intérêt, a fait comprendre que le désarrois s’explique « en raison de la faiblesse ontologique de l’Homme, menacé de mort, proie de toutes les antinomies et dualismes idéologiques, à la lisière du politique et de la morale ».

Moralité : personnellement, je trouve outrageante la pensée que seuls les faibles ont une morale (ou que leur morale est le paradigme de toutes) et que la loi qui en découle tend à les protéger. En effet, la morale (de « moralis », qui a rapport aux mœurs), se dit éthique, dès qu’il s’agit d’un ensemble de règles exprimées par les Lois, objet du Droit, une sorte de boîte à gifles dont l’intention est de rendre l’Homme tel qu’il doit être étant donné qu’il n’a pas toujours un comportement rationnel. La morale est un impératif, elle dicte une attitude indispensable à l’atteinte de l’idéal humain. La loi est un indicatif, elle énonce un principe de réalité, considéré par le souverain (tous) comme nécessaire au maintien de l’ordre qui incline naturellement (chacun) à la transgression ; c’est une création du social, voir du politique, un rapport de forces qui détermine comment on a le désir de vivre, afin de réaliser ce que l’on comprend pour bien commun, un état d’esprit changeant et volubile. Dès lors, le droit que le fort a à l’abondance et la résignation du faible à la pénurie ne vont pas de soi ; résultant de l’édification d’un tel panier de crabes, ces situations se fondent tout simplement sur des délibérations humaines et si le défavorisé l’est toujours, c’est parce qu’il est faible. Dans un tel bazar, le droit est donc plus nécessaire à la défense du fort pour qu’il ait en permanence les clignotants au vert, qu’au faible, qui a invariablement le moral dans les chaussettes.

Bref, bien que la morale ne se conçoive donc pas en termes juridiques et ne consiste pas dans l’obéissance à une loi, elle se mêle toutefois de culpabilité, comme le démontrait la fable de « La cigale et la fourmi » de la semaine dernière. De son côté, toute l’histoire du droit est œuvre des forts, de rois en vue de protéger ses domaines et ceux de son entourage contre les maraudeurs, de bourgeois et leur terreur, du pudique capital et ses ravages, de tout Etat, enfin, et sa raison. Lorsque l’on parle de cruauté il est impossible d’en attribuer le palmarès à une civilisation plutôt qu’à une autre et, depuis les grecs (les servantes d’Ulysse furent pendues, Socrate a eu à choisir entre le bannissement ou le suicide) et les romains (les hommes sous l’autorité du « pater familias » étaient battus à mort ou crucifiés) jusqu’à nos jours, les bourreaux commencent par dépouiller les victimes de tous leurs droits ou signes de dignité pour les transformer en loques humaines, moralement mortes, pour ainsi rendre possible de faire ce qu’ils font car, « d’expérience, écrivit Montesquieu (« Défense de l’esprit des lois »), tout Homme qui a le pouvoir a tendance à en abuser », comme le démontre Platon dans « L’anneau de Gygès  », l’histoire d’un pauvre berger qui s’empara d’une bague pouvant lui garantir l’invisibilité et en a profité pour voler son maître, lui ravir la femme et le tuer.

Le monde est cruel et cette idée cheloue qui consiste à faire croire que l’Homme cache quelque chose de différent sous les aisselles, peut-être la vieille marotte de sa bonté, m’a l’air trop mignonne. Primo Lévi en connaissait un bout, ce qui lui a fait dire : « Avant de mourir, la victime doit être dégradée, afin que le meurtrier sente moins le poids de sa faute ».

 

Sujet connexe : D'où vient notre sens moral ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. du fond et de la nuance ...
Ecrit par Gérard. 09-10-2007
Cher Carlos. tu me fais de nouveau de la peine ! Je voudrais rectifier ici ce que tu dis de ce que j’ai dit ( juste non ? )
Dans ma « synthèse du type d’arguments utilisés « ( une innovation dans l’animation du débat ) je n’ai pas insinué que l’on pouvait passer de l’un à l’autre (: du faible au fort et inversement ).J’ai voulu faire passer le message que ce type d’arguments ( on change,:donc personne n’est figé dans une catégorie ) me paraissait pour le moins « bizarre » par rapport au sujet . Pourquoi ? En effet, si « on » change dans sa vie de posture ou de position du fort au faible c'est que l’on parle alors de l'individu en tant que personne et sur le registre de la force physique, de caractère, morale. etc... Dans ce rapport d’opposition fort/faible que signifierait la « morale des faibles » ?
Pour moi mais, peut être, suis-je aveuglé par mon ignorance, je dirais que la question du sujet n’aurait plus aucun sens ! Il y aurait l’indivi du et qui change et qui a la morale de ce qu’il est au moment où il est , tantôt faible, tantôt fort. Et alors , la réponse au sujet d’Alain devient : il n’a pas de morale des faibles et des forts , il y a les deux mon capitaine !car - la pointe ; une même personne a sa morale propre, individuelle et portative ! (j’y reviendrai)
Si on entendait par contre, que la morale est un ensemble de règles de conduite - selon un consens relativement établi dans les bibliothèques de bonne réputations -, on pouvait alors comprendre que ce relativisme endémique en ce début de siècle et pointé à demi- mot par ton serviteur, n’était qu’une manière de ne pas traiter le sujet, de critiquer quant à l’objet même de la question, critique à mes yeux aussi dilatoire que la déclaration péremptoire de la modernité entendu sosu la forme « il y a dans le sujet une catégorie et cela et cela me gêne »
Je regrette que tu n’aies pas repris dans ton compte-rendu subjectif et personnel- je te l’accorde )l’argumentation d’Alfred qui avait le grand mérite d’avancer une hypothèse anthropologique explicative sur le « comment un morale des faible devient celle des forts »
C’était bien vu de sa part car, si l’on est fort, pourquoi ne pas être fort et moral. Ce malheureux Alfred est carrément zappé alors que déjà , la semaine dernière, il a avait fait l’objet d’un déni de compréhension carrément planétaire dans ce petit monde du café des phares ce je m’étais efforcé de réparer au prix de moult arguments puisés dans la littérature et jeté en pâture à ta réflexion.
Ensuite tu me fais dire « qu’il y a une différence entre morale et valeur ce qui, tel qu‘énoncé, apparaît comme un truisme perdu dans le brouhaha du lieu . En fait, si tu y réfléchis, à l’échelle de l’Histoire aucun esclave n’a dit à un puissant seigneur , que ce ne serait pas bien de le tuer sous prétexte qu’il avait cassé le vase de la grand mère. Non, Carlos, si l’on suit Nietzche, -que bizarrement tu n’as pas cité- , il y a des malins qui ont sorti des trucs du genre « si tu m’épargnais, tu serais « magnanime » (ce qui est le bien dans l’ordre de la force ) et en plus, tu serais à l’image de Dieu (miséricordieux )
Ceci n’est qu’un exemple du processus de la sublimation et de l’invention de l’acte moral dans l’intention ( le cœur ) et non dans l’acte ( dixit le Christ suivi plus tard par Kant après que Machiavel eut sombré dans les fossés de l’Histoire )
Car de l’un à l’autre, du fort au faible, à il y a médiation du monde, qui lui évolue (la fameuse triangulation avec le symbolique) alors que les catégories demeurent, que les révolutions entravent l’ordre naturel et que la conscience morale s’accroche encore à la fine pointe de l’âme
Ainsi, cher Carlos, mentionner la différence entre morale et valeurs ne relève pas du rond dans l’eau mais simplement d’un souci pédagogique pour aider l’ombre de l’époque à se disperser dans les esprits. C’est là où, moi aussi, j’adopterais un morale de faible en me disant que mon impuissance à convaincre prouve que j’ai raison et que, selon la parole sacrée, les derniers seront les premiers !..

ps ton article est agréable à lire, bien écrit. Une seule remarque de forme:le coup des yeux ecarquillés, tu nous l'avais déjà fait le semaine prochaine. Pour ta conclusion je ne suis pas du tout d'accord mais ce n'est pas grave. on attends un article d'Alain, l'auteur du sujet!A suivre


2. Où est le problème ?
Ecrit par Marc. 10-10-2007
N'ayant pu assister au débat, je découvre ce que les uns et les autres écrivent a posteriori. Effectivement, l'article de Carlos est agréable à lire et bien écrit. Je le lis comme la restitution d'un fidèle observateur des Phares, à la verve et au style singuliers, qui ne manque jamais de me surprendre, de me faire réfléchir, et parfois de me faire rêver. Que demander de plus ?

3. où sont les sages ?
Ecrit par Phil.. 10-10-2007
une fois de plus l'animateur Gérard essaie désespérément de se justifier aux yeux des 2 seuls philosophes de l'assemblée, Marc et Carlos . Le webmaster et l'artiste s'expriment avec une distance suffisamment grande par rapport aux débats pour atteindre le niveau de sagesse qui manque tant aux animateurs. Dans "ce patit monde des Phares" comme dit Gérard (mépris pour les participants?), on s'étonne qu'il ne s'appuie pas une fois de plus sur Daniel: ces "2 compères" ont eu leurs diplômes de philosophie dans une pochette-surprise ?

4. Soyons réaliste,: demandons l'impossible
Ecrit par Gérard. 10-10-2007
Le principe du blog (articles suivis de commentaires) invite à la discussion voire ici, à une amicale polémique et je suis intervenu pour l'alimenter. Je suis absolument certain que Carlos n'y voit pas d'inconvénient.Que je sois d'accord ou non avec Carlos quand il donne, avec son style, non plus dans le compte-rendu mais dans la conclusion n'a à ses yeux que peu d'importance et cela est,le connaissant,rassurant quant à son sens du dialogue.J'espère mon français suffisamment clair pour que tous le monde ait bien compris que je parlais ici d'une expression qui m'est attribuée alors que je rapportais la position des participants dans un rôle dévolu et précis. Ce n'est en rien dramatique mais cela m'a donné l'occasion de poursuivre mon analyse de l'arguentation et de faire moi aussi, un commentaire sur certains arguments échangés dans le débat.Ce faisant, je ne me justifie aucunement (de quoi ? ) et je trouve les propos de "phil" très déplaisants et surtout,ici, totalement hors cadre. Nommer correctement les choses est à la fois un acte de justice et de courage. Doublement vertueux.Est-ce pour Ce "phil" qui avance masqué, de l'ordre du possible?

5. la morale et le droit
Ecrit par Linda. 10-10-2007

La morale et le droit ?

Qu’est-ce qui peut justifier une telle question dans notre société ? Sans doute le fait que dans l’idéologie ambiante la tendance est forte d’instaurer une opposition entre deux catégories de population, résurgence d’une nouvelle forme de lutte des classes. Il y a les forts et les faibles (déjà identifiés par Nietzsche), aujourd’hui les gagnants et les perdants, les actifs et les assistés, les avec.. et les sans…etc.
Une morale des faibles, cela signifie-t-il une morale imposée par les faibles (alors devenus forts) ou faite par les forts au profit des faibles ? Difficile de lever l’ambiguïté de ce sujet.
Si la morale est définie comme un ensemble de principes, de préceptes qui concernent l’action humaine dans une société donnée à un moment donné de son histoire, elle a aussi une dimension universelle, et requiert donc l’adhésion de tous les groupes sociaux. Néanmoins elle préserve la référence à la conscience, à la responsabilité et à la liberté individuelles face à certains conflits de valeurs ; par exemple, comment choisir entre le mensonge et la délation ? Dans le domaine des biotechnologies, la décision est souvent difficile. A propos de l’expérimentation humaine, le Pr Jean Bernard résumait la situation ainsi : « elle est moralement nécessaire et nécessairement immorale ».
Dans l’ordre politique le devoir moral devrait guider le droit. Il se retrouve en effet dans un certain nombre de grands principes juridiques communs (ex : les droits de l’homme), mais l’évolution des législations vers des droits subjectifs aboutit souvent à des conflits de valeurs et d’intérêts et la morale se heurte à la loi du plus fort. .
Alors, morale des forts ou des faibles ne sont-elles, comme le dit Nietzsche, que le langage symbolique des passions ? Linda



6. Toujours la question : la morale élève-t-elle ou abaisse-t-elle ?
Ecrit par Alain. 11-10-2007
Histoire de gagner du temps avant l’article promis, voici un extrait de ma présentation du sujet « Morale du fort, morale du faible » proposé dans un autre lieu (car je suis récidiviste !).
Comme le sujet est nietzschéen, j’expose le point de vue de l’intéressé. Dimanche, il a semblé impossible de le traiter comme tel dans un contexte de libéralisme débridé. Mais, d’un point de vue nietzschéen, il s’agit d’un conflit de valeurs, et non de rapports de force. Bien sûr, un « dominant » peut se passer de morale, ou bien adhérer à une « morale du fort » qui l’arrange (mais est-ce bien une morale ?). Mais la question est de savoir à quoi sert exactement la morale : à tirer l’homme vers le haut ou vers le bas, à le libérer de ses aliénations ou à les aggraver, à être dans l’amour ou dans le devoir ? Donc : à le rendre « fort » ou à le rendre « faible » ? Si l’on est dans le don, dans l’altérité, dans l’amour, a-t-on besoin de vouloir le bien ? Le « fort » a-t-il besoin de vouloir le bien ? Personnellement, je ne « veux » le bien de personne, désolé... (Reste à savoir si je suis fort...)
J’ai bien compris que la morale était nécessaire pour pallier le défaut d’amour, c’est-à-dire de réalisation de cet humain en l’homme qui passe par le jeu d’altérité (car Nietzsche révisé par Levinas, c’est mieux !). Mais il n’empêche que, pour moi, la morale entretient la « faiblesse » contre laquelle, du même coup, elle se rend nécessaire. A suivre donc, Alain. Texte (ne peut être intégré ici car le tout dépasserait la longueur maxi autorisée) : http://activitesalain.ifrance.com/Nietzsche.htm (Toutes les citations sont extraites de La généalogie de la morale.)



7. 3 ptits tour et puis s en vont.
Ecrit par elie. 30-10-2007
1)"Moralité : personnellement, je trouve outrageante la pensée que seuls les faibles ont une morale" -le sujet est: « N’y a-t-il de morale que celle des faibles ? », c est une interrogation, puis,"Lorsque l’on parle de cruauté il est impossible d’en attribuer le palmarès à une civilisation plutôt qu’à une autre" -la oui c est outragant quand on connait la civilisation juive; 2)« d’expérience, écrivit Montesquieu (« Défense de l’esprit des lois »), tout Homme qui a le pouvoir a tendance à en abuser » -il abuse avec sa citation; pour finir sur: 3)Le monde est cruel et cette idée cheloue qui consiste à faire croire que l’Homme cache quelque chose de différent sous les aisselles, -c est une question de flair.

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