Être entendu(e)
Écrit par Carlos Gravito   
15-10-2007

 Alors qu’avant leur match de rugby, des solides gaillards chantaient dans le Stade de France : « …Entendez-vous dans les campagnes / Mugir ces féroces soldats [qui vont] égorger vos fils et vos compagnes ? » et se « laissèrent brouter les ‘couilles’ par leur adversaire » dans la foulée, le lendemain, dimanche 14 septembre, songeant peut-être à la « Journée Mondiale du Refus de la Misère » à réaliser le mercredi suivant au Trocadéro, Nathalie proféra, en plein café des Phares, la menace suivante : « Je ne me tairai que lorsqu’on m’aura entendue », que Gunter Gorhan se pressa de prendre au sérieux et d’instrumentaliser de sitôt, tel si elle disait « embrasse-moi ou je fais un malheur ». Encore une qui pèse sur le klaxon jusqu’à ce que l’embouteillage se disperse.

« Bien qu’aimant profondément l’autre, sa seule raison de vivre », elle s’est plainte alors d’être « isolée au maxi, ce qui la rend victime du désamour » et, Irène lamentant « l’humiliation, qui donne droit à parler », j’ai cru que la pauvre avait été la proie d’une agression sexuelle ou quelque chose du genre et compatis sincèrement, avant d’être rassuré par l’animateur lorsqu’il rappela que là, « on était dans la philo, qui nous invite à prendre de la hauteur », une hyperbole à même de me porter un instant vers Icare et me ramener ensuite au labyrinthe, le terre à terre des interventions car, en effet, on avait intérêt à s’aérer les esgourdes sinon l’auteur du sujet allait nous user jusqu’à la corde.

C’est ainsi qu’Adèle a convenu que « si on ne risque pas la parole on n’existe certes pas, mais que l’autre est une créature d’amour plutôt que de désamour », quelqu’un d’autre s’étonna de la discordance entre « entendre et convaincre » et, alors que Jacques, se sentant perdre le fil, cherchait à savoir si « la demande d’écoute, doublée du besoin d’être aimé, ne force pas le dialogue », Alain considéra que « la parole s’adresse au prochain sans être forcément un acte de considération pour lui ».

Perplexe sur ce « que retient l’autre de ce que l’on dit », Nadia se « méfiait moins des mots que de la parole préalable » ; Alfred différenciait « être écouté d’être compris » et, « l’autre étant un mystère », il voulait apprendre « si l’on a besoin des autres ou s’ils sont un enfer, afin de motiver l’emploi des vocables » ; Marie-Sylvie, trouvant le sujet « justifié philosophiquement », buttait sur « ce que l’on exige du langage articulé : est-ce un dialogue, un appel au secours ou une attitude narcissique qui réclame la parole pour montrer la différence de son propre ‘moi’ ? ». Gunter nota alors que, « du moins pour Marc Sautet, le débat était un appel au secours, afin d’éviter [carrément] une guerre civile ».

Evoquant Oscar Wilde et un de ses textes sur « Narcisse et la rivière », où « celle-ci justifie le regret du regard de Narcisse », Michel se « demanda pour qui prend-on la parole », et Simone, comme si elle « se refusait à la Pythie », se référa à « Cassandre qui prit le risque de parler sans être entendue, malgré son opinion avisée, lui comparant l’action de Nicolas Hulot et son engagement écologique ». Annick prétendit qu’il y « a des conditions pour se faire entendre sans être blessant, une de ses connaissances ayant divorcé parce que sa femme repassait les chaussettes », Victor que l’on « en vient toujours aux armes, tellement il est difficile pour les ouvriers et les paysans de se servir de la parole », Jasmine que « le propos militant ne doit pas s’interrompre tant qu’il n’est pas entendu » et Jean que « tout discours est manipulé par la CIA qui ne parle pas mais fait parler ».

L’autre Michel entendait que « le dialogue est un contrat et que, lorsqu’il dit : ‘passe-moi le sel’ et que rien ne vient, il a le sentiment de ne pas être entendu ». Ça ne manquait pas de piquant ; « entendre », de « intendere » signifie « tendre vers », et il n’y a pas d’obligation de résultat, comme le dit Marc, plus tard : « je suis libre d’entendre ou ne pas entendre l’autre », se retirant probablement derrière la sentence « parle à mon c. ma tête est malade ».

Accentuant qu’il y « a des silences qui disent beaucoup », quelqu’un nous a rappelé un proverbe chinois : « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, tais-toi » et de même, dans « L’ours et l’amateur de jardins » La Fontaine nous avertit que « Parler est un acte agréable et nécessaire mais qu’il est souvent préférable de [ne rien dire] ». Tournant et retournant la langue dans sa bouche (sans compter jusqu’à sept), Nathalie nous a causé, mais nous n’avons pas su ce qu’elle voulait nous dire, à part ce que l’on connaissait déjà, son « amour de la vie : la joie, la jubilation des bébés et le rire, sans oublier la bête sur ses deux jambes, bien entendu ». Va-t-elle nous surprendre une autre fois ? Mystère et boule de gomme. Il reste que, brailler est un réflexe ancestral du nourrisson voulant téter sa maman qui, d’amour lasse, finit par lui fourrer une tétine (un bouchon en fait) dans les gencives ; dans bouche close ne rentre point de mouche.

Bien que souvent talentueusement célébré en chansons, la substance de l’amour se trouve dans les corps, pas dans les cordes vocales toutefois, il arrive qu’il vienne à vous, doucement chouchouté du bout des lèvres, parce qu’il n’a pas de la compote dans les oreilles, tout de même. L’Histoire est « une histoire des gens qui s’aiment », chanta Serge Reggiani, « [mais] qui jouèrent à la guerre. / Ecoute-moi, [petite fille], il n’est plus là… ». Personne n’écoute personne et, devant le silence criant de tous les laissés pour compte, ceux qui prient « pour la fin de la misère dans le monde » ont le sentiment que même le bon Dieu a « les portugaises ensablées ». Une bonne raison pour tenir sa langue.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Y a t-il du mal dans le pis ou serait-ce un comble ?,
Ecrit par Gérard. 16-10-2007
superbe article;du grand Carlos, un jour de gloire ( cf le début)Ceci dit, le comble du désamour, serait-ce de se taire ou de faire semblant d'écouter ?? Les pire sourds sont-ils les muets ? ceux qui ne veulent pas entendre ? ou ceux( suivez mon regard ) qui s'évertuent à clamer leur vérité tellement fort qu'il n'y a plus rien à répondre ?

2. La parole, un si beau sujet perverti !
Ecrit par Alain. 19-10-2007
Bonjour,

J’apprécie moi aussi le style de Carlos... même si l’imaginaire joue au détriment de l’exactitude des paroles rapportées : je ne me rappelle pas avoir utilisé le mot « prochain », à tonalité très catholique...
LA PAROLE, un si beau sujet perverti ! Ce cri à l’adresse de l’autre, qui en fait en même temps table rase, me « gonfle » prodigieusement dans le contexte de ces cafés-débats qui sont, justement, des lieux d’exception, ouverts à tous publics, où chacun a droit à la parole, a droit à prendre sa place. Or, l’expérience prouve que ce sont des lieux vulnérables, sans autorité transcendante (l’animateur n’est pas Dieu) ni institutionnelle (l’animateur n’est pas la police), qui exigent de chacun qu’il soit adulte et responsable. Dans des groupes beaucoup plus restreints qu’aux Phares, la posture « révoltée » suggérée par l’énoncé du sujet est reçue de plein fouet avec toute sa violence, elle peut être insupportable à certains participants, voire mettre en question l’existence du groupe. Loin d’être « révolutionnaire », elle est profondément « réac » car elle balaye le politique le plus démocratique et le plus noble, celui qui fonde la possibilité d’être ensemble.
Comme ces commentaires, où les paragraphes disparaissent, rendent les textes longs illisibles, je développe mon point de vue dans « Questionnements philosophiques », où je propose une autre voie pour la parole.
Alain

3. TU NE DIS JAMAIS RIEN
Ecrit par Jeanne d'Else. 21-10-2007
" Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien
Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes ". En écho cette belle chanson de Léo Ferré en guise de dire- pas- encore- pas grand- chose.
( Ceci dit, le SODUCOR ne me dira jamais rien de rien)

4. Des maux peut-on faire des choses
Ecrit par . 22-10-2007
Le fait de choisir comme sujet de discussion une formulation aussi violente( et personnelle pour ceux qui connaissent le lieu) est révélatrice de ce en quoi, le café-philo peut être un lieu de défi.

D'un versant de la chose; il y aurait un certain confort de pensée qui consisterait reconnaître dans un lieu de parole libre une prétention égocentrique ( le "je" ici assez peu philosophique de l'auteur(e) du sujet ) à un droit. Celui qui consisterait à faire accepter les formes de son expression, son contenu et le ressenti d'où il tirerait son authenticité, comme le tribut nécessaire à la gratification réflexive et généralisée d’une grande tolérance, d’une capacité toute contemporaine à accepter la différence voire, à en faire le premier socle de toute socialité

De l’autre versant, la même chose pouvait conduire à reconnaître aussi la mystification des égos à s’immiscer dans les espaces sociaux d’expression collective pour une reconnaissance exigée dans une forme excessive ( qui en ferait toute la valeur ?), à enfoncer des portes ouvertes, à solliciter l’indignation pour bien marquer l’impuissance des présents à faire quoi que ce soit en regard des valeurs qu’ils ne peuvent ne pas avoir. Le locuteur est censé savoir où il parle, à qui, et d’où il le fait. C’est la seule manière de recadrer une prise de parole sans se faire piéger par son contenu et la demande implicite qu’elle cache.

Le pire dans cette alternative est le discours sur l’altérité, l’huile bienfaitrice qui baigne nos frottements inter-personnels et qui, traduite en discours moralisateurs, nous fait déraper quelquefois sur le lénifiant ou l’angélisme.

Aimer son prochain n’a jamais été simple et si je dois du respect sur la zone d’incompréhension qui me sépare de l’autre , ce n’est pas pour lui, en tant qu’autre - car comment aimer ce que je ne comprends pas -mais pour faire respecter le mystère que je suis, aussi, pour lui.

L’incompréhension est symétrique et il n’y pas, ici, d’injustice à réparer. Elle est notre séparation et notre lien..Tout à la fois

Quant à la demande d’écoute au nom de son apogée actuelle comme valeur,Jacques Salomé en a fait un filon dans les années 80 avec ses ouvrages ; « Parle-moi, j’ai des choses à te dire» suivi de " Si je m’écoutais, je m’entendrais" Autant dire que tout impératif en la matière doit commencer par une sérieuse introspection. Le «psy» qui sait faire la différence entre écouter et entendre sauf que c'est son métier et qu'il est dangereux de l'être pour son prochain.En conséquences, soyons sains d'esprit et assertifs : prenons aussi le droit au premier degré pour ce qu'il est : le droit de prendre les choses au niveau que nous acceptons pour nous, bref de poser nos limites en tant qu'individus libres de ne pas se faire envahir.

Pour le reste, Claude Roy a écrit; « L’amour qui cherche à se démontrer, démontre seulement qu’il n’est plus de l’amour. »

Gérard.

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