L’homme n’est pas ce qu’il est...
Écrit par Marc Goldstein   
22-10-2007

Sartre, à l'écoute du café des Phares ?Le sujet choisit par l’animatrice parmi les propositions de la salle en ce dimanche 21 octobre fut : « L’homme n’est pas ce qu’il est, il est ce qu’il n’est pas » de Sartre. Ma réaction instinctive de philosophe du dimanche fut : « Nous v’là bien ! » Ou, autrement formulé par l’auteur du sujet : « J’ai proposé ce sujet parce que je ne le comprends pas. » Parfait, me suis-je dit, nous sommes au moins deux à avoir quelque chose à apprendre ! Et, tout en griffonnant sur mon carnet de notes, je me demandais si les phrases sibyllines des philosophes n’étaient pas faites, avant tout, à l’intention de ceux qui ne les comprennent pas. Le sujet signifie-t-il, poursuivit son auteur, que l’homme pourrait être moins barbare dans le futur qu’aujourd’hui ?

« Cette phrase est loin de ne vouloir rien dire ! » enchaîna l’animatrice, comme si certains d’entre nous avaient des doutes à ce sujet, et replaçant la phrase dans son contexte (l’après seconde guerre mondiale, la nécessité de reprendre confiance, de croire à nouveau en l’homme après les atrocités nazies), expliqua que pour Sartre l’homme est en projet, en autocréation continue : il n’est pas ce qu’il est (une chose statique, un étant) et il est ce qu’il n’est pas encore (car en devenir continuel). C’est à l’homme de faire le choix de son projet d’être, il est ce qu’il fait ou ne fait pas, en cela il est libre et responsable de ses actions. On a alors traité de l’ambivalence du mot être qui signifie aussi bien « exister » que « être en tant qu’essence », et qui est peut-être à la fois le plus simple et le plus compliqué des mots de la langue : qui suis-je ou que suis-je ?

Certains avancèrent que le sujet pouvait s’entendre de la façon suivante : l’homme n’est pas ce qu’il croit être, il est à travers le regard de l’autre. Ainsi, notre être serait mouvant et s’articulerait en fonction des relations que nous tisserions avec notre entourage. Se voir « soi-même comme un autre », ce tout autre que nous-mêmes qui est en face de nous et qui nous aide à nous construire, et nous fait devenir ce que nous avons la possibilité d’être. On n’était alors pas très loin de Ricoeur et l’animatrice valida cette possibilité en indiquant également que pour Sartre, les choses n’existent que dans la confrontation des contraires : l’Être et le Néant, l’humain est aussi fait d’inhumain, l’homme est condamné à être libre. D’autres soulignèrent le rapport au temps dans le sujet : si les éléments constitutifs d’une identité peuvent se chercher à la fois en amont et en aval d’un parcours de vie, le sujet ne nous questionne-t-il pas sur la difficulté de vivre au présent ? Or, Sartre contestait l'idée que le temps dégrade la matière, nous dit l’animatrice ; le temps serait au contraire facteur de progrès. D’autres encore mirent en opposition les idées sartriennes et le discours religieux : si pour l’un l’existence précède l’essence, le « Je suis ce qui est » biblique ne tient plus. À en croire le mythe de Prométhée et Épiméthée, l’homme serait contraint, par manque de qualités originelles, de s’inventer à tout moment, de chercher à se renouveler sans cesse. Il aurait à être ce qu'il est pour ne pas avoir été servi d'emblée à l’instar des autres créatures. La grandeur de l’homme, contrairement à celle du divin, ne participerait donc pas d’une substance close et pleine ; la « matière humaine » serait de nature non délimitée, faite de manques et de fissures. D’autres enfin, firent remarquer que le sujet donne lieu à plusieurs niveaux d’interprétation, ce qui rend le débat difficile.

La discussion roula ensuite sur l’essence de l’être – est-elle vraiment précédée par l’existence ? – et sur la mort. Si l’homme est en perpétuel devenir, il n’empêche que quelque chose de permanent, de durable dans son être et l’accomplissement de celui-ci, réside en lui. Car qu’est le changement sinon le devenir du même être (c’est-à-dire d’une identité invariante) ? Parfois, l’essence d’une personne perdure après sa mort, semblant contredire l’idée sartrienne qu’un cadavre se réduit à un étant. Mais, si vivre c’est choisir ; si choisir c’est prendre un risque, l’homme peut-il tout changer ? A-t-il le futur, son futur, entre ses mains ? Peut-il tout construire, tout façonner à sa volonté ? Vouloir se créer soi-même : cette toute-puissance n’est-elle pas une illusion ? Il semble bien que tout ne soit pas possible, en effet : il y a un enracinement, une culture, une histoire qui limitent l’univers des possibles en chacun de nous.

Et si la question posée était : puis-je me connaître, et comment ? proposa un intervenant. Dans ce cas, l’opposition entre l’être et l’étant m’aide-t-elle vraiment ? « Mon être se développe et se vit dans mon étant, et continue après ma mort. On se connaît à travers ses engagements, ses actes, ses pensées, ses écrits » expliqua l’animatrice. Toutefois, si l’on admet que « la nature de l’homme c’est qu’il n’a pas de nature », que peut-on dire alors de son essence ? L’empêcher de commettre le pire, c’est le domestiquer, aussi ne semble-t-il pas possible d’avoir la cerise (l’humain) sans le gâteau (l’inhumain) ? Et si la question posée était celle de la liberté et du courage ? Par exemple, comment être libre aujourd’hui ? Y a-t-il une échappatoire à la désinformation ? Peut-on faire autrement que suivre la voix (ou la voie) de son maître ? Malgré ça, l’homme est condamné à être libre, aurait répondu Sartre. A-t-on d’autre choix que de s’inscrire dans la vie non pas en tant qu’orphelin ou que victime, mais en tant qu’être humain ? Un autre intervenant établit un parallèle entre le sujet et la citation « Deviens ce que tu es ». Nietzsche et Sartre, même combat ?

Il nous faut donc composer avec les vents contraires ou favorables, et ainsi essayer d’être le meilleur skipper possible de notre vie, nous dit l’animatrice. Soit, mais au départ, nous n’avons pas tous le même bateau... Bien que l’existentialisme soit un humanisme, la question posée était peut-être moins anthropocentrique qu’il n’y paraît. Comment lui donner un sens plus actuel ? Et s’il s’agissait de la place de l’humanité dans le monde ? Et si nous étions, liés par quelque fraternité cosmique, les frères et sœurs des cailloux, ces chers petits étants sans lesquels nous aurions tant de mal à retrouver notre chemin, s’ils venaient à disparaître.

  

Sujet connexe : Peut-on devenir un homme ou une femme complète ?

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Deux fois le meme sujet? SOIT!
Ecrit par elie. 29-10-2007
"C’est à l’homme de faire le choix de son projet d’être, il est ce qu’il fait ou ne fait pas, en cela il est libre et responsable de ses actions. On a alors traité de l’ambivalence du mot être qui signifie aussi bien « exister »", c est ce que j ai retenue avec celle ci, "si vivre c’est choisir ; si choisir c’est prendre un risque" d ou ETRE=LIBRE ARBITRE, c est pas etre ou avoir, mais avoir pour etre, quand je dis avoir c est "avoir" la possibilité d etre, á « L’homme n’est pas ce qu’il est, il est ce qu’il n’est pas », j ecrirais « L’homme n’est pas ce qu’il a, il a ce qu’il n’est pas », ce qui permet d etre. Ainsi soit il!

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