To be or not to be
Écrit par Carlos Gravito   
22-10-2007

 Abasourdi par la lecture, dans 20 Minutes, du récit d’une femme mise en examen à Valognes pour l’assassinat successif, par étouffement, de six de ses nouveaux-nés (sans autre explication que celle de son désir d’enfant doublé du refus d’en avoir), je suis rentré, le 21 septembre, dans le café des Phares où Michel, citant Sartre, avait soumis au débat : « L’Homme n’est pas ce qu’il est, il est ce qu’il n’est pas », que Sylvie Petin adopta comme objet de discussion.

Donnant le coup d’envoi de l’existentialisme, le philosophe avait lancé ce jeu de mots au cours d’une conférence à Paris en 1945 essayant, à lui tout seul, armé d’un seau et d’un « balai espagnol » d’éponger les traces de sang laissées par l’hécatombe qui venait d’avoir lieu, pour faire en sorte que rien ne soit plus comme avant. Pourtant, là où ça se corse, c’est lorsque, englué dans ce nouvel humanisme, il dit que « l’Homme est d’abord un projet et que rien n’existe préalablement à ce projet ». Toutefois, l’intellectuel avance en même temps que « l’Homme n’est pas une créature divine », de laquelle il aurait pu hériter les traits, et qu’il n’est pas un objet non plus, mais un projet (copartagé avec lâches et salauds question devoir). L’Homme n’est alors pas ce qu’il est, ni ce qu’il fut, ni ce qu’il va devenir parce qu’il « est d’abord rien » et l’on méconnaît de qui ou de quoi il serait le projet. 

Peu importe. Michel, désirant tout simplement « se faire expliquer une phrase qu’il ne comprenait  pas », voulut mettre quelque part, un « ‘hait’ à la place de ‘est’ » et, ceci lui ayant été déconseillé par l’animatrice, il fit valoir que « toutes les barbaries de la civilisation laissent bel et bien penser que ‘l’Homme n’est pas ce qu’il est’, actuellement ».

- C’est à lui de choisir son projet d’être, affirma Sylvie.

Voilà qui donnait une illusion de clarté et Linda le confirma, ajoutant « qu’il est ce qu’il fait », après quoi l’animatrice a invité tout le monde « à oublier que ça vient de Sartre, afin que l’on osât plus aisément cheminer ensemble », Alfred profitant pour souligner « l’ambiguïté du verbe ‘être’, entre ‘existence’ et ‘essence’ » pour ainsi « dénoncer la problématique du sujet », malgré le désaccord de Sylvie qui le « considérait simple (la difficulté provenant plutôt du concept heideggérien d’‘Etre’ », alors que Pierre opinait que « l’Homme n’est pas ce qu’il croit, puisque l’‘être’ est constamment mouvant » et que Gunther condamnait « le ‘bougisme’ même si rien ne bouge, car ‘il faut des gonds fixes pour que la porte tourne’, d’après Wittgenstein ».

- Sartre aimait la concentration des contraires ; on s’affirme en s’opposant, répliqua Sylvie.

Après un « rapprochement au temps, facteur de progrès dont le philosophe refusait l’action dégradante », « aux frères Prométhée (prévoyant) et Epiméthée (réfléchissant après coup) », à « ‘L’Homme sans qualités’, de Musil », à « l’autre qui rentre en nous », à la « nécessité de la résistance », Guy soutint que « Sartre en faisait trop, la preuve étant qu’en grec il y a au moins dix mots pour dire l’‘Etre’ et qu’en chinois il n’y en a aucun », Simone se demanda si « la mort mettait un point final à l’existence, bien que beaucoup d’Hommes continuent d’exister par leurs œuvres » et l’animatrice revint à la charge avec « ‘L’être et le Néant’, la prise de risque dans toute vie dès que ‘l’on pose un acte’, puis avec Jonas et le choix ou le ‘Principe responsabilité’, refusant celui de ‘résilience’ au profit de la ‘dette’ qui crée des liens », Christiane maintenant « qu’il y a en nous une permanence, autrement on ne pourrait pas être quelque chose ».

On a encore insisté sur les propos d’Héraclite et de Parménide « l’un disant que tout change, l’autre que l’être ne change pas » et survolé « le deviens ce que tu es », pour finir avec la belle métaphore « du bateau et l’admirable adresse du timonier », zappant sur la pagaille du sauve-qui-peut du Titanic.

« L’Homme n’est pas ce qu’il est, il est ce qu’il n’est pas », soit : « To be or not to be », ai-je envie de proposer. Cherchez l’Ego ! Où est-il dans cette affaire ? Hamlet est-il fou d’amour pour Ophélie ou ressent-il qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark ? Comme toujours, dans ce genre de problématique, la réponse se trouve dans l’énoncé dans lequel elle l’enveloppe, en d’autres termes, dans le contexte d’où le doute surgit au point de faire redouter l’individu ou, au contraire, se sentir soulagé par son existence (ou non-existence). Voilà donc le genre de question à ne pas se poser à jeun, je veux dire, avant l’apéro. Ce n’est qu’après le pastis ou un bon « petit ‘oinje’ » que l’on peut rire des considérations sur la cruauté humaine et les tourments endurés par tel ou tel ; des couteaux de cuisine, des fourches, des cordons de téléphone et de l’huile brûlante, à l’empalement dans des fusils ou des barres de fer et au raffinement des supplices chinois, le succès des descriptions des peines décrites dans des « Jardins des souffrances » où les cadavres flottent sur l’eau comme des nénuphars, suscitent le voyeurisme, agrémenté d’un brin de plaisir et de beauté esthétique dérivant du goût morbide du macabre. La vie aime la mort, car c’est d’elle que la première retire son allant de fécondité, et le meurtre constitue donc une fonction vitale de la condition de l’Homme ; c’est du crime que dérivent les lois et donner la vie ou la reprendre sont des exercices de base de l’ensemble des vivants. L’être humain a beau inventer continuellement ses propres valeurs, elles ne changent pas son essence ; c’est la pensée qui a rendu possible la mise en danger de toutes les formes de vie et le désir d’enfant peut à chaque instant être supplanté par le refus d’en avoir. On n’y coupe pas.

« J’en ai assez de pourrir dans la nature comme un bulbe dans un pot de terre », écrit Mirabeau à Monet, « d’où l’on ne peut sortir que par le haut et où le choix ne reste, qu’entre pourrir ou mourir ». Et à Woody Allen de conclure : « Si ce qui est, n’est pas, j’ai payé ma moquette beaucoup trop cher ».

 

Sujet connexe : Peut-on devenir un homme ou une femme complète ?

  

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Projet de vie ou béquille virtuelle ?
Ecrit par Marc. 22-10-2007
« L’Homme n’est alors pas ce qu’il est, ni ce qu’il fut, ni ce qu’il va devenir parce qu’il « est d’abord rien » et l’on méconnaît de qui ou de quoi il serait le projet ». C'est ma foi vrai ! Comment peut-on dire que l'homme est un projet ? Et quel projet ? Et cet enfant qui meurt fauché par une voiture, ou celui-là à la guerre, ou ces six autres étouffés par une mère psychopathe, c'était quoi leur projet, au juste ? Un projet de vie sans avenir de vie, ça signifie quoi ? Et si une biographie est nécessaire pour confirmer ou infirmer un projet de vie, est-ce à dire qu'il n'y a de projet qu'a posteriori ? Tout compte fait, un projet de vie est-il autre chose qu'une béquille virtuelle, qu'une carotte invisible au bout d'un bâton fantôme pour ceux qui ont besoin de se donner une raison de vivre ?

2. être ou ne pas naitre
Ecrit par aliette. 22-10-2007
Je te trouve bien sombre, Carlos.
je le suis parfois aussi et dans ce cas, vive la méthode coué, je m'enduis d'espoir comme d'autres d'huile de monoî avant un massage à l'espace du possible. DONC
l'hommes EST ce qu'il n'est pas ENCORE.
malgré mes XXannées quiconque me dirait que je ne serai jamais ce que je ne suis pas encore ,risquerait de me pousser non au suicide mais pire à l'inertie.
Mais, femme que je suis, je pourrais dire aussi, à la prévert: "je suis comme je suis..."
PS J'ai séché ce dimanche le café des phares et je suis allée en province vivre des ateliers d'écriture. J'ai vu émerger des pages sublimes nées de A3 vierges, d'inducteurs, et du désir d'écrire et j'ai vu naitre ce qui n'était pas encore.

3. Et si les mots avaient un sens pour leur auteur ?
Ecrit par Gérard Tissier. 24-10-2007
la vrai citation est dans l'§Etre et le neant !, deuxieme partie :l'Etre pour-soi, chapitre premier : les structures immédiate du pour-soi ( entendre : les structures immédiates de la conscience )et partie sur " la Facticité du pour-soi" qui commence par : "Pourtant, le pour-soi est. Il est, dira-t-on, fût-ce à titre d'être qui n'est pas ce qu'il est et qui est ce qu'il n'est pas." (page 117 Ed Galimard)
L'explicitation de cette phrase suit mais demanderait pas mal de mots.En gros la conscience est l'Etre comme présence au monde mais l'Etre n'est pas son fondement à lui-même alors qu'il est, en tant que pur facticité (un donné sans cause ).Il en découle en amont et en aval toute une série de notions qui débouchent en autres, sur la génèse du Désir,sur de la conscience forcément libre (puisque qu'elle néantit )et l'être au monde condamné à etre libre pour sortir de sa facticité.( il est un donné contingent " en trop" au monde)
Plus précisément, la conscience n'est pas une chose mais un acte ;elle a donc "à etre ", elle se pose en se faisant sans rester ce qu'elle était et c'est pour quoi Sartre dit que l'Etre( la concience en tant que pour-soi )est ce qu'il n'est pas ( un corps présent au monde ) et n'est pas ce qu'il est ( un cogito ) car il a être "dans le monde, (dans la situation qui convoque sa liberté pour être en tant qu'etre c'est à dire projet de sa propre transcendance - son devenir.
C'est un sujet pour moi assez passionnant et j'aimerais avoir le temps de revenir par un article.On verra.
Mes remarque sur le débat : un prof de philo n'aurait pas cette fois, obtenu plus d'hypothèses interprétatives de sa classe que ce que le débat semble avoir produit. A la décharge des élèves de terminale sachant la puissance de néantisation de la conscience ( dans la réflèxivité d'elle meme et dans l'imaginaire et la dualité qui la traverse (car elle pose son existence comme si elle était autre qu'elle même )ces élèves aurait été bloquéspar le piège consistant à substituer le mot "Homme" au "pour-soi "( la conscience )En terme Sartrien dire que l'Homme est.. et n'est pas...n'a strictement aucun sens.
C'est un peu cela le miracle des cafés-philo: parler avec profondeur et brio de citations altérée; comme quoi l'argument d'autorité( ici Sartre )a encore de beaux jours pour alimenter la machine à penser.
Bravo pour les article de Marc et de Carlos. Gérard

4. Le chacun "pour soi" et la philo "en soi"
Ecrit par Carlos. 26-10-2007
Il faut aimer plus la boxe que les idées, pour consacrer quatre lignes de son commentaire à la référence de "L'être et le néant"(réflexion ontologique sur l'être)suivie de l'explication de texte, à propos du débat du 21/10, où il était question du Manifeste de 1945 fondateur de l'existencialisme ("L'existencialisme est un humanisme", édité l'année suivante), qui, par la même occasion, sonnait involontairement le glas des plaisirs solitaires de la philosophie phénoménologique, au profit de la philosophie analytique, une mauvaise herbe dans le parterre de "narcisses pensants" des jardins à la française.

5. Réponse à Job..
Ecrit par Gérard. 28-10-2007
C’est bizarre. Pourquoi imaginer que l’effort visant à faire une explication de texte à posteriori ( avec recherche à l’appui merci pour lui ) serait plus aimer la boxe que les idées ! Sartre est un auteur qui gagne le respect et il continue à influencer la conscience de l'humanité même s'il est aujourd'hui disparu. Je l’aime parce qu’il pensait que « s'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition" (début du manifeste de 45 ) Je l’aime aussi parce ce qu’il pose la façon d’être du sujet humain comme toujours en devenir et producteur de son histoire. Ces deux notions sont assez éloignées de ce que l'on pense généralement aujourd'hui ce qui me donne de l’énergie – esprit de contradiction ou conviction ? -pour défendre cet humanisme-là.
Ceci dit, je crois que nos visiteurs sur le site peuvent vouloir comprendre les choses au-delà de ce qui a été dit aux phares et qu’il est important de situer la catégorie de pensée, le registre, le niveau, le plan -comme on voudra- de ce dont Sartre parlait à propos de l’être qui est et de l’être qui n’est pas,d’où la contextualisation de la « bonne » citation. Que le débat ait été par ailleurs très intéressant ne change rien à un désir de comprendre pour d'autres.
Tout cela est de peu d’importance entre Carlos et moi car ,comme l’aurait dit Sartre ( qui, au passage n’avait pas besoin de se masturber avec la phénoménologie vu ses nombreux succès féminins)nous sommes «tous deux condamnés à être libres » et … sachant ce que nous savons et voyant ce qu’on voit, on a bien raison de penser ce que l’on pense! Pas vrai ?

6. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?!
Ecrit par elie. 29-10-2007
« L’Homme n’est pas ce qu’il est, il est ce qu’il n’est pas », aaaahhhhhh j vais m le faire!!! il est ce qu il n est pas, evidemment pq je n y ai pas pensé avant, et bien sur il n est pas ce qu il est ca va de soi, "L´Homme" par definition EST!
Puis, On a encore insisté sur les propos d’Héraclite et de Parménide « l’un disant que tout change, l’autre que l’être ne change pas », disons que l etre ne change pas de toujours changer, aller c est le dernier qui a parlé qui a raison.

7. plus simple, peut être, mais plus clair, il faut y penser !
Ecrit par Gérard. 30-10-2007
Oui en effet on peut êtreplus clair .Essayons.Disons que l’existence est divisée en deux modes d’être incompatibles et irréductibles : l’existence comme présence effective, réalité de l’objet, comme le fait d’avoir l’être (c’est l’en-soi) et l’existence comme surgissement de la liberté, arrachement à la nature donnée, projet, comme avoir à être (c’est le pour-soi). Le drame de l’existence, c’est que ce qui est n’a pas à être, et qu’inversement ce qui a à être n’a pas d’être. ( puisque l’existence, le vécu, précèderait l’essence pour Sartre)
L’être de l’homme est ainsi scindé en une part donnée, effective (la " facticité ", ce qui est en moi de l’ordre du fait = être né, avoir un corps, être dans une époque…), et une part libre, faite d’arrachement et d’auto-dépassement , ce qui en moi " ressaisit " autrement et sans arrêt mon corps, mon passé, mon monde, bref qui donne et retire sens à tout).
D’autre part, toute " fonction " de l’homme fait correspondre des consignes et des résultats (pour exemple la fonction de garçon de café, des " commandes " et des " consommations " ou autres services) ; mais cette coïncidence fonctionnelle entre en conflit avec la non-coïncidence " ontologique " de la conscience (puisque l’homme est relance perpétuelle et projet, " il est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est ").Cet homme là n’est pas l’espèce, le genre ou la dignité que lui confère la culture mais une conscience d’être) Notre invité comprendra que son affirmation « l’homme EST » n’apporte rien de précis. S'il est, il est un en-soi, un rapport à soi dans un rapport au monde et non un en- soi c’est à dire le mode d’être du réel ignorant tout autre que lui. ( la chaise, le piano..
Il est, au mieux, la conscience qui sait qu’il est, ce qui lui laisse la possibilité d‘être de mauvaise foi en affirmant des choses qu’il sait de pas être s’agissant de lui En fait tout cela c’est compliqué et simple à la fois mais cela peut donner des idées pour se comprendre ! Gérard

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