Les effets de l'humiliation
Écrit par Marc Goldstein   
28-10-2007

Parmi les dix sujets proposés ce jour-là aux Phares, l’animateur en proposa deux au vote et le sujet qui obtint le plus de suffrages fut : « Ce que provoque l’humiliation ». L’auteur du sujet indiqua qu’elle n’en avait envisagé que le côté négatif jusqu’à ce matin du 28 octobre où elle écoutait une émission dans laquelle Jacques Attali évoquait que certaines civilisations notamment se seraient bâties sur l’humiliation. Immédiatement, les questions fusèrent : Qu’est-ce que l’humiliation ? Pourquoi cherche-t-on à humilier ? Peut-on humilier les humbles ? L’humiliation peut être perçue comme un moteur de l’histoire, un ferment de révolte, introduisit l’animateur. Le débat était lancé.

Le pilori, où les condamnés étaient exposés à la vindicte publique, fut supprimé en 1789Une intervenante rappela l’étymologie qui proviendrait de humus (la terre), l’humilié étant celui qu’on rabaisse au niveau du sol, voire qu’on met plus bas que terre, comme les macchabées. Une autre amena le sujet sur le terrain des relations homme/femme et évoqua le viol qui, en réduisant la femme à une chose et en niant la personne, est une véritable humiliation. D’autres évoquèrent l’Idiot de Dostoïevski ou l’Évangile en citant « les premiers seront les derniers », avançant l’idée qu’il y aurait une dialectique de l’humiliation et de la réparation, comme si d’une part, les derniers signifiaient nécessairement les humiliés et d’autre part, une promesse pouvait leur tenir lieu de consolation.

D’autres encore firent référence à Freud et ses trois humiliations de l’homme : Copernic et la prise de conscience que la Terre n’est plus le centre de l’univers, Darwin et celle que l’homme descend du singe, et Freud et le moi gouverné par l’inconscient. Trois gifles dans la face d’un homme humilié de découvrir qu’il n’est finalement qu’un grain de sable dans l’univers, qu’un singe évolué – ou supérieur pour se donner le change, – en proie à des pulsions inconscientes. L’humiliation n’est-elle pas une façon de remettre l’homme à sa place, de lui redonner un peu d’humilité ? De la force du rapprochement étymologique... Le darwinisme et la théorie de l’évolution sont venus chambouler un monde où tout était réglé par un grand horloger, d’où un sentiment de déception, de refus, d’humiliation de n’être que… ça.

D’autres enfin évoquèrent le comportement de la jeunesse et l’influence d’une icône comme Brice de Nice qui passe son temps à casser tous ceux et celles qui passent à sa portée. Aurions-nous donc à faire à une problématique de dominants/dominés où ne prévaudraient que cruauté et combats de coqs ? Les jeunes qui se défendent de et par la violence, dans un rapport d’humilié à humiliant, se rendent-ils compte qu’ils sont pris dans un engrenage, dans une spirale infernale ? S’agit-il seulement de tirer avant que l’autre nous tire dessus, d’une logique d’autoprotection ? Dans le même temps, le respect n’est-il pas également le maître-mot de la jeunesse des banlieues. Certains affirmèrent qu’on pouvait humilier sans s’en rendre compte, sans en avoir l’intention. Froisser ou offenser, sans doute, mais humilier par inadvertance, est-ce vraiment possible ?

L’animateur fit remarquer que dans un système de castes par exemple, les positions sociales étant définies, la situation ne paraît pas humiliante aux castes les moins favorisées. En revanche, dans un système égalitaire, toute rupture de l’égalité présumée peut être vécue comme une humiliation. Mais le fait de porter atteinte à une valeur vitale ne peut-il mettre en œuvre une susceptibilité, une réaction qui rehausse la valeur de l’honneur ? Dans quels cas l’humiliation peut-elle jouer un rôle moteur ? Dans les cas où la tension n’est plus supportable, où la dignité humaine est touchée : Vercingétorix refusant l’invasion romaine, les colonisés se retournant contre les colonisateurs, la roturiers contre la noblesse. Il s’agit alors de sortir de l’humiliation en bravant la mort, en combattant, que ce soit dans une révolution ou dans un duel.

Pourtant, les ex-humiliés semblent n’avoir de cesse que d’humilier à leur tour. Alors, que préconiser pour en sortir ? L’humiliation est-elle toujours vraie, effective, ou est-elle avant tout un ressentiment ? Certains avancèrent que la recherche de modèles, de paradigmes parfaits, sous-tendue par celle de la vérité crée mécaniquement des frustrations et des humiliations. Quoi qu’il en soit, nous serions enclins à être tour à tour humiliants et humiliés, car nous avons tous nos diables intérieurs. Mais, où sont les méchants, où sont les humiliateurs ? lança un participant, en remarquant que tous les témoignages relataient des expériences de victimes et non de bourreaux.

Si la honte accompagne le sujet humilié, les remords peuvent également accompagner l’humiliant. Par ailleurs, on peut se sentir humilier soi-même, par la perte de sa dignité, lorsqu’on se trouve diminué par la maladie. Comment renaître de ses cendres ? Il apparut que la réponse à une expérience de déréliction nécessitait une lente reconstruction de soi, par la voie de la spiritualité. Les stigmates laissés par une humiliation mettent plus de temps à guérir que ceux d’une défaite, car plus profonds. Certains brandirent alors la citation de Nietzsche « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » comme un baume ou un cataplasme, alors que le philosophe exhorte au contraire à risquer, à choisir le danger, et aurait bien plutôt préféré la mort à l’humiliation. Le pardon comme dépassement du préjudice subi fut également proposé. Il s’agit de retrouver la parole, la bonne distance, l’équilibre et la force nécessaires pour surmonter le traumatisme. Que dire des éventuels effets positifs d’une perversion ? Que l’on parvienne à se relever d’une humiliation est une chose, mais de là à la considérer comme bienfaitrice, il y a un pas… que je ne franchirai pas.

 

Sujet connexe : À quoi ça sert d'être vexé ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. citation de Nietzsche
Ecrit par elie. 29-10-2007
« ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » , ce qui tiendrais a dire, "ce qui nous affaiblit nous rend plus fort", y a comme un hic!

2. De l'importance du contexte
Ecrit par Marc. 29-10-2007
Il faut remettre la phrase dans son contexte, sinon on ne comprend pas bien. Nietzsche parle des choses que nous entreprenons (ce qui dépend de nous¹) et non de celles que nous subissons (ce qui ne dépend pas de nous¹). Cf. http://sos.philosophie.free.fr/nietzsch.php d'où j'extrais : « Nietzsche rêve d'une culture supérieure d'homme : le surhomme, l'übermensch. Dans Ainsi parlait Zarathoustra on trouve l'image du danseur de corde : un funambule marche sur une corde tandis que la populace le regarde. Le danseur de corde glisse et tombe. Il va mourir mais Zarathoustra lui dit qu'il était sur la bonne voie. La corde symbolise la marche vers le surhumain. C'est l'image du risque (mais la liberté ne s'accorde pas avec la sécurité) car l'homme fort aime le risque quand le faible cherche sans cesse des appuis, des crampons, la sécurité. C'est aussi l'image de la maîtrise de soi, nécessaire à un tel exercice. La populace qui regarde symbolise les faibles, le troupeau des agneaux bêlants. Le danseur tombe. Il n'est pas arrivé jusqu'au bout mais qu'importe ! il était sur la bonne voie et il faut continuer dans ce sens. D'ailleurs, on ne meurt pas toujours et "ce qui ne tue pas rend plus fort" »

¹ auraient dit les Stoïciens

3. Nadia
Ecrit par Avilir, c'est : hum. 31-10-2007
Comment renaître de ses cendres ? Les ressors énigmatiques de l'humiliation sont au coeur du meilleur comme du pire dans la répétition ou dans la résiliance. Certains hommes ou certains peuples y sont parvenus en empruntant des chemins de traverse. La défaite peut avoir un certain panache, ce n'est pas une humiliation contrairement à ce que j'ai pu entendre. L'humiliation est une forme de raffinement dans la perversion, un sadisme. L' exigeance est bien plus importante qu' une simple capitulation ou la reconnaissance de l'échec. Elle exprime le désir de maintenir vivant ce qui ne demande qu'à mourir.

4. l'Humiliation comme moteur de l'Histoire existe aussi ...
Ecrit par Gérard Tissier. 31-10-2007
Nadia, tu souhaitais introduire le débat en parlant de propos tenus par Jacques Attali sur un certain aspect positif de l'humiliation sans pouvoir le formuler. Tu t'en approches en parlant ici du ressort egnimatique de l'humiliation.
J'ai appuyé pour ma part cette visée en suggérant de l'humiliation qu'elle peut jouer une fonction de moteur et mouvement.J'ai, je crois, retrouvé le contexte des propos d'Attali.C'est à propos de la lutte de Gandhi. Voir ci-dessous un extrait d'une interview à l'express : « Question : La modernité de Gandhi, est-ce l'importance donnée aux humiliés? Réponse : Oui. Le moteur de l'Histoire n'est plus l'argent ni l'exploitation par l'argent, c'est l'humiliation. Il nous amène à considérer que notre monde, celui de Ben Laden et de bien d'autres, est l'héritier de millénaires d'humiliation, dont trois siècles par la faute de l'Occident. Mais, en prônant la non-violence comme réponse, il est ( Gandhi ) plus que moderne, il est d'avant-garde. La réponse de l'humilié, pour Gandhi, est non pas d'aller prendre la richesse de l'humiliant, mais de retrouver ses racines pour se séparer de lui; être différent, pas rival. C'est le coeur de sa pensée et c'est très moderne: si chacun est rival de chacun, la violence est partout. Donc, la non-violence passe par la différence. »

5. seuil de tolérance
Ecrit par A C. 02-11-2007
tout bien réfléchi, je crois qu'il y a un seuil à ne pas dépasser. Au-delà de ce seuil, l'humilié + + + a un besoin de ne plus être ni vu, ni entendu par personne. Il se met ainsi à l'abri d'une éventuelle autre dose, devenue impossible à gérer. "Pour vivre heureux vivons caché", et "l'enfer c'est les autres".

6. Gandhi
Ecrit par A.C.. 03-11-2007
le commentaire n° 5 ne concernait que le niveau individuel. Au niveau collectif, je ne parlerai pas des juifs ; c'est de longues années après que la 2° génération, voire la 3° a commencé à entendre qq mots sur les humiliations subies. Le mal est sans pardon possible. Je me contenterai de parler de Gandhi : quel manipulateur ! un homme qui vivait de l'industrie textile . . . cherchez l'erreur ! un homme qui a vu ses enfants lui tourner le dos les uns après les autres. . . cherchez encore . Leur différent sur le plan religieux est une explication officielle bien pratiquen'est-ce pas. On entre dans l'histoire comme on peut, les coulisses sont bien cachées.

7. l'humiliation : détonateur ou moteur
Ecrit par Nadia. 03-11-2007
A propos de gandhi et de bien d'autres...... peu importe ce qu'en dit Attali, au demeurant très intelligent, au savoir il est vrai encyclopédique mais dont la posture idéologique "caméléonesque" me semble quelque peu malhonnête; Ce qui me semble essentiel c'est d'échapper aux mécanismes primitifs dont l'"esprit de revanche" est un avatar, d'essayer d'atteindre avec une certaine allégresse "légèreté" et "profondeur" qu'on pourrait qualifier d'essence même de notre humanité.J'y travaille! Il est vai, avec beaucoup de difficultés ....mais peu importe, c'est l'intention qui compte, n'est-ce pas ?!!!! Bonne journée à tous

8. humiliation = souffrance
Ecrit par Printemps. 17-03-2012
L'humiliation, est une atroce souffrance intérieure. C'est un ressentiment plus qu'un fait lui même.Ce sentiment nourri par la subjectivité n'est pas anodin, car il contamine tout un corps humain. Sa conséquence inévitable est souvent la disparition ou diminution de l'estime de soi. Cette souffrance peut perdurer des mois, années parfois même toute une vie. CommLa grande question est :comment se débarrasser d'une telle douleur? en préférant et en acceptant d'être la victime plutôt que le bourreau? est ce suffisant?

9. humiliation c'est parfois s'empêcher de vivre
Ecrit par . 30-11-2012
Je parle au niveau individuel, pour en avoir fait l'expérience et j'en paye encore le prix aujourd'hui.cela peut vous"bouffer" de l'interieur, en remettant en cause tout votre être et ce que vous pensez de vous. Votre ego ou votre estime de vous peut s'en trouver drôlement atteint, car souvent on en rit devant les pseronnes qui vous humilie, pourtant je pense qu'il ne faut pas réagir comme cela, au contraire, il faut répondre et ne pas se laisser faire, car cela donne trop d'importance a celui ou celle ou ceux qui sont en face de vous, et ça peut laisser des traces à vie

10. coucou
Ecrit par amar. 10-04-2014
Humilié les autres sert à sortir de ses angoisses pour certains? Ils veulent s'élever par le rabaissement de l' autre.se construire en détruisant, c'est très pathologique

11. coucou
Ecrit par amar. 10-04-2014
Paradoxalement, ceux qui humilient éprouve une certaine jalousie pour ceux qu'ils humilient car par effet miroir ils leur renvoie une image difficile à accepter.
Combien de prophètes n'ont ils pas été humiliés? Leur valeur moral et leurs idées novatrices de transformation de leur microcosme crée invariablement une haine. Comme il est plus facile de rabaisser quelqu'un plutôt que de s'élever à son niveau. Celui qui humilie fait taire cette voix nouvelle en la jetant à terre. Par ailleurs, l'agressivité et l'arrogance de la masse fait montre de cette peur du changement et ce rejet de l'altérité
"sois comme nous ou ne soit pas" se dit celui qui humilie,Par ailleurs le croyant si il s'humilie bien volontier devant son créateur, c'est parce qu'il se sent reconnu sous toutes ses facettes et est honoré par son adhésion au dessein divin et son abaissement volontaire. C'est une humiliation saine que l'on retrouve dans la prière chrétienne,juive,musulmanne,boudhiste.Par le fait de s'agenouiller, se prosterner, s'incliner,...
Mais lorsque l'humain s'arroge le droit de prendre de ses prérogatives divines. Nous sommes dans cette humiliation malsaine et mal vécu, ou l'oppression se fait sentir, car nous ne sommes pas d'accord de nous faire
diriger par notre semblable,il a d'ailleurs besoin pour cela de passer par le mensonge,la manipulation, la menace,l'insulte,l'intimidation,les coups,l'enfermement,le viol,... Je te salis pour me sentir moins sale. Soit la personne nous rejoint dans une engeance commune soit elle sera persécutée. Celui qui humilie ne se sent il pas lui même humilié ou agressé par la moralité,l'altéritée,le dépassement, la dignité de l' autre?

12. Très juste !
Ecrit par esprit critique. 11-04-2014
remarquable cette analyse.. nous sommes sous un autre angle, au temps des "âmes blessées",celles qui voient le fossé entre les faits et les valeurs, entre ce qui vaut pour tous dans un champ où "une bible vaut une bouteille d'eau-de-vie "(cf Marx et la valeur relative à l'argent)et ce qui vaut en absolu ,la dignité de l'Homme.
Elle ne vaut que dans les mots et est bafouée trop souvent.Ce qui humilie l'homme c'est l'homme devenu,"dans les eaux glacées du calcul égoïste".




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