De l'humiliation
Écrit par Carlos Gravito   
30-10-2007

Une heure de plus dans la journée, celle du 28 septembre en l’occurrence, peut rendre tout le monde optimiste. C’est sans doute la raison pour laquelle, au café des Phares, on a estimé stimulant le fait de se faire rabattre le caquet de temps en temps (suivant l’avis de Jacques Attali qui considérait volontiers les côtés positifs de l’opprobre) et, à une forte majorité, l’assemblée de fidèles a choisi le sujet : « Ce que provoque l’humiliation », animé par Gérard Tissier même si Nadia, qui l’avait proposé, n’y voyait « que des aspects négatifs ».

- Il faut définir l’humiliation, préconisa l’animateur ; est-elle liée à la honte ?

 La définition fut donnée, l’« Humus », dû à la « décomposition de la terre » et, quant à la honte, elle correspondait, en effet, à la « conscience de l’indignité ».

Dès l’entrée en matière, il était donc clair que « l’humiliation résidait dans un intolérable abaissement de soi dans l’opinion des autres », une dame l’ayant de plus illustré plus tard d’une citation de la Kabbale : « Si tu humilies ton prochain, tu le tues, car le sang se retire de son visage ».

Irène a ensuite essayé d’examiner « les différents aspects de la satisfaction retirée de la domination de l’autre, surtout dans les rapports homme/femme, au détriment de celle-ci » et, dans la première intervention longue, quelqu’un a « rebondit là-dessus, attribuant aux femmes un côté sado-masochiste, dès qu’elles viennent pleurer sur les genoux des hommes », continuant dans un embrouillamini « d’évangiles, d‘Humiliés et Offensés’ et de ‘L’Idiot’ », de Dostoïevsky », auquel je n’ai rien compris.

Gunter se demanda « en quoi pourrait-ce être positif », donnant comme exemple « Kepler, Darwin et Freud, des animaux comme les autres, à partir du moment où l’on n’est plus au centre de tout », Alfred pensait « que l’on est dans un combat de coqs » et un autre participant trouva que « l’humiliation est au centre de la relation sociale mais que la révolution française a provoqué le basculement du système, que la guerre a eu raison de la colonisation et que Auguste Comte a fait passer les peuples des préoccupations militaires et religieuses aux économiques ». 

Par l’entremise de Gérard, qui rappela « l’humiliation sociale, capable de blesser l’honneur », un intervenant ajouta que « les forts utilisent l’humiliation des faibles, comme système de défense », un autre, faisant « référence à la loi du Talion jugea que, peut-être, on est humiliant et humilié à la fois » puis quelqu’un ajouta, « qu’il y a des femmes qui humilient les hommes et que, à l’école, le premier de la classe est montré du doigt et désigné ‘d’intello’ ». Dans la longue intervention suivante, Christiane se demanda « s’il n’y a pas une différence entre humble et se sentir humilié et précisa que sous l’Ancien Régime les paysans ne se sentaient pas humiliés car ils se percevaient à leur place » et, alors que pour Linda « tout se passait bien en Inde », dans ses propositions de mi-parcours, Daniel remémora que « les armées victorieuses cherchent certes à humilier les vaincus par le viol, une arme redoutable à long terme qui laisse des traces indélébiles, mais que le peuple juif, depuis des millénaires discriminé, a retiré de cette situation le renforcement de l’unité de son groupe ».   

Vers la fin du débat, d’un rire moqueur, Michel s’étonna que « tout le monde se sente humilié et que jamais personne n’avoue avoir avili quelqu’un, ce qu’il lui est arrivé de faire » cependant, en gros, il s’est dégagé un réel consensus contre l’aspect positif de l’humiliation. C’était une attitude unanimement assumée et parfaitement sensé, néanmoins, je ne peux m’empêcher d’observer que l’être « philosopheur » est bien versatile. Un dimanche il se pâme devant l’exception humaine et l’auto-immanence réalisée de la main droite de l’Homme, et le dimanche suivant il s’offusque de toutes ses avanies, dont il bat par ailleurs sa coulpe.

Des rites mutilants de passage, sacrés (tels les différents baptêmes ou circoncisions), aux profanes (à l’exemple des brimades des bleus ou des bizuts), comme à la Samaritaine, on trouve de tout dans l’humiliation ; s’il y a un domaine où l’on n’est pas manchots, c’est bien celui-là. Bec et ongles sont mobilisés et, lorsque le mot d’ordre est « positiver », rien de tel, pour requinquer l’estime de soi du minus, qu’une bonne humiliation de derrière les fagots ; crimes d’honneur, duels ou vengeances, des beaux actes en soi, résultent en général de la dignité blessée, bafouée, cassée. On nous dit qu’avant 1789 le paysan se satisfaisait de sa condition de sujétion parce qu’il se sentait placé dans un certain ordre, propre à la monarchie. Or, le paysan de nos jours n’est pas moins fier de son travail et le menu peuple s’enorgueillit d’aller à l’urne de temps à autre. L’humiliation vient tout simplement de l’inclémence des gabelles et de la découverte soudaine d’être simple sujet et point souverain.

« L’Homme » a bâclé le « projet » de ma personne, ou c’est mon « je » qui l’a négligé, lui-même. Le fait est que, comme Michel, j’ai blessé plus d’un et conspué beaucoup d’autres. Qu’importe ! Pour ce qui est des « coups et blessures », la conscience collective s’en tire m’infligeant quelques mois de cabane (ferme) ; quant au reste, j’apaise mes regrets dans la prière : « Notre Père qui êtes aux cieux…pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensé. Amen ».

 

Sujet connexe : À quoi ça sert d'être vexé ? par Carlos ; par Marc

 

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