Art et évolution
Écrit par Marc Goldstein   
18-11-2007

L’invité vedette du café-philo des Phares en ce dimanche 18 novembre n’était autre que François Dagognet. Parmi les onze sujets proposés ce jour-là, l’invité choisit celui de l’art, à partir des deux suggestions « Sans art, point d’humanité » d’une part, et « Création et évolution sont-elles compatibles ? » d’autre part. « Sans art, nous n’existerions pas », dit l’auteur du premier sujet, alors pourquoi en avons-nous peur ? Tandis que le questionnement de l’auteur du second sujet portait sur la création (d’une voiture, par exemple) et l’évolution de la chose créée.

François Dagognet aux Phares le 18/11/07François Dagognet ouvrit le débat en confiant que la tâche du philosophe consistait justement à « faire le portrait des choses les plus difficiles à comprendre » et que c’est pour cette raison qu’il avait opté pour les sujets tournant autour de l’art et de la création. Pour comprendre ces choses difficiles d’accès, encore faut-il les connaître de l'intérieur, entrer dans leur quotidienneté. C’est en devenant médecin que le philosophe a pu approcher la réalité de la médecine, c’est en fréquentant les galeries et les expositions que sa réflexion sur l’art a pu s’aiguiser. Or, cette légère contradiction fut relevée peu après par une participante : fréquenter les galeries d’art, sans créer soi-même, n’est pas exactement comprendre de l’intérieur le travail de l’artiste... Comment donc comprendre l’art, et plus particulièrement l’art contemporain ? Si l’on parle aujourd’hui de plasticien et non de peintre, et d’installation et non d’exposition d’une œuvre d’art, c’est que notre rapport à l’art a évolué. Ou alors, ne sommes-nous pas simplement les jouets d’une mascarade ?

De tout temps, l’œuvre d’art peut être perçue à la fois par la sensibilité et par l’intellect. Or, la représentation classique est, pour l’art moderne, un mensonge, une illusion figurative. Le temps est venu de montrer et non plus de représenter (de travestir) la réalité. La présence remplace dès lors la représentation. C’est l’avènement d’œuvres marquantes comme la Fontaine de Marcel Duchamp. Mais un urinoir (et pourquoi ce non ridicule de « fontaine » d'ailleurs, puisqu'il s'agit de montrer un urinoir ?) signé Tartempion – ou R. Mutt – est-ce vraiment de l’art ? Oui, nous dit le philosophe, car l’intention première de l’artiste vaut signification, alors que les imitations ne valent pas tripette. C’est pour cela que les vrais artistes sont rares : l’art, c’est l’œuvre des précurseurs. Pour autant, les dessins laissés sur les parois des grottes de Lascaux sont-ils de l’art ou les graffitis de quelque rêveur préférant contempler la réalité au lieu de la vivre ? En clair, l'artiste préhistorique n'était-il pas avant tout qu'un mauvais chasseur ? Et puis, toute prise de distance par rapport au réel semble bien plutôt le tuer qu’en rendre compte (tout comme la chasse, finalement). Regarder le réel, n’est-ce pas le déchirer ?

Jadis, on ne distinguait pas l’artiste de l’artisan, nous dit une intervenante : Michel-Ange et un simple cordonnier étaient frères d’armes. Pourquoi l’art ferait-il peur de nos jours ? C’est que l’artiste donne à voir la réalité ; une réalité que, sans lui, nous ne pourrions voir : Dubuffet écrasant des déchets sur une feuille blanche, y mêlant des miettes et collant le tout jusqu’à atteindre un bouillonnement qui fait sens ; Christo emballant et déballant le Pont Neuf, simplement pour nous sensibiliser à ce que, d’ordinaire, on ne voit pas. Cacher pour mieux montrer. « Précisément, ce qui est visible, on ne le voit pas », nous dit le philosophe. C’est le travail de l’artiste que de nous apprendre à voir. Mais sommes-nous aussi aveugles ou aussi bêtes que ça ? En sommes-nous arrivés au point que le maquillage du Pont Neuf vaudrait plus que le pont lui-même ? En est-on au point que nous ne serions capables de voir que ce qu’un artiste nous donnerait à voir ? L’art serait devenu celui de la monstration. Il nous fait voir, nous montre, comme si les moutons que nous sommes ne sont plus capables du moindre jugement critique. Mais alors, où cet art s’arrête-t-il ? L’emballage d’un pont, l’enluminage de la Tour Eiffel, le fait de retirer une chose pour la rendre plus précieuse, l’art du strip-tease (pourquoi pas), voire, comme cela a été évoqué de façon volontairement provocatrice, l’art du spectaculaire en faisant disparaître les tours de Manhattan…

Peut-on dire alors que tout est de l’art ? Quelle est la limite ? La téléréalité, l’obsession de filmer le banal, est-ce aussi de l’art ? Où est alors la distinction entre ce qui est digne d’être montré et ce qui ne l’est pas ? Le n’importe quoi n’est pas de l’art, nous dit le philosophe, car il faut une part d’intentionnalité, d’intervention humaine pour faire une œuvre d’art. Cette œuvre d’art suppose une rupture avec ce qui précède, c’est précisément ce qui sépare l’artiste de l’amateur. Mais révéler l’objet à montrer suffit-il pour se proclamer artiste ou pour mériter l’appellation d’œuvre d’art ? Le moins qu’on puisse dire c’est que tout le monde au café des Phares ne partageait pas cette opinion. Au contraire, l’art contemporain est souvent perçu comme une fumisterie ou une lucrative opération commerciale. Pour tuer l’art classique, il a fallu utiliser des procédés drolatiques, passer par le ridicule – mais est-on toujours obligé de tuer le père pour progresser ? Et in fine, est-on plus heureux devant le Blanc sur blanc de Malévitch que devant un paysage de neige comme celui de la Pie de Monet ? Puis, les échanges roulèrent sur l’art en tant que consommation de masse (les expositions), sur la spécificité du regard féminin dans l’art (Sapho, Colette, George Sand, Niki de Saint Phalle,…) et sur la question de la démocratisation ou de la consommation de l’art.

Alors que le débat sur l’art prenait forme, quelqu’un demanda à l’invité, pour des raisons qui m’échappent, de parler également de bioéthique, en raison de son domaine de compétence et de ses écrits sur le sujet. Ce changement radical de sujet fut néanmoins accepté, à ma grande surprise, comme s’il s’agissait de soumettre l’invité à toutes les questions et de ne le relaxer que lorsqu’il aurait répondu à tout sur tous les sujets… Pour que le débat préserve un semblant de cohérence, certains s’échinèrent à voir des liens entre l’art et la médecine, entre la possibilité pour l’homme de créer dans le domaine de l’art et les inconvénients à faire de même dans le domaine médical, entre l’aspect répétitif et reproductif de la nature (qui « recopie l’ADN ») et la création débridée de l’artiste. Cependant, l’invité n’hésita pas à prendre position et à affirmer que, selon lui, l’homme avait le droit de modifier l’organisme si son but ultime est la perpétuation de l’espèce. Ce but ne semblait pourtant pas être celui du créateur du lapin vert... 

Pour en revenir à la création, puisque c’était le sujet de départ, il apparaît que la remise en cause d’une vision trop subjectiviste de l’art, d’une vision académique, était nécessaire. Avec l’art contemporain, l’objet serait enfin reconnu dans son intégrité et dans son originalité. Soit, mais si l’essentiel est vraiment invisible pour les yeux, à quoi peut bien servir un tel « art » ? Le rapport à l’esthétisme a toujours été prédominant dans l’art classique ; c’est cela même que l’art contemporain veut remettre en cause. Pourquoi ? Pour remettre les choses à leur place ? Pour montrer la réalité ? La belle affaire qu’une réalité moche ! Autant remplacer tous les romans d’amour par des faits divers ! Je veux bien essayer de comprendre, je veux bien écouter, mais une chose est sûre : je sais ce que je ressens devant un tableau de Rembrandt, et je sais que je ne ressens rien devant la Fontaine de Duchamp. Je veux bien ne rien y connaître en art, je veux bien ne rien y connaître en philosophie, mais je le dis tout net : tant qu’un souffle de bons sens m’habitera, on ne me fera pas prendre des vessies pour des lanternes, ni des urinoirs pour des fontaines.


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LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Un philosophe invité aux Phares
Ecrit par Daniel Ramirez. 20-11-2007
Je me réjouis de la visite François Dagognet ; ce grand professeur, philosophe reconnu et auteur des dizaines d'oeuvres, médecin et spécialiste de questions de bioéthique au café de Phares, il nous a fait l'amitié de répondre comme une sorte de témoin privilégié de notre débat.
Je suis en revanche, un peu surpris tout de même par l'intérêt mitigé que les questions sur l'art contemporain soulèvent au café-philo. Encore plus paradoxal, le fait que notre invité, vraisemblablement le doyen de la réunion (si l'on exclu Nathalie), défendait avec beaucoup de vigueur et de verbe les formes d'art les plus avant-gardistes, tandis que les participants du café-philo, bien plus jeunes, en générale (sans exagérer), se plaignaient de la surenchère, de l'abscond et du choquant de l'art actuel, regrettant les bons vieux Michel-Ange, Courbet ou les impressionnistes. Curieux, non ?
Peut-être c'est le fait, et il nous l'a dit, que le philosophe est quand même un brin plus curieux, et un peu plus chercheur dans l'âme, il aime "aller voir", jusqu'au point de faire médecine pour y comprendre quelque chose, fréquenter les galeries et se frotter à l'art d'aujourd'hui au lieu de vivre de la muséologie et des regrets. C'est aussi, peut-être, son obsession pour la matière, et non pas la plus "noble", mais toutes les matières, la part sensible du monde, y compris "le déchet, le rebut, le rien". On comprend alors sa passion pour l'art de nos jours, qui va jusqu'au dégoûtant (et rebute bien sûr, les petites natures) ainsi que ce propos nuancés sur la génétique et le biopouvoir : tout ce qui va dans la direction de la vie a droit à une légitimité de principe, seule la destruction de la vie est à blâmer ; bien sûr cela laisse cette interrogation majeure sur l'IVG, puisque pour lui la vie qui commence dans embryon est déjà humaine. Ce qui est bien, pour moi, chez les philosophes, est que tout est discutable, tout devient problématique. Et il n'y a pas trop le moyen de lui faire dire des évidences "grand public", des lieux communs, ni de l'employer à enfoncer des portes ouvertes. En cela il se démarque de certains personnages médiatiques qui vendent du papier coûte que coûte avec les thèmes du bonheur, toujours le bonheur, la sagesse, et la caresse dans le sens du poil.
Qu'il soit chaleureusement remercié.
Une remarque pour terminer. La forme de notre café-philo : il me semble intéressant à faire intervenir un invité spécial comme lui de cette façon, en commentant de temps en temps les propres de participants, en expliquant ses idées en contrepoint des nôtres, plus que de le mettre à la laborieuse épreuve d'animer lui-même, donner la parole, distribuer des micros, et tout cela. J'invite seulement nos participants à faire preuve de plus d'énergie et de conviction, pour interroger, discuter et même objecter les propos des philosophes invités, croyez-moi, cela ne fait que les stimuler. Nous avons dans ces opportunités rares, la possibilité de questionner un philosophe de grande trajectoire et d'expérience sur les choses qui nous intéressent, de mettre à l'épreuve de son écoute nos philosophèmes habituels, nos réflexes de pensée, sans complaisance ni narcissisme.

2. L'art du non-sens
Ecrit par Georges. 20-11-2007
François Dagognet: « Sans art, point d’humanité »
Georges D.Georgescu: Quelle humanité peut-on construire avec l'art du non-sens ?
François Dagognet: « Création et évolution sont-elles compatibles ? »
Georges D.Georgescu: La procréation n'est pas la création, ni la récréation n'est pas la création. Progrès et évolution sont-elles compatibles ? Pourquoi l'évolution des hommes est un décalage par rapport à une image en haute définition ?

3. Ce n'est pas si simple.
Ecrit par Carlos. 23-11-2007
Avec tout le respect que je lui dois et sans nostalgie aucune pour le passé ou mépris pour le présent, je crois avoir entendu dire par Monsieur Dagognet que « l’art contemporain a voulu en finir avec le mensonge de la représentation, remplacée par la présence du vulgaire objet ». L’amalgame « contemporaine » (comment l’appeler autrement ?) ne vaut pas pour toute production et on ne peut pas opposer le documentaire à la fiction, le menuet à la symphonie, l’essai au roman, l’excessif au pondéré toutefois, si la définition d’idée est toujours « la représentation abstraite et générale d’un être » et celle de concept « représentation mentale appliquée à un objet », qu’est-ce qui est susceptible d’apparaître comme mensonger, la représentation ou l’objet ? En tout cas, l’« Accumulation de lunettes », de Himmler, sous commande du III Reich ne me convient pas, et l’« Installation de crânes », de Pol Pot, n’est pas bien belle à voir.
Le docteur Dagognet a aussi annoncé, je pense, qu’en « matière de génétique, tout ce qui concourt à la vie est légitime » or, il s’avère que ce n’est pas toujours le cas et que la bioéthique est là, justement pour définir ce qui est moralement acceptable ou pas, en cette matière. A noter que les expériences de Josef Mengele, à Auschwitz, visaient rien de moins que l’obtention d’une race pure, par l’anéantissement des composantes nocives, à ses yeux, du point de vue génétique.
Conclusion hâtive : En Beaux-Arts comme en Philo, le discours organise la débâcle en bon ordre ; l’Art ou l’adresse à nous prendre tous pour des benêts, la Philo ou l’amour des gloussements phénoménologiques.

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