Ars gratia artis
Écrit par Carlos Gravito   
19-11-2007

Deux jours après la frénésie du beaujolais nouveau, les vapeurs éthyliques nous faisaient encore voir double, au point qu’au café des Phares, le 18 novembre, on prit deux sujets pour un seul : « Sans art, point d’humanité », proposé par Nathalie, plus « Création et évolution sont-elles compatibles ? », suggéré par Yves. Histoire de dégriser, le philosophe-médecin, François Dagognet, invité à surseoir à cette sorte de gueule de bois, en a concocté un léger panaché : « Art et évolution », que l’animateur, Daniel Ramirez, nous a servi à petites doses, une fois qu’André nous eut présenté le maître « comme quelqu’un qui se tient dans la filière de Bachelard et qui, se trouvant du côté des objets (humbles, disgracieux, dévalorisés), prend le sujet à contre-pied ».

Sam Rindy dessinant un coeur sur la toile à embrasser de Stéphane DufraisseExpliquant son idée, Nathalie s’est alors « étonnée de la peur de l’art, affirmant par ailleurs que pour les matérialistes la primauté revient à la matière, tandis que pour les croyants c’est à l’esprit » et, interrogé par l’animateur sur le « pourquoi de son choix », l’invité confia que « pour s’y connaître en médecine il se fit médecin, pour parler de sciences il visita l’université, pour saisir l’art il fréquenta les galeries et qu’il voudrait bien étudier le droit pour comprendre les juristes ». En somme il essaie de  piger « ce qui lui est montré, entre autres l’art contemporain, assez difficile à accepter » et, à ce propos, Daniel fit référence à l’« aisthèsis », ce qui est perceptible par les sens, occasion retenue par Alfred pour se montrer « surpris du fait que l’Homme ait peur de ce qu’il a créé ». François Dagognet l’a rassuré alléguant que « l’art attire et désarçonne mais que l’on peut le comprendre » et, après un laïus sur cubistes et impressionnistes, il soutint que « l’art contemporain a voulu en finir avec le mensonge de la représentation, remplacée par la présence du vulgaire objet ». Tout le monde n’était pas d’accord, d’autant plus que le critique d’art prétendit que « les peintures de la grotte de Lascaux étaient l’œuvre de mauvais chasseurs » mais, « intriguée par la valeur de la prise de distance », Martine l’amena à s’éteindre sur « les exquises opérations de Dubuffet en vue d’obtenir une matière qu’il allait faire parler », pour évoquer ensuite « le travail de Christo et s’ébahir devant le Pont-Neuf, enveloppé par celui-ci dans des bâches en 1985, s’attendant à ce que l’opération produisît un nouveau regard sur l’ouvrage », pensée qui pour Anick équivalait à : « il nous prend pour des imbéciles » ; en effet, moi-même je m’attendais à voir surgir de là, au bout de15 jours, un pont-levis, peut-être, alors qu’il en est sorti au mieux un pont-aux-ânes. 

Jean évoqua « L’artiste sans art » de Domecq, c’est-à-dire, sans intention, et un autre intervenant nota que « l’argent est rentré dans l’art, nous menant à suivre, comme des moutons, l’appel à aller voir en masse des expos (comme actuellement celle de Courbet), que l’on pourrait visiter tranquillement à d’autres moments ». Ces proposition se perdirent dans l’air et, afin de visiter d’autres savoirs du tribun, André l’appela à se prononcer sur ses recherches concernant l’ADN, ce qu’il fit, « passant aux questions scientifiques, l’art de la matière, les greffes ou la modification de la corporéité (dont un certain ‘lapin vert’ serait le lièvre), prouesses prometteuses et utilitaires de perpétuation que l’on n’arrive pas à freiner » ; partant de là, (alors que Nadia rappelait que « c’est le sacré qui est en jeu »), tout serait « permis, pourvu que le but fût la permanence ou la continuité de l’Homme et de la nature, un os ne durant que trente jours ». A propos de « l’os, l’ADN et où commence la vie humaine », Simone est retournée sur « l’original, et la copie comme acte d’amour, l’art nous permettant d’aimer la vie », et nous avons regagné l’intention, revenant à nos moutons.

L’art pour l’art, (« ars gratia artis ») veut dire que l’art se justifie par lui-même et, lui étant permis d’être subversif, il ne peut pas être sous l’emprise du pouvoir politique, autrement à la fin ne subsisteraient que des singularités insignifiantes définies par l’Institution, le saint-siège de l’absurde, ménage à trois du Souverain, de la Pub et du Capital, qui ne se satisfont que de pure contemplation. En 1989, parce qu’une petite portion d’excréments s’est échappée d’une des 90 boîtes de 30 grammes que Piero Manzoni intitula « Merde d’artiste » (« made in Italy », mise en boîte en 1961 et cotée sur le prix de l’or), l’artiste fut obligé, en justice, de rembourser l’amateur acheteur, au prorata de la quantité perdue. Ayant pissé, en 1993 à Nimes, dans « La Fontaine » de R.Mutt, avant de lui filer un coup de marteau afin de la rendre à son statut d’urinoir, l’artiste Pierre Pinoncelli a été forcé par le tribunal de Tarascon à s’acquitter de la somme de 300.000 francs au titre de dommages et intérêts. Pour, « dans un geste d’amour », avoir récemment posé un simple baiser sur une toile de Twombly, « Phaedrus », une jeune femme, Rindy Sam, fut condamnée, par le procureur d’Avignon, entre autres à 1.500 euros d’amende en punition de son « sauvage acte cannibale ». Or, « quand on a la prétention d’emmener les gens dans l’imaginaire, la moindre des choses c’est de leur permettre de revenir sur terre », comme dirait Raimond Devos. Opérant l’ablation du sensible, on détruit tout un cosmos au lieu de le construire et l’art va vers un but qui n’est pas le sien ; à ce jeu, Duchamp et Twombly ont réussi mais, Pinoncelli et Rindy Sam ont-ils échoué ?  

Ma question sur les « commandes d’Etat » a été escamotée, toutefois je me permets d’y répondre à présent : obéissant au système clanique des pouvoirs publiques, qui brouille toute visibilité, la mode prend le dessus dans un monde dépourvu de sens, qui procède à la séparation de l’idée et du faire. Liée directement aux perceptions, l’émotion esthétique est immédiate, car il y là présence d’un certain plaisir mais, elle n’est pas plaisir, elle le dépasse et cesse d’être émotion pour devenir un jugement esthétique. « C’est important, proclamait Dali, que le public ignore si ce que je fais est sérieux, et il faut que je ne le sache pas moi-même, non plus ».

 

Sujets connexes :

- Sur « l'Art Contemporain » par Carlos
-
Tout ce qui s'achète n'a pas de valeur par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. une idée simple après ce florilège?
Ecrit par gérard. 26-11-2007
si faire oeuvre d'art c'est ajouter de la beauté à la nature, alors chaque papa est un artiste !( surtout s'il a la chance d'avoir une fille...)

2. rectificatif pour Gérard
Ecrit par une artiste. 02-12-2007
c'est la maman l'artiste. Les femmes donnent la vie, les hommes donnent la mort.

3. Crise dans l' art contemporain
Ecrit par Gabriel. 16-01-2009
Dans le monde de la création artistique peut-on parler de crise ? Un de nos grands philosophes, André Comte Sponville, l'affirme puisqu'il intitule une de ses réflexions :
" l'Art Contemporain et sa crise ". Voici quelques extraits qui exposent clairement sa pensée : "... je suis allé recemment à l'exposition du Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, sur les années 30 en Europe, et à celle du Centre Pompidou sur les peintres travaillant en France dans la seconde moitié du siècle. Ce qui m'a frappé d'abord, et dans les deux cas, c'est l'absence de queue : autant les dernières expositions sur Gauguin ou Corot supposaient des heures d'attente, autant l'on pouvait, pour Mondrian et Klein, entrer immédiatement... Je ne crois pas que ce soit une coïncidence. Plusieurs dizaines de milliers de français ont pris le train ou l'avion pour aller voir l'exposition Vermeer à La Haye. Combien l'auraient pris pour une rétrospective Kandinsky ou Dubuffet ?... Chardin a changé ma vie, comme Schubert, comme Michel-Ange.
Quel jeune d'aujourd'hui peut voir la sienne changer parce qu'il a soudain découvert Pollock ou Schönberg ?... Disons donc, en toute subjectivité, que pour ma part je donnerais volontiers les oeuvres complètes de Boulez, que je me force parfois à écouter, pour les 6 minutes et demies de What'd I say (Ray Charles)... Nous n'allons tout de même pas parler sérieusement des Buren, des Viallat, des César, ni de ces fameuses installations... Un tas de charbon, des boîtes empilées, une vieille couverture... qu'on trouve maintenant dans nos musées !
Dans ces quelques lignes, Comte Sponville nous décrit subtilement le problème et amorce même une solution.
Un autre grand penseur de notre temps, Luc Ferry, confirme bien l'existence d'une crise dans la création contemporaine : " contrairement à ce que disent les militants du contemporain, la vérité est que leur culture de l'inouï n'intéresse plus personne, qu'une trop grande partie de l'art d'aujourd'hui ne suscite ni sentiment de beauté ni émotion d'aucune sorte, fût-elle même réactive : les monochromes, les toiles vides, les tas de charbon du Musée de Bordeaux, les énièmes carrés noir sur fond blanc, les ready-mades et autre bric à brac ne nous touchent même plus... et pour l'immense majorité de nos contemporains, j'en suis sûr, il y a plus de beauté, plus de musique même dans une chanson des Beatles ou d'Elvis Presley que dans toute l'oeuvre de Stockhausen,... "
Le sujet questionne. C'est faire affront à nos penseurs qui ont dans leur bagage les Principes de la Philosophie de Descartes ( 1644 ) : " la philosophie signifie l'étude de la sagesse, et que par la sagesse on entend une parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir pour...l'invention de tous les arts".
Le Pouvoir ne s'y trompe pas et recueille avantageusement les contenus des thèses précédentes; dans sa lettre de mission adressée à sa Ministre de la Culture, le Chef de l'Etat le prouve : " la démocratisation culturelle, c'est veiller à ce que les aides publiques à la création favorisent une offre répondant aux attentes du public ".
Ce lien étroit entre la pensée philosophique et le politique fait de la France une grande terre de production artistique, qui sait rendre hommage à tous ses grands artistes (Rimbaud, Van Gogh, Baudelaire,...) qui ont déchaîné l'engouement du public dès leurs premières oeuvres.

Ecrivez votre commentaire ici:

Titre
Écrit par
Code aléatoire
Vérification du code aléatoire
 
< Précédent   Suivant >

Qui est connecté

Il y a actuellement 3 invités en ligne

personnes ont visité ce site.