Toutes les illusions sont-elles bonnes à perdre ?
Écrit par Marc Goldstein   
25-11-2007

La vie est belleParmi les douze sujets proposés par les participants au café-philo des Phares en ce dimanche 25 novembre 2007, le choix de l’animateur s’est porté sur « Toutes les illusions sont-elles bonnes à perdre ? » L’auteure du sujet nous informe que l’idée lui est venue à la lecture du Discours sur le bonheur dÉmilie du Châtelet (qui a notamment écrit les Principia à partir des travaux d’Isaac Newton). Dans ce livre, Émilie du Châtelet défend l’idée qu'il ne faut pas perdre ses illusions en amour, car elles peuvent un jour nous aider à recoller les morceaux…

Une des premières interventions apporta la définition de Freud sur l’illusion : une erreur teintée de désir. Et l’intervenante d’en conclure : le secret du bonheur serait peut-être de se débarrasser de l’erreur et de garder le désir ? Mais, une fois n’est pas coutume, il s’est moins agi de définir la notion d’illusion que d’identifier les présupposés à la question posée. Ces présupposés sont au nombre de deux : les illusions existent, et certaines sont bonnes à perdre. Une autre participante nous dit qu’elle voit dans l’illusion un moteur pour aller de l’avant, et qu’on ne sait qu’il s’agit d’une illusion qu’a posteriori. Et qui l’apprend ? la victime de l’illusion. Effectivement, il ne viendrait à l’idée de personne de s’écrier : je me choisis une illusion ! Donc, toute illusion potentielle est d’abord une prise de risque, une conviction, une voie sur laquelle on s’engage, à tort ou à raison, qui ressemble à cette annonce faite par Maurice Béjart à son père lorsqu’il lui fit part de son intention de se destiner à la danse.

La question qui fut examinée ensuite fut de savoir si la perte d’une illusion dépend de notre volonté. Est-il facile de perdre une illusion ? L’exemple pris fut celui du bâton plongé dans l’eau, qui donne l’illusion d’être brisé. Bien que la raison redresse ce que la vue déforme, l’illusion ne disparaît pas pour autant : le bâton semble toujours brisé. Et perdre cette illusion, ce serait du même coup perdre la faculté de penser. En fait, nous appréhendons le monde qui nous entoure via nos cinq sens, nous interprétons donc le réel via les représentations que nos sens nous en donnent. De ce fait, nous pouvons dire que nous vivons dans une illusion permanente. Dans ce contexte, il n’est pas facile de décider si l’on veut ou non être dans l’illusion. Tout est illusion dans la mesure où nous nous fabriquons, nous nous représentons, nous interprétons le monde. Il ne semble donc pas possible de balayer les illusions d’un revers de la main.

Une intervenante opposa alors les illusions aux repères. Il y aurait un décalage entre les unes et les autres. Mais si le mot « illusion » a essentiellement une connotation négative, à quoi peuvent bien servir les illusions ? Car d’un point de vue strictement rationnel, toute illusion est mensonge, erreur, méprise et donc serait à rejeter. Mais la réalité humaine ne saurait se réduire à la logique, et c’est heureux. Il existe des domaines dans lesquels l’illusion est salutaire. Les illusions nous permettent notamment de vivre mieux. Les illusions sont les béquilles qui nous aident à supporter le poids de l’existence. Et de ce point de vue, elles ne sont pas toutes bonnes à perdre.

À ce moment du débat, je pensais à deux choses. La première, c’est le magnifique film de Benigni La vie est belle, où un père nourrit son fils de l’illusion que la vie est belle, malgré l’horreur de la guerre. La seconde, c’est un passage du Bonheur désespérément d’André Comte-Sponville, où il écrit : « … si le philosophe a le choix entre une vérité et un bonheur, il n’est philosophe, ou digne de l’être, qu’en tant qu’il choisit la vérité. Mieux vaut une vraie tristesse qu’une fausse joie. » Tant pis, me suis-je dit en lisant ces lignes, je ne serai jamais philosophe, et je mourrai vraisemblablement bercé d’illusions. Mais ça vaut tout de même mieux que de mourir lucide, car le réel regardé en face, sans la moindre illusion, me semble insoutenable. À moins de penser que l’homme est naturellement bon et que « c’est beau, la vie », mais il me faudrait personnellement ingurgiter plusieurs tonnes de soma pour en arriver là…

Alors que penser ? Platon, le premier, nous exhorta à nous débarrasser des illusions, à cesser de contempler les ombres pour sortir de la caverne. Pour quel résultat ? Pour courir après d’autres illusions plus chimériques encore : les Idées ou formes idéales des choses. Notre libre arbitre se limite-t-il à choisir entre une illusion et une autre illusion, ou entre une lucidité sans joie (sans illusion) et un bonheur factice (illusoire) ? Certains virent dans l’espérance le versant positif de l’illusion, alors que d’autres firent de celle-ci la nourricière de l’espoir. Nous sommes ballottés, comme pris dans un jeu – ludere est justement la racine commune des mots illusion, allusion et collusion. Mais qui est l’illusionniste ? Tantôt nous sommes nous-mêmes les jouets de nos illusions, et tantôt nous courons nous en procurer au coin de la rue : mythes, fictions, romans, films, séries télé, spectacles,... Qu’on la crée soi-même ou non, l’illusion semble aussi indispensable à la psyché de l’être humain que la nourriture à son corps. D’ailleurs, qu’est-ce que l’éducation sinon l’art de transmettre aux enfants nos illusions ? Elles participeraient à la structuration du sujet, nous dit-on. Tant mieux, ça fait au moins une bonne raison – la seule ? – de croire au père Noël…

 

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Est-il raisonnable de vivre sans idéal ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Définition(s) illusoire de l'illusion
Ecrit par Georges. 26-11-2007
1. [Comme principe d'erreur dans le domaine sensoriel] Perception erronée dans la mesure où elle ne correspond pas à la réalité considérée comme objective, et qui peut être normale ou anormale, naturelle ou artificielle.
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Cette définiton met en valeur une objectivité sans subjectivité / "normale" et une subjectivité sans objectivité / "anormale".

2. illusion /fausse apparence
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Si il y a une fausse apparence il doit y avoir aussi une vraie apparence. Donc, comment faire la distinction entre une illusion vraie ou fausse ?

En ce qui nos concerne, comme organisateurs et participants au café-philo, la question philosophique est la suivante;

Faut-il se désillusionner au café-philo après une formation universitaire en illusions optiques ?

Faut-il s'élever à l'intelligible en mettant en relation le grossière avec le sensible ou continuer à dire que les perceptions grossières c'est du sensible ?

Par Georges D. GEORGESCU / Bruxelles

2. Faut-il continuer à se bercer d'illusions ?
Ecrit par nadia. 30-11-2007
"Perdre" ou se "bercer" d'illusions renvoient à notre incapacité à faire face au réel. Cette lumière aveuglante qu'est l'"illusion" nous empêche d'atteindre une certaine maturité, d'assumer nos responsabilités et de prendre dans une certaine mesure notre destin en main. Faut-il se réjouir ou déplorer d'avoir ,en quelque sorte substitué, au réflexe de succion, au plaisir somnolent du "berceau" la force de l'esprit et la volonté d'être? Bonne journée à tous ! Amitiés Nadia

3. illusion et réalité
Ecrit par . 03-10-2008
De toute façon, soyez rassurer car la réalité est un véritable rappel aux illusions. Un peu comme un chien et la voix du maître sauf que là, nous sommes les deux voire les trois avec le scénario.

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