Le donquichottisme
Écrit par Carlos Gravito   
26-11-2007

Finie la galère de neuf jours motivée par le bras de fer entre les délégués du Souverain et les forçats du rail qui, jouets de maintes hallucinations, visaient des retraites bonnes à prendre, le 25 novembre, les « otages du biceps » sont venus soulager leurs neurones au café des Phares, où les attendaient une écrivain plus une photographe, se frottant au sujet que, à propos d’une femme savante, Monique proposa : « Les illusions sont-elles toutes bonnes à perdre ? », et que Gérard Tissier se proposait d’élucider, comme si les choses que disent en l’air les « Chevaliers de la Triste Figure » que nous sommes, étaient des vérités et pas des illusions d’amputés.

Monique nous faisant savoir que ce thème lui fut inspiré par la lecture d’Emilie du Châtelet (qui en amour, notamment, ne perdait pas le nord), telle une chambrée de soldats en goguette, l’ensemble des participants a succombé à la tentation, Irène voyant immédiatement « un moteur dans l’illusion, même si l’on ne s’en rend pas compte tout de suite », alors que Marie-Sylvie entendait « que l’on ne choisit pas ses illusions et que la reconnaissance de ne pas avoir été dans la réalité se présente à nous à posteriori ».

La laitière et le pot au laitPatricia rapporta l’affliction « d’un moine bouddhiste qui, pleurant la mort de son enfant, se livrait à ses disciples médusés : ‘Mon fils était une si belle illusion’ », ce qui suscita des commentaires du genre : « parfois les illusions sont nécessaires », « c’est sain de vouloir les vivre », « on n’en a pas le choix ; on n’en décide pas », jusqu’à ce que l’animateur confie qu’il « croit que l’Homme est bon », confirme que « toutes les illusions ne sont pas bonnes à perdre, malgré le fait que sur le plan logique elles le soient », dévoile que « rien n’interdit qu’une illusion devienne une conviction » et que Monique intervienne de nouveau pour se raviser, laissant entendre que « du point de vue rationnel, il faut les perdre ».

Revenant sur l’étymologie déjà évoquée de « Lux » (lumière), Nadia était d’avis que « l’on se trouvait dans la grande illusion ; que de toute façon, à un moment ou un autre, cette perte a lieu et le rideau tombe (même si on voulait que ça dure), nous faisant prendre conscience de notre finitude, dont l’idée de mort », puis, Gérard ayant abordé « l’être-pour-soi, néantisant le réel », on se tourna vers la lucidité, contrepoint de « la tragédie advenant de la ruine des illusions », dès que « ‘bonnes à perdre’ est synonyme de ‘mauvaises’, la connotation positive incombant dès lors à ‘l’espérance’ ; l’espoir fait vivre », quand bien même « si l’on perd une illusion, on en trouve d’autres », tandis que, d’après Alfred, « implicitement il est dit que l’on doit se débarrasser de toutes, tout en gardant quelques-unes, d’où la question, quelles sont les bonnes et quelles sont les mauvaises ? »

- Quelle est la problématique de « perdre », demanda par la suite l’animateur.

« Etant donné que l’on se bâtit avec l’amour, avança quelqu’un, les illusions qu’il ne faut pas perdre sont celles qui nous font avancer dans ce domaine », occasion prise par quelqu’un d’autre pour évoquer « la collusion, ou l’illusion sans lieu ».

- L’illusion s’effiloche d’elle-même, observa un des présents, le suivant ayant considéré « que tout est question de mots ; que derrière tout ça se cache la peur de la vérité, bien explicite dans la fable de La Fontaine : ‘Perrette et le pot au lait’ », ce que Guy traduisit par « Malléabilité du langage », bien que d’aucuns affirmassent : « soyez réalistes », d’autres encore : « l’avenir c’est nous », et que Simone remarquât qu’il y a « une illusion bonne à perdre, celle que la terre est une source inépuisable » sans s’attendre au rappel, de la part d’un nouveau intervenant, de l’épître de Paul aux Corinthiens « il faut de l’obscurité pour que la lumière advienne », un « plaisir que l’on peut anticiper chez l’illusionniste », fit soudain une voix, « et du plaisir on n’en a jamais assez ».

Dans les « Illusions perdues », Balzac témoigne du drame de l’exclusion, dans « La grande illusion », après une première guerre mondiale, Renoir appelle à la sagesse, inapte à empêcher l’éclatement d’une seconde, ce qu’accrédite « L’illusion comique », spectacle des apparences ou apparences du spectacle du vieux Corneille, et que ridiculisent les illusions de D. Quichotte lançant des vaines estocades sur des hypothétiques ennemis dans le vide des pleines de Castille. L’esprit ébloui par la surestimation de légitimes aspirations personnelles, abusé par « téléréalités », des tours de passe-passe et autres trucages de la vie quotidienne, nous nous évadons dans des apparences flatteuses, répudiant le réel ou ânonnant les idéaux, dictés par la doxa, d’une humanité dont finalement les multiples blessures suppurent sans cesse.

Avons-nous vraiment besoin d’illusions ? Ou les confondons-nous avec l’ambition, une sorte de folie ou de passion qui fait la grandeur de l’humain ? Dans la chimérique idée que « l’illusion » vient de « lux », on s’est monté le bourrichon et peut-être faussé ainsi le débat (aiguillé vers les voies aveuglantes du clair et énigmatiques de l’obscur) car, en réalité, le mot tire son origine d’« illosiun » (moquerie), du latin « illusio » (raillerie, ironie), dérivé de « ludere » (jouer, s’amuser, prendre ses ébats).

Et pour cause. D’une sexualité dévorante, dans le « Discours sur le bonheur », Emilie vide en réalité le cœur à propos de sa liaison avec Voltaire et, dès le début de notre discussion, je sentais, en haut, dans ma tête, qu’un neurone gambergeait des fantaisies sur l’amour idéal lorsque, à trente secondes de la fin du débat, un autre neurone vint le voir, s’écriant : « Mais, que fais-tu ici, tout seul à te morfondre ? Nous, on est tous en bas, à bander…, sans raison ».

 

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LISTE DES COMMENTAIRES...


1. IDIOTIE
Ecrit par O_bella_ciao. 30-11-2007
- "Mais l'amour c'est un leurre, c'est un leurre", me disait cette généraliste visiblement désillusionnée et énervée par Amore. Elle me proposait des anti-dépresseurs.
Oh, je ne devais pas en avoir plus qu'elle et je devais passer pour une pauvre idiote à ses yeux mais faire semblant de croire çà me mettait en joie. Et finalement je finissais par y croire. Je préfère mon visage en idiote. Il est plus beau. Et je ne prends pas de médocs(ni de Medoc d'ailleurs - Ceci dit c'est gai l'illusion de l'ivresse).

2. QUEL DONCHIQUOTISME ?
Ecrit par Gérard Tissier. 02-12-2007
En tant qu’animateur du débat je reste frappé par le fait qu'un sujet aussi clair que « TOUTES LES ILLUSIONS sont -elles BONNES A PERDRE donne lieu à des considération sur la nature de l'illusion. Qu’elles soit savantes ou originales n'y change rien. Je m'attends une fois posée la question à entendre des réponses que l’on pourra questionner, plutôt que de questionner ans cesse la question sur le sens des mots .C’est comme si une réponse à la question était un risque ? Dire oui « toutes les illusions sont bonnes perdre », au café des phares; c’est dangereux ?Non. Bien sûr, il suffit de se réfugier dans la logique. Une illusion n’est pas dans le réel,.donc ...etc
A contrario, dire que non, toutes les illusions ne sont pas bonnes à perdre apparaît dangereux car peu s’y risque comme Monique, la proposante du sujet.
Dire par exemple qu’il faut en garder certaines parce que ce serait perdre le désir, devenir indifférent, désabusé, écrasé par ce que l’on croit être le réel ,comme Nietzsche qui dit "il y a une nécessité vitale de l'illusion ou d'autres, qui diraient, comme De Gaulle en 1951,renoncer à l’idée sur laquelle on a vécun c’est du suicide,.dire par exemple que l’amour est l'ordre d'une nécessité vitale quand bien même il comporterait une part d’illusion, CE SERAIT risqué?
Le « donquichotisme », dont je rappelle ici qu'il est une mise en dérision des valeurs chevaleresques du XI ème siècle, où est- il,selon toi, Carlos ? Dans les portes ouvertes de l’évidence, les moulins à vent d’une rationalité auto-suffisante qui se contente des faits pour lire le monde comme si les lettres faisaient une langue ?
Pour moi,le courage et la lucidité est dans le rapport conscient et réflexif du rapport au croire qui participe de la condition humaine. Ce rapport au croire introduit le doute et ce doute crée une tension qui donne sens à ma liberté de croire, à celle de construire ma vie et mon histoire. Que ceux qui n’ont jamais cru en rien et y compris en eux-même, commence par perdre l’illusion première de leur vie, celle d’avoir raison.Cela leur évitera d’en souffrir!

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