De principia
Écrit par Carlos Gravito   
02-12-2007

« Travailler plus pour gagner plus », c’est un « principe » dont ne démord pas le Président, qui l’a répété deux jours avant le débat-disputation du 2 décembre, dans la bulle des Phares : « Est-il dangereux d’agir par principe ? », suggérant au x salariés qu’ils troquent leur dû (RTT) pour un hypothétique pouvoir d’achat (puisqu’en vérité leurs revenus stagnent depuis trente ans), une rustique version gauloise du « time is money ».

Après que Daniel Ramirez ait expliqué aux présents le processus rhétorique médiéval, connu par « Disputatio » (débat oral d’interlocuteurs partagés entre « opponens », qui rejettent la thèse proposée et « respondens », qui s’opposent aux premiers, avant que le maître « determinatio » ne tranche), et que Gérard ait distribué aux participants des cartons rouges, jaunes ou verts, selon qu’ils s’expriment contre, perplexes ou pour la thèse en exergue, l’exercice a débuté :

oo C’est dangereux d’agir par principe parce que, forte de cela, une dictature s’impose sans excuse et ça peut être négatif, car contraire à la liberté.

oo Alors que je suis un homme à principes, je ne pense pas que ce soit dangereux, du fait que je ne crois pas au danger. Pourtant, « principe » venant de « principiel » (tête, prince), un  Homme sans tête est certainement dangereux, et on en a peur, logiquement.

oo Il faut se méfier de l’esprit de système, donc, à en juger par les expériences passées, on peut penser que l’on prépare, aujourd’hui, la guerre de demain.

oo Des principes il y en a autant que l’on veut, mais je suis libre de changer de principe et m’adapter comme le caméléon.

L’animateur : On change de principe comme de chemise…

oo Oui, puisqu’il s’agit de métaphysique, commencement, principes premiers…

L’animateur : Qu’entendons-nous par commencement ? Commencement de quoi ? De l’univers, de l’action ? Y a-t-il quelque chose au commencement de l’action ?

oo …je préfère agir selon mes instincts.

- « Principe de plaisir », selon Freud, commenta l’animateur.

oo Avoir des principes, c’est avoir une certaine fiabilité, le choix de certaines valeurs pour nous guider, comme le principe des « Droits de l’Homme » et il serait plutôt dangereux de nous en dispenser.

oo Notre société est incompatible avec toute fiabilité.

oo Il y a la société, ensuite notre propre vie. On a aboli la peine de mort, après, constatant les crimes commis par des pédophiles, on commence à se dire : « peut-être, qu’il faudrait ouvrir une exception pour ceux-là ».    

oo On est obligés de nuancer « principe et principiel » ; il y a l’esprit et la lettre.

oo Un politicien a dit : « ce n’est pas la girouette qui change, c’est le vent », toutefois, il arrache le puissant chêne, alors que, flexible, le roseau se plie ; de même, le principe de précaution peut empêcher les pouvoirs publiques de conduire des recherches douteuses.

oo La définition de principe est floue ; la loi, ce sont des textes, conçus avant.

oo Les principes sont des exercices de haute voltige, utiles pour justifier nos choix : « Tel est mon bon plaisir ».

oo Je suis terrifiée par ce que j’entends ; l’action est le respect de la loi et la loi est un principe !

A ce moment du débat, Gérard s’est exercé à une petite synthèse que je résume : « Se porter contre ou pour le fait d’agir par principe est une forme d’absolu et c’est ça le paradoxe. Réfléchir à son action ce n’est pas forcément penser mais, ça sert à s’expliquer pourquoi on agit ». Puis, c’est repartit de plus belle :

oo Je suis pour le respect de la vie et pour l’IVG. Que faire ?

L’animateur : Il s’agit là de lois, pas de principes.

oo La loi n’est que légalité et le principe est supérieur à la loi.

oo Le principe n’a de sens qu’opposé à quelque chose d’autre, pas forcément dangereuse ; le sujet est un leurre, auquel on peut répondre simplement par oui ou par non.

oo Si l’on dit que « le principe est dangereux », on pose déjà là un principe, bien que les principes soient nécessaires pour agir.

oo C’est que l’on est incapable de décider et on se cache derrière quelque chose.

oo Ce n’est qu’une façon d’agir, malgré le fait que c’est la loi qui décide.

L’animateur : La loi tranchera, mais elle peut aller contre nos principes, comme dans le cas des OGM, où l’on se trouve face aux intérêts contradictoires des faucheurs et des propriétaires.

oo Le prince n’est pas le roi, l’origine n’est pas la source, le principal n’est pas l’essentiel. La question qui se pose est celle de la légitimité. Le Marquis de Sade agit par principe de plaisir. Où est la morale ?

oo Avec les principes économiques libéraux de la libre concurrence, on viole les principes d’égalité des chances.

oo Mon grand-père disait : « Appuyez-vous fortement sur les principes et ils cèderont ».

oo Agir par principe est dangereux parce que c’est un refus de « remise en question ».

oo Les deux principes essentiels, conservation et perpétuation de la vie se contredisent. Ils ne progressent pas ensemble, voir l’euthanasie.

En guise de « determinatio », Daniel conclut : « comme il est propre à la confrontation nommée ‘Disputation’, il n’y a pas de vainqueurs ni vaincus mais on constate que, dans la vie, il n’est pas bon de juger des actes avant vérification ». Après les nuancées prises de position de chacun, il retint que « la loi n’est pas un principe, alors que le respect de celle-ci en est un, et que la question subsiste : comment agir sans principes » ?

Notre personnalité, dirais-je, n’est pas engagée, toute entière, dans nos agissements qui, pour la plupart, ne sont que de simples faits, où le « je » n’a aucun rôle et il faudrait, peut-être distinguer « agir » (indéterminé, continu), de « faire » (résolu, ponctuel). « Agir » tient d’un raisonnement qui sert d’insondables impératifs et entretient des pouvoirs, « faire » est une activité qui continue l’être (au besoin torturant gratuitement son prochain), tant il est vrai que « le vent exerce son action sur les voiles d’un bateau, mais qu’il faut savoir les manœuvrer pour que le navire avance ». C’est ce que la bouillante Marquise du Châtelet, qui nous a tenu compagnie la semaine précédente, a gardé de la force de gravitation Newtonienne, décrite dans « De Principia », pour le susurrer doucement à l’oreille de François Arouet : « Les corps s’attirent avec une force… inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare », faisant, en fait, ce que le philosophe était en train d’être : aimé. Pour Platon il n’y a pas, en somme, de hiatus entre l’« être » et le « faire », ce qui me renvoie au graffiti bombé en 68 sur un mur de l’université de Berkeley aux USA : « Plato : ‘to be is to do’, Marx : ‘to do is to be ; Sinatra : ‘too bee doo bee doo, doo’ ».

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. La dualité
Ecrit par yaccard. 03-12-2007
Bonjour
Il me semble que le sujet traité sous tendait une dualité à savoir celle qui existe entre notre mental (qui pense, qui juge, qui élabore des principes) et notre système sensoriel (qui ressent, qui éprouve des émotions, qui se sent attiré ou repoussé par telle ou telle chose).
Nous avons souvent du mal à harmoniser ces deux parties de nous même et l'exercice de ce dimanche en était une preuve flagrante.

2. Inévitable principe
Ecrit par Gabriel le 6/12/2007. 06-12-2007
Quand j' élabore des principes, par conviction intime ou pensée rationnelle, je suis obligé d' imaginer des situations possibles, à venir, donc, de réfléchir à priori.
Mais je dois garder en conscience que tout ce qui a été envisagé peut être remis en cause par le vécu de l' instant de la décision. les principes ne doivent pas être gravés dans le marbre. Comme les outils de la technique, ils doivent être " modernisés " et même, certains inventés, cela à la mesure de ma propre transformation. C' est, semble-t-il, contredire le sens péjoratif de l' expression " c' est une personne à principes " . Il y a des raisons à cela. Quand on dit " en principe " le sens commun dit " normalement ", d'où , l' impression de conformité à une norme existante. De plus, la référence aux principes de la science, dont la vérité traverse les siècles, fait qu' une personne à principes est celle dont les convictions sont arrêtées définitivement, et qui n' est pas prête à l' échange (ni à les changer).
Il ne peut y avoir du danger à agir par principes, si leur utilisation est envisagée comme c'est dit plus haut. Prendre des décisions dans le " feu de l'action" semble, il est vrai, faire preuve de plus de liberté, d' invention spontanée, de "fraîcheur d' esprit", mais ne minimise pas les risques d'erreur. L' improvisation, elle, peut être dangereuse. Une difficulté peut survenir dans les cas où les fins des principes auxquels on songe pour agir, paraissent contradictoires. Là, si la réflexion n' a pu nous guider, il faut accepter encore que la réalité vécue implique la décision. Outre qu' une personne pense qu' il y a danger à agir par principes, mais qu' elle en a peut-être intégrés inconsciemment, on peut noter qu'elle même pose un principe :
"agir par principes est dangereux".

3. quelques idées entre le " vécu " ..et l'argument en disputation
Ecrit par gtissier. 07-12-2007
Pour celles et ceux qui veulent y penser après cet article soit moins d'actualité, pensez à alimenter le forum disputation (il faut vous inscrire avant )en indiquant bien si votre position est le oui ou le non.Peut-être bien que oui et peut être bien que non est un principe normand mais en principe ne participe pas au jeu de la disputation dont le principe est de défendre mordicus une position pour inventer des arguments ou encore raccrocher des principes à des arguments ( par exemple au non du principe de tolérance je ne considère pas que les gens à principes soient dangereux sauf si leurs principes s'opposent aux miens et qu'ils ne veulent pas céder !

4. De la nécessité des principes
Ecrit par Pascal. 24-03-2008
Pas de principes ? donc pas de troupeaux ! Quel est le pouvoir, politique, économique, financier, ecclésiastique... qui puisse accepter cela ?
Pas de principes ? donc pas d'autorités, donc pas de nations, de communautés, de tribus... et pas de "moi" !
Bref, pas de principes, donc pas de justifications pour agir "au nom de..." !
Serait-ce un monde utopique ?
Pour que le pouvoir et l'autorité qui le légitime puissent fonctionner et perdurer ne faut-il pas des "valeurs" + des "principes" + des "symboles" + une "histoire" + "l'expérience du passé" + "les héros exemplaires" tout ce tout auxquels il est obligatoire de rendre des cultes pour assurer la cohésion du "moi-nation" ?

Une opinion relativement courante veut qu'il soit nécessaire d'avoir des principes pour bien agir et notamment "faire le bien"... Qu'en pensez-vous ?
Il me semble, au contraire, que les principes... etc sont absolument essentiels, indispensables pour légitimer et donc justifier l' agression... bref faire le mal, nuir à autrui, tant au niveau collectif qu'individuel. En effet comment pourrait-il y avoir enrégimentation et justification de la guerre (... un exemple parmi d'autres) ? je sais, des esprits astucieux ont inventer la défense juste et la guerre propre et préventive - c'est pour éviter le pire (agir au nom du "moins pire")
N'est-ce pas de cette façon que fonctionne les nations... etc et le "moi", la "personnalité" ? Comment pourrait-on "faire son trou" dans le monde sans tout cet arsenal et cette artillerie symboliques ? Comment les nations pourraient-elles perdurer ? Comment pourrais-je construire mon identité "culturelle" ?
Et il y a aussi cet argument selon lequel "sans agressivité il est impossible de subsister" ? Un argument en or pour qui veut justifier la guerre - il n'est même pas nécessaire de faire appel à Dieu !
Et puis en "temps de paix" il y a cette invention astucieuse, la tolérance, cette dissimulation consensuelle de l'intolérance; une durée bien utile pour réparer les plaies et se réarmer, consolider les frontières et "l'identité culturelle"
... d' où la question : sans principes etc, sans mise en valeur de l'histoire, le bien agir est-il possible ? vivre sans divisions, sans identité "culturelle", est-ce possible ?

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