Le triomphe de la volonté
09-12-2007

Christian Godin était l’invité et l’animateur du café-philo des Phares en ce dimanche 9 décembre 2007. Le sujet du jour est le titre de son dernier livre : Le triomphe de la volonté. En introduction au débat, le philosophe indique que Le triomphe de la volonté est le titre d’un film de propagande nazie de Leni Riefenstahl. Il explique que l’idéologie totalitariste prend appui sur un déterminisme absolu, que ce déterminisme soit racial (nazisme) ou historique (communisme). Cette idéologie repose sur une conception fataliste de la volonté, et relève dans les années 30 de l’application en politique des mêmes principes que ceux qui donnèrent naissance aux plans quinquennaux en économie : l’irréalisme du pouvoir infini de la volonté humaine sur le milieu naturel.

Une diaspora philosophique s’ensuivit dans laquelle des philosophes comme Marcuse et Adorno reconnurent et dénoncèrent des tendances totalitaires au sein de régimes démocratiques, tendances trahies par les signes d’un volontarisme marqué. Tout se passe comme si l’homme moderne avait renoncé à imposer sa volonté dans l’histoire : le volontarisme s’est déplacé dans le social, le sociétal (social émietté), la psychologie, le droit,… Même le mot « peuple », en tant que communauté de destins, a perdu de sa force, du sens qu’on lui donnait au milieu du XIXe siècle.

Service civil volontaireDe nos jours, le discours de la tragi-comédie de la volonté se rencontre partout. Dans le sport par exemple, les succès des vainqueurs sont expliqués par une volonté hors du commun, servie par des efforts constants ; il n’est pas question de mettre en avant d’éventuels dons naturels ou certaines prédispositions physiques. Dans le showbiz – l’élection de Miss France par exemple –, on insistera sur le volontarisme et la pugnacité de la lauréate, sans souffler mot des atouts uniquement dus au hasard génétique. En politique, des slogans comme « travailler plus pour gagner plus » participent de cette tyrannie du volontarisme. L’idéologie du XXIe siècle prône que chacun doit être le produit de soi, de sa propre volonté.

Ce mythe d’une volonté omnipotente n’épargne aucun secteur social. Les hôpitaux psychiatriques se vident au profit des prisons. Tout ce qu’un individu connaît ou fait, la société actuelle a besoin de penser qu’il a voulu le faire. Le système pénal repose sur cette fiction de la volonté. Le volontarisme sous-tend les campagnes antitabac et antialcool, et demain peut-être une campagne antigraisse ? Et ces dérives font le lit des idéologies totalitaires. Repérer et dénoncer la généalogie de cette dérive est précisément le travail du philosophe, nous explique Christian Godin.

Le concept de volonté était inconnu des Grecs anciens. Si le mal est présent dans les tragédies grecques, il est subi par l’homme, extérieur à lui, et non le fruit de sa volonté. La volonté en tant que construction intellectuelle serait apparue avec saint Augustin. Augustin aurait inventé le concept de péché originel, fondateur d’une culpabilité héritée de génération en génération. D’où vient ce péché ? du fait que l’homme a voulu le mal. Cette philosophie de la volonté a été reprise par la suite par Fichte et Maine de Biran (notamment), défenseurs de l’idée du « moi agissant » contre le « moi pensant » de Descartes. Et cette idée d’un nouveau prométhéisme, d’une volonté humaine théoriquement infinie, peut conduire à des dérives, on l’a vu.

Mais qu’en pensent les participants des Phares ?

Pour certains, une distinction doit être faite entre désir et volonté. Cette distinction serait celle qui sépare le fantasmatique de l’agir. Pour d’autres, la question posée est celle de la volonté imposée par l’extérieur (la mode, les média, le système) : comment échapper à une dictature de ces liens externes et les remplacer par une volonté tissée par des liens tendus vers un projet commun ? D’autres se demandent si la volonté est naturelle ou si elle est fabriquée par l’éducation. D’autres encore réagissent aux propos de l’invité qu’ils perçoivent comme pessimistes, et posent indirectement la question du sens du discours, dont l’interprétation au plan politique est différente de celle au plan philosophique. D’autres enfin posent la question de la liberté dans le monde virtuel (second life), comme échappatoire au manque de liberté ressenti dans le monde réel.

Une question a plus particulièrement attiré mon attention : si la science peut faire des miracles, si l’homme peut modifier le vivant, ou aller coloniser une autre planète, pourquoi ne le ferait-il pas ? Christian Godin répond en se réclamant de la morale kantienne : « Agis comme si ta maxime devait servir en même temps de loi universelle ». Or, des techniques comme le clonage ou les voyages interplanétaires seront sans doute réservés à une toute petite frange de l’humanité, donc ces actions sont condamnables en tant qu’elles brisent l’universalité humaine. Je ne suis pas convaincu par cet argument car il me semble que, quel que soit le nombre d’individus concernés (s’agissant des manipulations génétiques, en tout cas), la question éthique reste entière.

N’y a-t-il rien d’autre que le pouvoir humain à la disposition de la destinée humaine ? Jamais le pouvoir de l’homme n’a été aussi fort. Or, jamais l’humanité n’a été aussi menacée. Ne faudrait-il donc pas mettre en place un gouvernement mondial, une instance politique suprême, pour relever les grands défis sociaux, politiques et écologiques de notre temps ? demande le philosophe. Mais pourquoi ne retrouverait-on pas dans un gouvernement mondial les travers d’un gouvernement national, quel qu’il soit ? Quatre siècles après Descartes, n’est-ce pas plutôt le bon sens qu’on aurait perdu ? Et sans lui, et au-delà de celui de la volonté, c’est au triomphe de la bêtise que nous risquons d’assister…

 

Sujet connexe : Se dépasser

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Le dernier homme, sans volonté?
Ecrit par Thomas23s. 12-12-2007
Ce qui me paraît risqué, dans la vision de Christian Godin, c'est que si on laisse tomber la volonté, volonté de se dépasser, en sport, ou d'aller dans l'espace, dépasser les limites de la terre, nous aurons atteint le stade qu'avait prédit Nietzsche, celui "du dernier homme" qui ne rêve plus, se contente de brouter ce qu'il y a, prend le monde comme il est.
Alors Christian Godin propose une alternative: la pensée de l'universel de Kant, comme le fait Luc Ferry. Mais cette vision très rationnaliste de l'homme mu par des principes abstraits est-ce encore opératoire, et derrière Kant, n'y a-t-il pas aussi une forme de christianisme laïc, de morale de la modération, d'une vie bien sage passée a modestement s'ennuyer en cultivant son jardin? Et l'idée de gouvernement mondial unique, avec tout ce que l'internet, les téléphones portables qui peuvent nous localiser à 100m près, les cartes bleues, permettant de suivre chacun à la trace, tout cela au mains d'un seul gouvernement, n'est-ce pas devenu un projet dangereux pour nos libertés? Ça ce serait un monde où il ne serait plus possible d'être réfugié politique, car aucun lieu serait hors contrôle de cet état mondial?

2. volonté ou désir ?
Ecrit par Alain. 18-12-2007
Il me semble que la philosophie, c'est-à-dire les philosophes, gagneraient à intégrer les avancées conceptuelles ouvertes par la psychanalyse, car je ne comprends toujours pas pourquoi l'on parle de "volonté" là où il s'agit de désir. La "volonté" est dans la conscience, dans la morale, "il faut faire preuve de volonté" pour surmonter telle épreuve, etc., alors que se dépasser, aspirer à l'infini, etc. est tout à fait autre chose !! Le désir comme principe premier, celui qui donne la vie : existe-t-il une raison de vivre morale ou rationnelle ???

3. post-scriptum
Ecrit par Alain. 18-12-2007
Est-il même nécessaire de passer par la psychanalyse ? L'expérience, l'intuition, une intime "conscience de soi" débarrassée de la morale et de la fausse conscience suffisent. Sans parler de l'art, de la littérature, du vrai spirituel débarrassé de la religion !

4. volonté, volontarisme et velleïté
Ecrit par Nadia. 23-12-2007
D'accord avec toi alain, une volonté "froide" dénuée de tout désir ne peut aboutir à la fin qu'elle s'est fixée. D'après moi, c'est ce qui fait la différence entre "volonté" et "velleïté". La volonté lorsqu'elle déplace des montagnes s'inscrit dans le désir et, à mon sens, ce moteur puissant, cet élan vital puise sa source dans l'être. La volonté en ce sens, est à la fois l'absolu du désir et le désir absolu. C'est pourquoi, je ne suis pas d'accord avec les définitions qu'en donne Christian Godin.

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