De la volonté
Écrit par Carlos Gravito   
10-12-2007

La volonté de libérer Ingrid Betancourt et de la voir rejoindre les siens pour Noël (ce dont les FARC dans leur jungle se moquent éperdument), c’est un vœux pieux cher à tous les Français, aussi donc à ceux qui, le 9 décembre, se sont retrouvés au café des Phares pour écouter Monsieur Christian Godin aborder « Le triomphe de la volonté », assisté par Gunter, qui a remercié le philosophe « de bien vouloir le faire bénévolement, dans une société où tout se paye ».

L’écrivain a donc introduit le débat faisant allusion, comme dans son livre consacré à ce thème, « au célèbre film, ainsi intitulé, et réalisé au cours du congrès national-socialiste de Nuremberg par Leni Riefenstahl. Considéré depuis comme la meilleure œuvre cinématographique de pure propagande politique, avec l’‘Octobre’ de Sergueï Eisenstein pour ce qui concerne le communisme, il suscita chez l’intellectuel la question : ‘Que veut dire vouloir’ ? Installer dans une réalité déterminée  quelque chose de nouveau ou un déterminisme absolu ?  Démonter la généalogie de cette fiction, à laquelle Fichte amena en son temps sa contribution, telle serait la tâche du philosophe ».

« Aujourd’hui, continua-t-il, ce type de velléités totalitaires appartient au passé et ne peut plus être répété, sinon par des mouvements radicaux qui n’ont pas la possibilité d’occuper l’appareil d’État, ou rappelé par certains intellectuels de l’École de Francfort, dénonçant en vain les nouvelles formes de pouvoir, comme des séquelles du passé fasciste. Tout se passe donc comme si l’Homme moderne avait renoncé à imposer sa volonté à l’Histoire, et en détournait le cours par un volontarisme fait de projets et de progrès stupéfiants, dans des communautés atomisées qui, vouées à un consumérisme débridé, auraient abdiqué de leur titre de ‘peuple’ ; des collectifs de destins ou des agrégats de gens dont le but ne serait plus de changer la social mais leur propre corps, un artefact dont les arts et le sport (où l’on parle de travail, exercice, entraînement et pas de déterminisme génétique) ont été le signe annonciateur. Une histoire individuelle, en somme, conduite par sa propre volonté, ce qui justifierait que, beaucoup de détenus souffrant de troubles psychiques soient en geôle, car la société a besoin de l’effet ‘volonté’ de celui qui a fait et voulut faire, sinon il faudrait supprimer la prison et ouvrir des hôpitaux. Du même ordre, est le message de la campagne anti-tabac ou anti-graisse : ‘Votre état physique ou mental est de votre ressort, comme le fait d’être au chômage est de votre responsabilité’ ».

 « La volonté, conclut l’invité, est une construction conceptuelle récente, élaborée à la faveur de la doctrine chrétienne de Saint Augustin, partant du ‘pêché originel’, pour insinuer la culpabilité de l’Homme, alors que, dans la tragédie grecque, l’Homme ne veut pas le mal, même s’il y plonge. Jusqu’où ira-t-il si on accède à ses demandes, sans qu’on lui oppose d’objection étique ? »

Dès que Christian Godin eut fini son préambule, « sus aux micros » et le public débridé s’en empara, Nathalie, la première :

- La pensée féminine, clama-t-elle toujours en boucle, diffère de la pensée masculine, qui nous dérange ; merci !

Posé ce postulat, s’en suivirent des interventions, les unes après les autres :

« D’après vous, la volonté s’est déplacée de l’Histoire vers l’individu. Vous oubliez le protocole de Kyoto ». « Il n’est pas respecté ! », riposta le philosophe. Puis, à l’avenant : « La volonté est-elle une chose naturelle ? », souffla quelqu’un, « Il ne faut jamais tenir le discours du destin ; en 14, tout le monde savait la guerre proche mais personne ne voulait y croire », « Qu’est-ce qui relie les Hommes si le vouloir est individuel ? », « La volonté étant liée à l’action, l’individu peut faire quelque chose et, aujourd’hui, on peut toujours se complaire dans le monde virtuel », « La volonté n’est pas une illusion, mais une fiction, tel le projet américain de quitter la terre ; il n’y a pas là d’objection éthique,  car elle est devenue une poubelle et on en a déjà fait le deuil ».

Le conférencier a observé que « de tels exploits ne peuvent pas être universalisés parce que seulement quelques individus seraient susceptibles d’en bénéficier. On peut tout désirer et les hommes auraient la possibilité de se faire ‘engrosser’ aussi ; on s’arrangerait certainement avec l’éthique, pourtant, avec la morale ça va autrement et, toutes ces innovations étant terriblement destructrices, la politique volontariste est vouée à l’échec. La loi de la jungle n’est pas celle de la nature et la scène hégémonique s’est perdue dans la dramaturgie du monde ».

Après quoi, les commentaires se sont poursuivis :

« Qu’est-ce qui nous différencie du reste du vivant, si nous modifions, dès à présent, l’inerte par l’entremise de la nanotechnologie ? », « Nous avons des projets communs, comment échapper à la dictature des ennemis communs ? », « Entre liberté et volonté, il y a toujours le déterminisme par rapport au capital génétique », « Il y a deux éthiques qui se battent en duel et c’est les conséquences qui intéressent ; on s’en fout de celui qui triomphe », « Il y a un moment pour tout ; peut-être que ce n’est pas le bon ».

Arrivée l’heure de terminer, ajoutant « qu’humanisme et individualisme ne sont pas contradictoires mais convergents, et que l’être humain est souverain », Monsieur Godin se référa à Pic de la Mirandole pour dire « que ‘l’homme est un caméléon’ qui s’adapte à des situations multiples, même si son importance dans le monde est d’ores et déjà menacée ; que toutes les structures liées à l’ONU font un grand travail au niveau des différentes solidarités, mais que cette organisation, représentant des Nations (gonflées d’égoïsmes) et pas des Etats, est vouée à la pesanteur et à l’impuissance, malgré une dramaturgie de la volonté qui plutôt nous aveugle ».

C’est un fait indéniable que l’intox exercée sur le public, en vue de l’amener à tout accepter, s’exerce depuis belle lurette par l’émotion, placardée en images fixes sur les murs, envoyée par les tubes cathodiques dans les salons ou projetée dans des obscurs salles de concentration. Il se trouve que, dans le film de Riefenstahl, le discours s’appuie sur la vision d’un « démos » racialement pur, à l’exclusion de tous les autres mais que, dans celui de Eisenstein, il s’agissait là, de l’éloge d’une option sociale qui supposait une dictature annoncée. Ceci dit, il faut savoir que la volonté n’est pas une faculté en soi, mais une attitude péremptoire résultant d’un faisceau de raisons d’agir, c’est-à-dire, un ensemble de prémisses sans conclusion, l’action étant une conclusion sans prémisses. Faire monter en mousse la crème de la volonté semblerait propre au peuple des Francs, scindés en Germanie et Francie un jour de 834 à Verdun, car une ambition si insolente pour le mot ne se vérifie pas dans les autres langues occidentales. Laïcisation d’un concept théologique, dès qu’au XIIème siècle Burgundio de Pise improvisa la traduction d’un innocent terme grecque (« thelêsis sive voluntas ») qui voulait dire, en gros, « désir rationnel », voilà que la « volonté » (dérivée, elle, du latin « velle », à l’origine aussi bien de « volonté que de « velléité ») fut érigée en notion incontournable, à cheval entre désir et raison, pour l’établissement du concept de responsabilité, justifiant ainsi toutes les décisions punitives.

Or, la complexion n’est pas donnée à tout le monde pour vouloir, en super animaux, tout plier à ses désirs, à ses fantasmes, à ses caprices, à ses idioties. D’aucuns, nés peut-être sous les auspices d’une lune inconstante, doutent, ont des hésitations, manquent de détermination ; « Ne prenez pas de décision sans consulter votre horoscope », leur conseillent alors les astrologues. Tout compte fait, la volonté ne peut rien, sans qu’un comportement ne réalise ce qu’elle propose, et il suffit que la constitution ou le caractère de la personne désirante ne soit pas à la hauteur (peu importe le motif) pour qu’un superbe vouloir parte en vrille. Il y en a qui veulent trépasser, d’autres pas. Il y en a qui veulent clamser mais n’ont pas le bras assez long pour se donner la mort et c’est la sollicitude d’une maman ou d’une docile infirmière qui leur servent le cocktail létal ; d’autres ne veulent pas crever et là, qu’on se remémore l’abominable scène d’un film (encore), de Stanley Kubrick, « Les sentiers de la Gloire » : « Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir » crie, attaché à son poteau, un soldat à côté de deux de ses compagnons du régiment envoyé à la boucherie, au cours de la première guerre mondiale, pour prendre l’imprenable « Fourmilière ». L’échec étant attribué à un défaut de pugnacité des assaillants, ces trois combattants furent arbitrairement sortis des rangs selon le bon vouloir du souverain, militant des droits de l’homme (conformément à la plus stricte liturgie de « La Volonté » qui boit le sang de tous ses forfaits), et condamnés, « pour l’exemple, à être passés par les armes », déchargées sur eux par leurs camarades, sans le vouloir, j’en suis persuadé. Commentaire, on ne peut plus adapté, de Clemenceau : « La justice militaire est à la justice, ce que la musique militaire est à la musique », d’où l’on peut tirer une moralité : n’ayez pas la velléité de suivre certaines musiques, sans regarder les signes du Zodiac.

 

Sujet connexe : Se dépasser

 

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