Ça nous pend au nez
16-12-2007

Mais qu’ont donc fait les mouches pour mériter ça ! me suis-je dit en sortant du café-philo. « Ça nous pend au nez » fut le sujet choisi par l’animateur en ce dimanche 16 décembre 2007, parmi les douze sujets proposés ce jour-là. Pourquoi ? Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Sans doute parce que c’est un sujet qui sort des sentiers battus, un sujet original, dérangeant, un sujet qui colle bien à l’esprit « café-philo », ou encore parce qu’on est sûr que ni Kant ni Hegel n’ont écrit quoi que ce soit sur ce thème. Soit. Mais encore ? Mais encore... rien. Et c’est là que ça ne va pas, me semble-t-il. Choisir un sujet parce qu’il est à son goût, c’est très bien. Encore faut-il qu’il y ait quelque chose à en dire, qu’il nous interpelle, qu’il nous torde les tripes ; bref, qu’il relève en quelque manière de la philosophie. Or déjà, ce sujet n’est pas une question, ce qui ne facilite pas le lancement du débat. Demandons donc à l’auteur de nous en dire plus.  Celui-ci explique que, si la différence entre les hommes et les femmes résident dans les fosses nasales, si un chat enrhumé ne craint plus l’eau froide, alors « avec un bon coup sur le pif, on peut croire que la paix sera pour demain ». Pied de nez, encore ! Nous ne sommes pas plus avancés.

Comment débuter ? Comment raccrocher ce sujet énigmatique à la philosophie ? Comment réfléchir à partir d’une – attention, je vais écrire un gros mot – problématique ? Car l’enjeu est bien là, non ? Apparemment non. Tout le monde s’en fout. Problématique ou pas, il y a quatre  mots : « ça », « nous », « pendre » et « nez », et donc de quoi occuper largement les deux heures préagapiennes, à parler de tout et de n’importe quoi à partir et autour de ces quatre mots. Et c’est plus qu’il n’en faut, semble-t-il, pour ravir la majorité des amateurs de café-philo présents. Pas moi. Je suis consterné. Je croyais qu’on avait touché le fond avec le sujet du 11 février, mais je me trompais. On pouvait faire pire, et on l’a fait. Que je vous raconte…

Quand on ne sait pas quoi dire sur un sujet, il y a deux attitudes possibles : se taire ou l’ouvrir. Vous avez deviné, on est aux Phares pour… l’ouvrir. Alors, on donne dans le trivial, mais sur un ton docte : « Ce qui pend au nez, c’est la morve. » Quelle révélation ! Je ne suis pas venu pour rien, j’aurais au moins appris qu’il ne nous reste plus qu’à « remonter l’horloge » dans ce cas. C’est quoi « ça » (dans « ça nous pend au nez »), demande un participant ? « Il faut demander à Freud », répond le père du sujet, toujours sur le ton de la plaisanterie… qui n’est pas nécessairement perçu comme tel par tous. « Qu’est-ce qui peut pendre sinon un cadavre ? » renchérit une intervenante, comme s’il s’agissait de prouver une fois encore qu’on s’exprime d’abord avec son ventre, qu’on exprime d’abord et avant tout des affects, et comme si elle n’avait jamais vu de boucles d’oreilles...

Certains voient dans l’injonction du sujet la fermeture du dialogue : « Tais-toi, c’est moi qui parle ! et je te dis que ça te (ou nous) pend au nez ! » Ainsi, cette expression aurait quelque chose de castrateur, serait vécue comme un frein à l’élan vital. Un intervenant fit remarquer que « la langue est la maison de l’être », citant Heidegger, et rappela que cette formulation n’a pas d’équivalent en anglais ou en espagnol. Aurait-on affaire à un idiome pessimiste typiquement français ? Bien sûr, les autres expressions contenant le mot « nez » ne furent pas en reste, qu’elles aient ou non un rapport avec le sujet : ça se voit comme le nez au milieu de la figure, avoir le nez dessus, ne pas voir plus loin que le bout de son nez,… D’autres insistèrent pour rappeler la différence fondamentale entre « ça te… » et « ça nous… », soit entre la portée individuelle ou collective de la menace proférée. D’autres encore firent un lien avec la culpabilité, une culpabilité intégrée du fait que nous savons ce qui va se passer : « coupable » amène « couper », qui rappelle « l’épée » de Damoclès qui « tranche » la morve et qui, en coupant une partie du corps, amène à la conclusion « qu’on ne jouira plus de la même façon qu’on jouissait auparavant ». D’autres enfin en appelèrent à l’analyse notionnelle, et virent : dans « ça » un indéterminé qui n’est ni ceci ni cela ; dans « pendre », le mouvement incertain du pendule balançant de gauche à droite (ou l’inverse) ; et dans « nez » le sens olfactif à cause duquel on ne sent pas venir ce qui va nous arriver.

Reconnaissons que la phrase du jour est un avertissement, une mise en garde. Le « ça » est quelque chose qui risque d’arriver, qui va arriver si nous ne nous décidons pas à redresser la barre. Et contrairement à ce qui a été dit, ce « ça » – pronom démonstratif, mis pour cela – est toujours connu dans le contexte dans lequel cette phrase est prononcée. Ça – ce dont on parle – va nous arriver, nous pend au nez. Ce ça-là (malheur, faillite, grève, guerre, divorce, mariage,…) n’a rien d’indéterminé, bien au contraire, sinon l’expression n’aurait aucune force, voire aucun sens. Mais cette prophétie n’a rien d’inéluctable et l’avertissement peut être bienveillant. Il est question de faire prendre conscience d’un danger à continuer dans la même voie. Cette clairvoyance est due à la distance : c’est seulement en prenant un peu de recul, par rapport à soi ou au groupe, qu’on peut se rendre compte de certaines choses et identifier un danger potentiel. Le plus souvent, c’est parce qu’on a le nez dedans qu’on ne voit pas ce qui risque de nous arriver. Etant informé, c’est notre capacité à agir et à changer de cap qui est alors mise à l’épreuve. Comme l’a dit très justement une intervenante : « La vraie mort, c’est celle qui consiste à ne pas agir alors qu’on sait. C’est l’inertie. »

Au cours du débat, l’auteur du sujet nous confia que « si l’on n’attend rien du futur, le futur n’a pas de sens ». Et le futur est à venir, justement. La problématique à traiter aurait donc pu être une de celles-là : « Y a-t-il des choses inéluctables ? », « Comment appréhender l’avenir ? » ou « Y a-t-il des bonnes façons d’envisager l’avenir ? » La formulation déroutante du départ résonne dès lors comme un éveil de la conscience pour réorienter son chemin, et le lien avec la philosophie est tout trouvé. Au-delà de la recherche des incidences morales, métaphysiques ou psychologiques qu’il sous-tendait, le sujet était une invocation à la remise en question. Et si l’on passe à côté du véritable questionnement, de la richesse philosophique d’un sujet, ce qui nous pend au nez c’est de transformer le café-philo en café-blabla.

 

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LISTE DES COMMENTAIRES...


1. J'AIME BEAUCOUP LE NEZ DE CYRANO
Ecrit par OBELLACIAO. 18-12-2007
Ce qui vous pend au nez, Mon Cher Monsieur, c'est de faire des chroniques dans un journal où l'élite pourrait mieux vous entendre. Je ne pense pas que le Café des phares soit le lieu de prédilection en particulier de l'intelligentzia parisienne.
Trop d'indignation sur la qualité d'un café philosophique me semble suspecte. Vous déblatérez sur la blablaterie. Vous ne pourriez pas tenter de vous faire une toute petite place à France-culture par exemple ? Ce n'est pas si difficile.

2. Marc au-dessus de la mêlée
Ecrit par Phil. 18-12-2007
Comme dit Gérard, le "petit monde des Phares" s'apparente plus au café du commerce qu'au Collège de France. Ceci dit, on ne discute pas avec un philosophe, on le consulte : d'où mon intérêt pour la lecture de Marc ici. S'il trouve plus intéressant à faire ailleurs, tant mieux pour lui, et bon vent ! En attendant je le remercie de prendre le temps d'écrire sur ce site : ça m'évite d'aller perdre mon temps au café du commerce . . .

3. Le chichi et le blabla
Ecrit par Daniel Ramirez. 19-12-2007
L'intervenant Obellaciao, qui précède, a l'aire de suggérer que dans un café-philo, qu'il confond avec le café du commerce, le blabla est normal, et que celui qui cherche autre chose devrait aller voir du côté de France Culture. Je suis en parfait désaccord avec lui : depuis des années nous nous forçons de montrer que l'on peut faire de la philosophie au café-philo, c'est-à-dire penser, questionner, enchaîner des arguments, émettre des hypothèses, analyser des fondements, mettre en lumière des enjeux, examiner des exemples. Ce n'est pas parce que intelligentsia parisienne (je ne sais pas de qui parle-t-il) ne viendrait pas au Café des Phares que l'on est dépourvu et abandonnés au blabla.
Je n'étais pas là ce dimanche et je ne peux donc juger de la qualité de ce débat. Mais à en juger par la chronique de Marc, il valait mieux ne pas y être ; le sujet en effet ne semble pas très passionnant.
En fait, "un sujet original" est sensé nous faire ressentir l'étonnement philosophique et l'on peut louer l'intention de l'animateur de le choisir. Mais être étonné n'est pas la même chose qu'être pommé. Létonnement philosophique est uns sorte de sentiment d'exaltation intellectuelle devant un problème radical qui n'avait pas été envisagé et qui défie notre pensée. Pas devant une boutade o un lieu commun insignifiant.
L'idée de prendre des sujets étranges (est-ce bien ici le cas ?) vient de Marc Sautet, qui pensait ainsi mieux sortir de l'académisme. Il se débrouillait souvent pour en tirer quelque chose, parce qu'il amenait le débat vers des questions politiques difficiles et conflictuelles auxquelles il était sensible. Toutefois, cela ne marchait pas à tous les coups non plus. Je ne suis pas opposé en principe à de tels sujets, mais par exemple, lorsque Marc Sautet prenait un sujet comme "la lune" ou "vahiné vahiné", la décision était vite prise de le considérer comme une métaphore, et à partir de là il faut être capable de reformuler la problématique philosophique précise que la phrase vise. Ce qui est sur en revanche, c'est qu'avec de tels sujets (il y en a eu d'autres), sans une intention très claire derrière la tête (même ironique) et sans une méthodologie serrée et un débat concentré, il est bien difficile de sauver notre matinée de dimanche. L'expérience devrait servir pourtant de leçon. Il doit être clair que n'importe quelle phrase, même drôle, surtout drôle, ne peut pas faire d'emblée, sans reformulation, l'objet d'un débat. Nous constatons souvent, aux frais de deux heures perdues (malgré tout c'est le risque) qu'il ne suffit pas de faire de l'association des mots, de jouer des étymologies (souvent fantaisistes) pour "l'ouvrir", comme dit Marc, et faire d'une phrase absurde un sujet philosophique. À moins de viser l'absurde lui-même, ce qui serait un sujet véritable. Telle ne semble pas avoir été l'intention de l'auteur de la proposition. La phrase se refusera à être ouverte malgré les bonnes intentions de l'animateur, des étymologues et des lacaniens de service. Il se trouve que, bien de fois, les participants qui proposent une telle envolée métaphysique n'ont pas du tout réfléchi et n'ont pas la moindre idée de en quoi cela pourrait être intéressant. A partir de là, je crois franchement qu'il ne faudrait pas s'interdire de changer carrément de sujet lorsque l'on constate assez vite que c'est du bidon.
Daniel

4. PROPOS MAL LUS OU MAL DITS
Ecrit par Obellaciao. 19-12-2007
Je regrette mais ce n'est pas du tout ce que je voulais dire...
C'était de l'ironie, Monsieur Daniel Ramirez...
Et je suis une femme, s'il vous plait... Et je peux venir d'une manière moins anonyme vous expliquer de manière moins amusante mon propos au premier degré.

Je n'aimais pas du tout la façon méprisante dont Monsieur Marc Goldstein parlait des participants. Pour moi le Café des Phares est un endroit merveilleux et je respecte les animateurs de ce lieu. C'est le peuple qui est là avec tous ses travers. Et s'il est méprisé par un chroniqueur, ça me met en colère et je suggérais ironiquement au chroniqueur d'aller là ou il n'est pas...Et je n'ai jamais parlé, moi, de café du commerce (D'ailleurs, ce n'est pas une insulte cette appellation pour moi). ET J'AI TROUVE CE DIMANCHE UN CAFÉ QUI ME CONVENAIT PARFAITEMENT. Merci et à bientôt. Une intervenante populaire.

5. de l'art de planter un débat
Ecrit par linda. 20-12-2007
Marc Sautet était souvent tenté de choisir un sujet qu'il ne comprenait pas et malgré quelques ratés, avec de l'humour et une obstination à orienter le débat vers une problématique philosophique ou politique, il réussissait à rendre la discussion intéressante et réjouissante. Ce ne fut pas le cas avec le sujet incongru de ce dimanche : "ça nous pend au nez".
Sans doute, savoir imiter est aussi un art qui n'est pas donné à tout le monde.
J'apprécie en général les interventions et les articles iconoclastes de Carlos, mais ce sujet inspiré peut-être par le froid ou les odeurs du marché m'a plongée dans un profond ennui.
Il est tombé comme un pavé sur la tête des participants ahuris sans pour autant leur couper le sifflet et comme il pouvait donner libre cours aux élucubrations les plus fantaisistes, ce fut un florilège de paroles passant de l'exploration de toutes les expressions plus ou moins visqueuses relatives au nez aux interprétations psychanalytiques du "ça",simple contraction familière du pronom démonstratif cela.
Certaines personnes ont quitté la salle. Le froid m'a empêchée de le faire comme cela m'arrive quand le film est mauvais.

6. DE L'ART DE LA LAMENTATION
Ecrit par Obellacio. 20-12-2007
Apparemment , ici, vous n'avez que Monsieur Sautet à la bouche et vous ne laissez pas place à ne nouveaux intervenants qui ne le connaissaient pas comme moi...
La différence avec un mauvais film, c'est que vous aviez la possibilité de relever le niveau et de vous faire peut-être rembourser. Devant tant d'ingratitude, je pense qu'il serait bon que l'animateur soit salarié. Le public pourra applaudir parce-qu'il en aura eu pour son argent... Revenez parmi nous, ô Dieu Sautet... Donner des bons et des mauvais à votre filiation... Qui est Jésus, qui est Juda ?

7. le cadavre à la renverse
Ecrit par Omocha-ciao. 20-12-2007
Les icones sont mortes, alors peu importe ce qu'auraient dit Marx ou Marc : au PS comme aux Phares, tout le monde dit tout et n'importe quoi, tout le monde dégomme tout le monde, et ça s'appelle de la philosophie "populaire". Heureusement que l'élite s'en fout !

8. A quoi ça sert, la philo ?
Ecrit par Carlos. 21-12-2007
A rien. Et pourtant, formant avec l’art un socle de la culture universelle, Marc a été bien avisé de dénoncer le manque de discernement apporté au sujet philosophique du jour. De quoi s’agissait-il ? Il s’agissait d’une locution proverbiale (analysée au mot pour mot, comme le pointa notre observateur) alors que, comme toute maxime, aphorisme ou dicton, une locution proverbiale affirme une réflexion, résumant ainsi un enseignement basé sur le vécu. Ensorcellement de l’esprit, la philosophie assimila ces sages façons de parler, depuis le VIIème siècle avant le calendrier grégorien, tandis que nos problèmes étaient réglés sur le tas au fur et à mesure ; autosuffisante, elle ne conduit pas notre action, elle la suit. C’est peut-être la raison pour laquelle il y en a qui préfèrent la parodie du réel (le cinéma), d’autres, avouant nous avoir privés de leur précieuse présence ajoutent du boniment au blablabla. Il faut dire que, croisant les mots avec les idées, la philo est à même de parfaire un séduisant macramé de connaissances, bien que le plus difficile soit, non pas de comprendre, mais de savoir se servir de ce que l’on a compris. Ce n’est pas, effectivement, en vertu des beaux concepts de « Liberté » et de « Vérité » que le prisonnier scie les barreaux de sa cellule ou l’accusé passe aux aveux, mais grâce à l’inébranlable résolution de balancer son ignoble carcan, pour l’un, et d’en finir avec la taraudante « question », pour l’autre. Si nous endossons la philo comme une attitude mondaine, au mépris du bon sens de Toumaï, il nous pend au nez le risque de passer, auprès de la « doxa », pour des petits « ri-logos ».

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