Le nez et le mouchoir
Écrit par Carlos Gravito   
17-12-2007

Richard Westall, The Sword of Damocles, 1812Il faisait frisquet, le dimanche 16 décembre, sur le marché de la Bastille ; les « enrhubés » se mouchaient bruyamment, des enfant reniflaient pour avaler leurs larmes, quelques marchands toussaient humant le poisson frais, et il me vint alors à l’esprit la figure de Jean-Baptiste Grenouille (« Le Parfum » de Patrick Süskind), dont le monde, découvert par son appendice nasal, fit de lui en même temps un génie et un scélérat. Voilà pourquoi, arrivé au café des Phares, j’ai proposé comme sujet : « Ça nous pend au nez », que Gunter Gorhan a curieusement choisi pour en discuter.

J’ai eu beau fonder la formulation de ce banal cliché (dont le « ça » est un pronom démonstratif et pas l’obscur terme imaginé par Groddeck) sur la légende du « nez de Cléopâtre qui aurait changé le cours de l’Histoire et sur les études récentes voulant que la différenciation sexuelle réside dans l’odorat des Hommes, que les souris au museau remanié n’aient plus peur des chats lesquels à leur tour ne craindraient pas davantage l’eau froide et misant à la légère sur un bon coup dans le ‘pif’ pour que la paix nous arrive demain », le  débat démarra (à mon grand étonnement), sur « la morve » qui, sans doute collait aux doigts des grecs, romains, et européens jusqu’au mitan du XXème siècle, mais pas à leur entendement, ce qui fut corroboré par Montaigne qui écrivit : « Se moucher dans les doigts est, peut-être, plus propre que mettre son mouchoir dans sa poche ».

En appui à l’inéluctable morve vint l’acte de « ‘remonter l’horloge’, ce qui d’ordinaire échoue [effectivement] dans le mouchoir ». Le fait est que, devenu certes un objet indispensable à l’hygiène publique, le mouchoir ne sert pas spécifiquement à se presser les narines ; c’est un morceau de tissu polyvalent que l’on convertit, selon les besoins du moment, en brassard, bandeau, doudou, garrot, bâillon ou en indicatif du cœur du fusillé et qui joua plutôt un rôle de relief dans la construction de l’apparence, dans la différenciation des classes et dans la coquetterie, comme pochette ou foulard. C’est un modeste objet relais qui, imbibé de parfum joue l’intermédiaire dans certaines émotions ; un signe discret qui va jusqu’à remplacer le langage lorsque la distance rend inopérante la voix et qui permet d’éponger ou de cacher les larmes de celui qui reste sur le quai, lorsque l’être cher s’en va.

Mais, revenant à nos moutons, attachons-nous aux réactions de la salle :

« Ça pend, évoque le pendu, la pendaison, le cadavre », et « ce qui est en équilibre, essentiel à la vie, alors que l’homme cherche l’aventure et la femme l’amour », puis, on estima que « l’on se trouve là à une frontière » ou, d’après l’imaginaire populaire, dans « un rapport entre la taille du nez et celle du pénis ». Quelqu’un décela, à l’origine de l’expression, « un conte suédois où le diable propose à un paysan une saucisse qui va se placer sur son nez », tandis que quelqu’un d’autre y voyait « un réel prévisible au détriment de l’imprévisible », l’accent étant mis ensuite sur « l’absence en anglais ou en allemand d’une telle expression ». Allusion fut faite à « l’épée de Damoclès, qui coupe le nez du corps » nous plaçant dès lors « dans une forme de non dialogue par une mise à distance », puisque « le sujet voit tout sauf son nez » et que, dans de telles circonstances, « passées soixante minutes, on ne sent toujours pas le sujet, finissant par tourner en rond ou en spirale ». On envisagea encore « la confrontation à quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la raison, mais réalisable », « la capacité de pouvoir prévoir un changement, d’après une fable sur quatre animaux à propos d’un fromage disparu » et la subsidiarité « du nez vis-à-vis de l’importance du ‘ça’ en mouvement, qui existe, bien qu’on l’ignore », allant jusqu’à la citation d’Heidegger : « seul un Dieu peut nous sauver », ce qui signifierait que « l’on n’a pas grand-chose à faire ».

Au bout du compte, on n’y peut rien. C’est ainsi ; ça nous pendait au nez, à force de ne pas décoller des énoncés. « Ça nous pend au nez comme le sifflet de l’instit », c’est une façon de dire de toujours, (et aussi « à l’œil » ou « à l’oreille »), équivalant à un avertissement du prof ou de l’arbitre, tel celui d’une bouilloire annonçant que l’eau bout inutilement. Ce qui est, est de tout son être, ramené à « maintenant » et concentré dans ses actes (confondus avec le temps), de la même façon qu’« un nez au milieu de la figure », scénario incontournable de la réalité, l’indéniable durée. L’incorporation de ces dictons, de ces images et de ce critère de visibilité dans l’ordre des choses, témoigne du contrôle de la vue dans les rapports sociaux et d’un penchant, peut-être, à la vigilance ; une visualisation de l’invisible qui limiterait la sphère du privé, semblable, par exemple, au dévoilement du corps intérieur de la femme enceinte, dont la présence du fœtus est démasquée par sa grossesse.  

Grenouille n’avait pas de senteur propre ni aucune espèce d’émotion, mais il conservait la mémoire des odeurs qui lui revenaient à la conscience comme une lueur du passé, car il n’y a pas d’être humain sans attaches. « Ça » parait remonter du vécu, faire une halte dans le présent, pour aller se perdre dans le futur, rejoignant ainsi la seule réalité, le devenir. Si nous n’attendons rien, nous sommes dans la situation de simples animaux sujets aux exigences du présent, or, « Ça nous pend au nez » suppose donc un projet qui nous tire en avant dans le temps, une continuité d’aujourd’hui à demain (ce qui n’est pas un jeu du hasard), et je terminerais rappelant cette tirade de Tartuffe, que chaque français a « à l’oreille » : « Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir… couvrez ce sein que je ne saurais voir », et encore le mot si serein du suicidaire Scott Fitzgerald, que la mort « avait à l’œil » : « N’effacez pas le sommeil de vos yeux ; c’est un sommeil magnifique »…  qui vous pend au nez. 

 

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LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Et si un mauvais sujet faisaient un jaloux ?
Ecrit par Gérard. 21-12-2007
Carlos, je te mets un petit mot car l'article de Marc a plus de succès que le tien alors, je compense par compassion.
(sourire)
Quand je suis venu le première fois aux phares, en janvier 1993 (bientôt 15 ans!), j'ai été alors frappé par le bruit des percolateurs et j'ai proposé, par association, le sujet"les bruits de la ville sont-ils les bruits de l'âme" Marc Sautet l'a pris et j'en ai été très fier. C'est vrai qu'il était à la fois riche et poétique ce sujet.
Souvent il prenait des sujets à explorer avec les participants comme « copier coller »
Cela lui permettait ensuite de théoriser sur le processus collectif d’élucidation et de conceptualisation spontanées dans un café philo.
Faire de la philo du dimanche avec la morve du premier degré quand le cerveau est fatigué est désolant surtout quand on en tire pas grand chose ne serait-ce qu 'une actualisation du sens commun de l’expression qui signifiait au départ "il risque de lui arriver la même chose". et qui e est devenue "pendre au nez", et signifie toujours que quelque chose de fâcheux a de fortes chances d'arriver comme... la dégradation du climat ( en a t on parlé au moins ? )
A chaque fois que j’écoute les 10 ou 12 sujets proposés aux phares, je me dis que certains font de l’auto- dérision et moi je considère, au contraire, que la philo, même de comptoir comme autre chose que l’air du temps entre décibels, fun, sex and gore. Systématiquement, il y a des petits malins qui offrent aux journalistes ou aux observateurs d’un jour de quoi défaire la réputation de ce que nous essayons de maintenir depuis 15 ans comme une institution spontanée, fragile et quelque part, d'utilité sociale.
Que des participants aiment leur propre humour cela se comprend, chacun est libre après tout de son amour- propre mais qu’un animateur, fut-il talentueux, se prête au jeu du presque rien pour en faire quelque chose en se référant à Sautet, ce n’est pas faire hommage à l’histoire du lieu, c’est tout bonnement risquer le ridicule, la seule chose qui puisse ici nous arriver si notre esprit se perd dans de pauvres jeu de rôles.

2. MERCI
Ecrit par Adèle Blanc Sec. 21-12-2007
Cher Monsieur Carlos Gravito,
Je vous écris, non pas par compassion, je ne pense pas que vous en ayez besoin - Comme vous n'avez pas non plus besoin de tirer péniblement sur les autres pour être-, mais pour vous remercier de votre belle écriture colorée et sensible, du respect que vous vouez manifestement aux animateurs et aux participants du Café des Phares.
(Quand je lis Gérard Tissier, je pense qu'il parle tout seul et que c'est lui qui fait "mauvaise presse" au lieu en vociférant de manière infantile)

3. Réponse à Adèle ( 2 )
Ecrit par Carlos. 24-12-2007
Touché par votre aimable attention, j´ajouterais qu´effectivement on ferait mieux de dépoussiérer les idées que de lustrer son ego.

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