La raison du peuple
Écrit par Carlos Gravito   
31-12-2007

Il n’était plus ce qu’il avait été. Ne se voyant guère que comme un écho du temps et n’ayant rien de folichon à promettre aux gens, au bout de 364 jours il se résigna enfin à passer la main, puis, afin de finir en beauté, le 30 décembre, il décida de quitter les citoyens du café des Phares non sans les écouter débattre une dernière fois sur le noble thème : « En démocratie, le peuple a-t-il toujours raison ? », proposé par Gabriel et animé par Christiane Graziani.

L’auteur du sujet considéra que « la vie politique procédait par de petites ‘mesurettes’ sans que personne n’invente rien de nouveau, le rapport individu/peuple manquant donc d’invention », ce qui amena l’animatrice à se demander si « c’est le peuple qui gouverne et qui conduit les trains de réformes » et Michel à préconiser « une définition de ‘démocratie’ parmi tous les systèmes démocratiques », ce qui obligea Christiane à revenir à la charge pour requérir « qu’est-ce qui est ‘démocratie’ et qu’est-ce qui est ‘peuple’ ? », Tocqueville étant tout trouvé pour répondre que « la démocratie est une forme de gouvernement où les gens se sentent égaux entre eux ».

 Doutant, peut-être, du régime, l’animatrice questionna encore :

- Le peuple est-il dépositaire de la souveraineté par voie des élections, ou vaudrait-il mieux faire des tirages au sort ? Qu’est-ce que le peuple, enfin ?   

« De toute façon, le politicien est un marchand et tout se négocie à coups de Pub ; il faut changer de vie comme le préconisa mai 68 », fit Gunter, et Irène rappela « le coup des élections en Algérie contre lesquelles la communauté internationale se leva parce que le FIS fut gagnant au premier tour ». A ce propos, Jacques souleva « le problème que poserait la victoire d’un parti antidémocratique avec les risques d’une guerre civile qui la suivrait » et, affirmant que « le peuple souverain est une vaste blague » quelqu’un observa, avec Linda, « qu’en France on ne tient pas compte de la minorité, pourtant légitime », Alfred se demandant « ce qu’on attend pour transformer le système », au-delà du référendum.

Gérard trouva que « le sujet était intéressant, mentionnant Pascal ainsi que les accords de Munich et ajoutant que le peuple a une histoire ‘vivante’ », mais la question « qu’est-ce que c’est le peuple ? » restait toujours sans réponse ; même « la pensée féminine » de Nathalie ne faisait pas avancer le schmilblick.

Quelqu’un a fait valoir que « le débat étant permanent, le peuple et ses dirigeants sont toujours liés », Nadia que « la démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », Georges que « deux journalistes aux USA sont arrivés à destituer le président », Marie-Sylvie que « c’est un problème d’éducation pour que le peuple se sente constitutif de quelque chose » et Daniel « qu’il y était question de légitimité ainsi que de débats intelligents et pas de se tromper ou pas » ce dont quelques-uns tiraient argument.

Et la raison du peuple ?

Il n’y a pas de groupement humain où le peuple n’exerce pas un certain rôle, ne serait-ce que celui de consentir, constitutif de tout Etat, « le plus froid de tous les monstres froids », dans l’opinion de Nietzsche. L’originalité de la Démocratie repose cependant sur l’astucieux transfert lexical du pouvoir à la collectivité (plus précisément à un corps électoral), sans que l’électeur s’aperçoive de ce que cachent les mots ni ne s’étonne du manque de cohérence d’une posture qui consiste en même temps à commander et à obéir. Le peuple serait dès lors objectivement scindé en deux autorités : une administratrice dont la fonction est établie juridiquement par des lois, des codes et des règlements, l’autre gouvernante, ses grands domaines étant fixés par le droit constitutionnel.

Et pourtant, la moindre des choses, demandées à la raison, c’est qu’elle nous épargne la contradiction, autrement elle a tort, et agir contrairement à ce qu’elle instaure est répréhensible. Or, le choix du peuple est, en démocratie, justifié par des critères autres que la raison. Obéir au mythe du souverain par un vote constituant une valeur civique peut avoir un sens, mais cela est nié par la raison ; ce n’est donc pas raisonnable. Comment le peuple pourrait-il avoir raison si la raison lui est niée et que ses doléances ne peuvent s’exercer que dans la rue ?

En fait, démocratie et raison s’excluent l’une l’autre. Un tribun exprime ce qu’il sent mais son discours ne tient à aucun moment compte de la contradiction de son auditoire et, si oui, il refuse son speech, pas son auteur, qui ment pour protéger les citoyens (cf. la duperie du nuage radioactif) ; le peuple n’a pas la possibilité d’établir un dialogue avec lui et ne peut être entendu qu’au nombre de votes du pays légal, pas de voix du pays réel. Qu’ont-ils prouvé, ces votes ? Qu’a-t-il créé, ce verbe mental ? Si l’on multiplie partout le même geste, selon l’impératif catégorique : « Vote de telle sorte que ton vote puisse être le vote de tout le monde », on s’adonne à une impeccable mystification, nulle du point de vue de la raison, tout en se gardant de suggérer ce que l’on pense.

La « rue » si. C’est elle qui incarne le dernier mot, présentant des arguments (slogans, badges, banderoles), dans un réquisitoire qui contient un mixte de violence (donnée fondamentale du réel) et de raison. Peut-on être souverain, étant le seul et unique objet de cette chimérique souveraineté, sans que cela ne sonne à terme le tocsin du politique ? S’embrigader à plusieurs dans une fiction idéologique est irrationnel ou pour le moins fait mauvais genre, car la passion de la conduite des affaires de la cité pour le bien commun n’est pas un idéal mais un aboutissement, le propre de la raison étant de raisonner et de tirer l’Homme de sa condition, coûte que coûte. Au fond, comme disait Alain : « La politique est une chose ennuyeuse et médiocre, mais dont il faut s’occuper comme de toutes les autres choses ennuyeuses et médiocres ».

 

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- La démocratie a-t-elle besoin de sauveurs ?
par Carlos ; par Marc ; par Pirmin

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. NI DIEU NI MAÎTRE
Ecrit par LEO FERRE. 03-01-2008
La cigarette sans cravate...

2. DIEU est là...
Ecrit par Un Passant.... 06-01-2008
Bonjour comme toujours
Comme tous les jours tu fais les mis à jours
Avec des boissons et de la nourriture
Que certains jette dans la mer
Pour maintenir le prix au niveau du jour
Peut être tu as besoin d'un jour
Ou d'un séjour
Sur les murs d'un tombeau
Ou sur les collines d'un berceau
Souvent tu te poses la question sur le radeau
As-tu raison ou tord?
Et qui a raison ou tord?
Tu crois à ce que tu crois sans savoir pourquoi?
Tes arguments solides te jouent tes tours
Comme dans le rêve ou dans le sommeil
La réalité est là
Au bout du nez et au bout du fil
Celui qui te relit à la vie; à la mort
A la sagesse à la folie
Q toi! Homme capable de tout
Ressuscite ton père ou ta jeunesse
Sans faire de dégâts à ta vieillesse
Ta lampe merveilleuse risque de s'éteindre
A chaque instant sans pouvoir le réparer
Si tu savais ce que demain peut cacher
Tu pourras s'échapper à la douleur
A la mort ou au manque d'amour
Je crois que je n'ai pas tout dit
Demain si je suis là, et si j'ai trouvé qui peut t'aider
Je ne tarderai pas de te dire
Qui a raison sur tel ou tel idée
Je ne suis ni sage ni fou
Mais un passant qui aime DIEU…

Saad

3. En démocratie,le peuple a-t-il toujours raison?
Ecrit par Hamm Robert. 09-01-2008
Le propre de l'interrogation philosophique est de mettre en question son objet,entre autres choses....

Ainsi,face à la question posée,deux autres peuvent être formulées.....

D'abord la question de la pertinence de l'objet...
En suivant,ainsi, un des principes de la critique Kantienne,pourrait-on en formuler ainsi:

est-ce que la question posée,formellement,coïcide avec son objectif matériel?

La seconde question serait celle de sa pertinence "philosophique":

quelle valeur,quelle portée ou quel objectif "philosophique" pourrait être ici en jeu?

Ainsi pouvons nous "voir" d'abord à quoi pourrait ressembler la première réponse.....

En politique,comme dans n'importe quel domaine,d'ailleurs(planter des patates,faire un coq au vin ou réparer une voiture,par exemple....) il n'est en aucun cas question d'avoir raison.....

Il faut savoir évaluer la situation,d'abord,trouver,ensuite, une réponse EXACTE pour le problème en jeu,enfin une preuve suffisante pour l'EXACTITUDE
de la réponse choisie.....Finalement résoudre"effectivement" le problème...

Condition préalable:;le degré de réalisme du problème posé.....

Or,en politique,de quelle réalité ou de quels problèmes parlons nous?

D'abord le système démocratique n'a aucun objectif.....

Formellement avoir raison "démocratiquement" signifie COMBIEN de bulletins
sont pour ou contre quoi?
Aucun jugement,de bon ou de mauvais goût n'est là ,rien....

On ne décide donc pas "en démocratie,on tranche aveuglément au sujet d'une question parfaitement arbitraire.....

Ainsi le nombre de questions qu'ils faudrait de cette manière "trancher" pour établir un ordre systémiquement définitif est incalculable.....

La démocratie est donc comme de la roulette russe avec un nombre de cartouches également incalculable:de quoi,peut-être, faire sourire pour moins de deux secondes.....
Ensuite rien....

Le sujet posé,soit l'identité plébicitaire du corps social est sans fondement....
Poppériennement pourrait-on dire,même: si la pertinence du point interrogé n'est pas démontrable,alors la question est nulle et non avenue....


Preuve:
si,en démocratie,seul le peuple a le droit de décider,comment pourrait-il ne pas avoir raison?

S'agissant donc de la seconde"question" les réponses possibles sont encore
plus simples.....

La "valeur" de la question posée ne correspond pas "au canon" de la philosophie politique classique....
Exemple.
Aucune référence historique"utile" ne peut être ici détectée....

De même l'on ne peut "voir" aucune problématique ....
A cette fin,d'ailleurs,il faudrait que le point interrogé "implique un objectif,une portée.....
Rien de tel n'est possible au moyen d'une Raison populaire....
(Existe-t-elle,d'ailleurs?)

Finalement,d'un point de vue philosophique,quel "intérêt" (ou quel objectif)
pourrait ici concerner la pensée?

Du point de vue de Platon seule l'opinion vraie est possible....
Et si,selon Jean jacques Rousseau,l'homme doit obéir aux lois qu'il se donne lui-même,quelles sont donc ces lois démocratiques auxquelles chacun obéit"délibérément"?

Doit-il,ici, être question d'une farce ou d'une blague pour borgne-acrobate?

4. au fait , qu'elle était la question ?
Ecrit par Gérard. 17-01-2008
Cette façon de déconstruire la question posée sous l'angle de la philosophie politique est intéressante car elle démontre une fois de plus que souvent, aux phares, la question est soit sans objet soit si mal posée que les participants en sont réduits à interroger le sens possible et à débattre des diverses options sans vraiment chercher à traiter le sujet.

Ceci dit, il y a du sens en tout puisque nous avons la faculté de le poser en sous-texte. Sur le peuple, Pascal pestait déjà contre la tyrannie de la majorité et estimait l’opinion comme étant la reine du monde.
Peut-on ne pas entendre que la question de la démocratie d’opinion constitue une forme moderne de l’expression des citoyens même si le suffrage universel en conserve la légitimité procédurale ?
Comme le souligne Jaques Julliard dans un ouvrage récent, nous vivons sous le signe de la doxographie, fondée sur l’intervention permanente de l’opinion dans les affaires publiques via les enquêtes d’opinion et les études de toute nature qui viennent en sonder les profondeurs.

Si le café philo avait pu sortir de la métaphysique démocratique nous aurions vite vu que question du sujet se posait selon les termes de la philosophie politique revisitant le débat sur le suffrage universel. Entre le vote sanction, le vote rejet, le vote plébiscite, et l’extension de la sphère de l’opinion pour vivifier la représentation du peuple, existe-t-il un contre démocratie ? Peut-on faire l’impasse sur légitimité de l’opinion éclairée par les formes émergentes du débat et sur le risque d’une captation élitiste de la raison dans la gestion de la chose publique
Quant à la démocratie, elle-même, elle n’est en rien un système clos qui tranche sur des questions arbitraires. Comme toute institution humaine, elle porte sa propre transcendance régulatrice en l’occurrence l’humanisme.
Bref, j’ai peine à imaginer que l’on puisse dire sérieusement qu’elle le pire des systèmes à l’exception de tous les autres et qu’elle peut conduite à du n’importe quoi…Le règne de la RAISON a ses limites mais son contraire aussi.Forcément !

5. le peuple et la démocratie
Ecrit par Gérard. 02-02-2008
Une petite précision à propos du sujet. L'idée de souveraineté du peuple vient de ce que le principe de légitimité commençait à être perçu (avec Hobbes en particulier) comme devant venir non d'en haut mais d'en bas. En démocratie, le concept de souveraineté du peuple vient de Rousseau. Mais le peuple n'acquiert pas la même souveraineté que le monarche (" c'est légal puisque je le veux "cf Louis XVIen 89 )
En effet, le peuple ne peux pas faire n'importe quoi. Pourquoi ? Parce qu'on a introduit la notion d'humanité dans le contenu et les formes du pouvoir. Ce qui se révèle à l'expérience au XIXeme c'est que e pouvoir doit tenir compte d'une idée d'humanité.
Nous avons l'idée que l'humanité est reniée chaque fois que des hommes sont traités comme des animaux ou des objets.Il revient à la démocratie de sauvegarder une idée d'humanité qui joue le rôle de régulateur.En ce sens, le peuple en démocratie ne peut en tant que tel et par principe,avoir toujours raison. ll y a le cadre qu'il s'est donné et qui le transcende. Plasticité certes de l'institution dans ses formes variées, mais limites indépassables. C'est la noblesse de l'homme qui le gouverne et lorsque son humanité est convoquée, ce sont les Dreyfusards qui répondent.Oui, 'humanisme est l'horizon indépassable de la démocratie à condition de la cultiver par l'éducation et de la protéger contre les égoismes de tous bords et contre l'inhumanité qui vient immanquablement d'un excès de pauvreté.

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