Où commence et où s'arrête la normalité ?
13-01-2008

Dimanche 13 janvier 2008. C’est par une belle matinée ensoleillée que je me rendis, le cœur léger, au café des Phares. Chaque dimanche, je me plie à ce rituel avec enthousiasme. Pourquoi ? Pour l’ambiance, le lieu, la promesse d’un étonnement. L’étonnement, oui, c’est ça. C’est pour être étonné que j’y viens, comme on va au théâtre ou au cinéma, en espérant que le spectacle ou que le film sera bon. Ce dimanche j’ai eu de la chance, il l’était. Le sujet retenu ce jour fut : « Où commence et où s’arrête la normalité ? » En introduction au débat, l’auteure du sujet évoqua la difficulté pour elle de cerner la marge étroite, l’équilibre précaire entre normalité et anormalité.

 La première intervention permit de proposer une définition de la normalité comme un non-passage à l’acte. Auraient un comportement normal ceux ou celles qui ont la capacité de refouler leurs instincts les plus bas, de contenir leur Mr Hyde au profit de leur Dr Jekyll personnels. Quelqu’un fit remarquer que les deux « où » qui scandent la question initiale évoquent deux murs, deux frontières qui encadrent la normalité en deçà et au-delà desquelles la chose considérée ne serait plus « normale ». Y a-t-il donc une frontière qui sépare la normalité de l’anormalité ou existe-t-il une zone tampon, un no man’s land entre les deux ? L’intervenant suivant fit le lien entre la question posée et un autre sujet proposé ce jour-là : « Peut-on juger sans préjugés ? » En matière de normalité, les préjugés sont les normes, les critères. D’où viennent-ils ? Comment sont-ils choisis ? Par ailleurs, l’importance du domaine concerné (professionnel, biologique,...) fut mise en avant.

Au fil des échanges, la notion de normalité prit peu à peu corps. Ce terme aurait une origine statistique – on fit plusieurs fois allusion à la moyenne représentée par la courbe de Gauss, ainsi qu’au QI moyen – et serait liée à la loi du plus grand nombre. Si la normalité est l’affaire de la majorité, elle est nécessairement fascisante, estiment certains. Pour d’autres, cette notion participe de la raison tout en étant teintée d’une valeur morale : serait normal ce qui est raisonnable, généralement admis, bien ou bon pour l’homme (par opposition à pathologique). D’autres encore distinguèrent, parmi les notions voisines, la normalité de la conformité, l’anormalité de l’exception, et le normal du normé. Ainsi, un génie serait un être hors norme, et non pas normé. On mit également l’accent sur le côté éphémère de la normalité et sur sa dépendance forte au contexte et à l’époque dans lesquels elle s’installe : par exemple,  en 1935, il était « normal » d’être raciste en Allemagne.

À ce moment du débat, l’animateur en profita pour rappeler sa méthode d’animation et préciser qu’il attend de chaque participant qu’il énonce sa vérité. Une vérité subjective, certes, mais partageable, et tendant en cela vers une universalité, une universalité nourrie et enrichie par la diversité. Les échanges reprennent. Pour certains, la normalité consisterait à être en accord avec ses propres principes et ses propres convictions. Vu sous cet angle, un tueur en série ou un tyran peuvent s’estimer normaux, non ? Pour d’autres, la normalité serait une recherche utopique de l’universel, et en tant que telle, un obstacle à la créativité. Mais créer, n’est-ce pas précisément transgresser les normes ? Une intervenante remarqua que la normalité pouvait se définir de deux façons différentes : « relatif à une norme » est la première et la plus simple des définitions ; « relatif à un idéal » serait la seconde. Cette seconde définition, plus trouble, fait appel à une idéologie – en tant qu’idéal institué comme norme – de l’ordre de la tyrannie, de la soumission, avec laquelle on s’accommode pour ne pas être rejeté. C’est de celle-ci, plus pernicieuse, qu’il convient de se méfier.

Pourrais-je me qualifier de normal, au fond ? me demandais-je. En tant qu’animal social, oui sans doute, je suis un citoyen normal, ordinaire, banal. Mais en tant qu’être singulier, en tant qu’être humain dont l’esprit peuplé de fantasmes est sans cesse ballotté entre les affects et la raison, suis-je normal ? Je n’en sais fichtre rien. Mais si je pouvais choisir, je préfèrerais appartenir à une saine anormalité : suffisamment normal pour ne pas faire fuir mes semblables, mais suffisamment anormal pour ne pas leur donner l’envie de me cloner… À la fin du débat, l’animateur nous invita d’une part, à lire Le normal et le pathologique de Georges Canguilhem et d’autre part, pointa du doigt le formatage doux et insidieux relayé par les médias et la publicité : Soyez des rebelles ! Distinguez-vous ! N’achetez pas la voiture de monsieur Tout-le-Monde ! etc. Aujourd’hui, c’est par le biais de messages anticonformistes que nous sommes invités, si l’on n'y prend garde, à adopter une attitude conformiste, c’est-à-dire conforme à une… certaine normalité.

 

Sujet connexe : Comment reconnaître un esprit en bonne santé ? par Carlos ; par Marc

 

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1. L'entre-guillemet de la "normalité".
Ecrit par indfrisable. 14-01-2008
Il me semble que le préjugé du sujet, son sens commun réside dans la distinction évidente qui semble jouer à partir des termes « normal », « anormal ». Or, en aucun cas les deux termes ne s’opposent, ils sont pour ainsi dire d’une même famille, issus d’un même système de valeur. On peut considérer par conséquent que c’est la normalité qui décide de ce qui est anormal, dans un rapport de force, une domination entre les deux termes. Même l’anormalité est normée. Dès que le terme « homme » est donné comme norme, aussitôt les féministes revendiquent et demandent réparation contre l’effet négatif produit par le terme dominant. Charles Taylor a montré que la politique identitaire réside principalement par la revendication des minorités sociales pour obtenir une reconnaissance du terme dominé par le terme dominant. Si une minorité ne se reconnaît pas comme telle, c’est qu’elle n’a pas eu le loisir de se définir, elle demande donc, de la part des institutions, réparation. C’est aussi à la fameuse injonction de Michel Foucault « que les parlers parlent ! » que fait état cette injustice structurale d’un sujet dominé. Walker Evans a pu chercher dans un tout autre domaine à photographier et à « faire parler » de ce dont on parle, lors de la célèbre mission FSA aux Etats-Unis pendant les années 30, où le gouvernement Roosevelt cherchait à évaluer les effets de la crise de 1929. La prise en compte de la misère paysanne, de la vie ordinaire de sujets victimes de la crise morale et économique devait se faire selon une posture éthique qui précédait déjà celle de Foucault lorsqu’il chercha à questionner les « parlers » de l’univers carcéral. Evans laissait aux sujets la possibilité de se mettre en scène, sans la domination ou la normalité d’un photographe assuré. Il expulsait la mise en scène dominante qui ne se souciait pas du désir et des revendications des sujets dont elle voulait rendre compte. Le photographe qui aurait agit autrement aurait intégré sans le savoir l’effet de la domination, soit la norme en bon éduforme. Si l’anormal est décrétée par la norme, on peut donc penser que l’anormalité est la conséquence construite d’un pouvoir légitime auquel la « normalité » qui est sienne instaure et désigne ce qui est ressort du pathologique, sans demander son avis au « pathologique », sans questionner ceux dont on parle, sans se soucier de leurs propos, voire de leurs conditions d’existence, pour ainsi dire. Elle nie ce dont elle veut parler en parlant à sa place. Ce à quoi les deux termes s’opposent, où le « normal » et « l’anormal » ne font en fait qu’un seul et même terme, est l’anomie (...)
(pour lire la suite voir mon blog : http://inquietanteetrangete.blog.20minutes.fr/)

2. Le normal et le pathologique (Georges Canguilhem)
Ecrit par Gunter Gorhan. 17-01-2008
Juste un petit mot pour revenir sur mon allusion, dimanche dernier, à l'ouvrage "Le normal et le pathologique" de Georges Canguilhem, médecin-philosophe/épistémologue (1904 - 1995).
En résumant et en simplifiant à l'extrême, sa thèse est la suivante: Une maladie organique n'est pas obligatoirement morbide, elle peut être une chance pour l'organisme de se restructurer sur d'autres bases, plus larges, plus fortes, bref, plus saines qu'avant la maladie.
La santé (la "normalité") n'est pas synonyme d'absence de maladie (anormalité, pathologie) mais la capacité de l'organisme, non seulement de s'adapter mais de croître,de se renforcer grâce à un dérangement, une "anormalité" dont ce dernier est victime. Autrement dit, la normalité implique des détours, des passages par l'anormalité.
Bien que Georges Canguilhem s'y refuse (cf. ses "Nouvelles Réflexions concernant le normal et le pathologique"), ne peut-on extrapoler sa thèse portant exclusivement sur le domaine de l'organique à celui du psychologique et du social, du politique ?
Si la vie, et quel que soit son domaine (nature, psyché, société) est par essence excès et exubérance - à cause ou plutôt grâce au soleil qui donne gratuitement sans espoir de retour - elle ne saurait être enfermée, cloisonnée dans dans des normes, dans une normalité figée, immobile.
La normalité serait alors le passage plus ou moins régulier par des phases d'anormalité ou dit autrement : La vie vraiment vivante serait l'alternance entre une énergie en excès (phase d'anormalité) et sa mise en forme/norme (phase de normalité) toujours provisoire, temporaire. Une explication plausible de la mystérieuse "vis formandi" qui caractérise le vivant sous toutes ses formes...

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