Normal
Écrit par Carlos Gravito   
14-01-2008

On était le « treize ». Aïe, aïe, aïe ! Ce jour, qui représente l’inconnu, est censé vous faire, au hasard, profiter du coup de bol ou pâtir de la déveine, et une étrange irrésolution de Marie s’est traduite, justement le 13 janvier 2008, par la question : « Où commence et où s’arrête la normalité ? », que Gunter Gorhan allait soumettre au corps verbal du café des Phares, toujours prêt à répondre aux désirs de l’esprit.

Interrogée là-dessus, Marie se dit « dérangée par la marge, en général étroite, permettant de trouver un équilibre entre les deux ». Un participant indiqua alors, à l’aide de Freud, que « si l’on ne passe pas à l’acte, on refoule », et un autre rappela « qu’il y a un ‘no man’s land’ entre normalité et anormalité », propos complété par un : « la norme n’est pas la loi » et par le « rapprochement à un sujet également proposé : ‘Peut-on juger sans préjugés ?’ »

Courbe de Gauss : 68% de la population a un QI entre 85 et 115Une fois admis le principe « que chacun a sa vérité », intrigué par le « où…où », un intervenant évoqua « la présence d’une zone grise entre eux » et on en est venu à « la courbe de Gauss » (un tracé en forme de cloche qui représente la probabilité d’une variable aléatoire) ainsi qu’à la « prise de conscience » ou à « l’utopie de l’universel ». Puis, après l’évocation des « écarts et des marges », du « pathologique », du « normatif des abeilles », du « doute de Montaigne : ‘en deçà et au-delà des Pyrénées’ », de « ceux qui bravent la norme comme Robert Badinter et Simone de Beauvoir », il fut observé que, « en dehors des cas extrêmes, nommément l’état de guerre et de paix où les comportements respectivement pacifiques ou agressifs dénotent, la normalité est la banalité ».

J’avais demandé encore un café et, comme toujours, le percolateur est venu perturber pour un bon moment les interventions, mais le breuvage pris ensuite me semblait bien meilleur que d’habitude et, comme je le fis remarquer à Léo, qui me l’avait servi, elle me répondit : « C’est normal, on a changé de lot ». La norme est, on le voit, une formule abstraite de ce qui doit être, mais peut devenir une posture habituelle, une manie pour ne pas dire un ordre dont on prendrait le pli et, réglée comme du papier à musique, la vie sociale se drape alors de la seule norme à ne pas incorporer, car elle émousse nos sensations et nous cache l’universalité des plaisirs.

La notion d’ordre est, finalement, une conception métaphysique qui intègre le sacrifice des volontés individuelles, attirées à peine par un idéal de puissance, quitte à y laisser sa peau. En temps de paix, les fils ensevelissent leurs pères alors qu’en temps de guerre ce sont les pères qui enterrent leurs fils et, à peine la situation rétablie, voilà que ça dégénère à nouveau ; les jours imposent et abolissent sans cesse la normalité. S’écartant de la moyenne, l’anormal crée le désordre et par conséquence une nouvelle norme, qui devient la nouvelle règle d’action ou de conduite. Comment savoir qui l’on est, sinon ? Quelle vision peut-on avoir de soi ? Sommes-nous des individus incertains dont la normalité est faite, entre autres, à coups de « restos du cœur », ou autrement dit, où le présent est aussi incertain que le futur et où l’estime de soi tient aux barrières entre le public et le privé ? « Être ou ne pas être » dépendrait au fond aussi bien des inégalités que de l’Égalité et de la Fraternité, la Liberté restant à la charge du bon vouloir du Souverain ?

La courbe de Gauss est devenue, sans doute, un intéressant instrument d’évaluation des moyennes s’approchant de la normalité, néanmoins, il y a là quelque chose qui cloche, si l’on se souvient que le « normal » se trouve justement dans le fait de « la mesure », y compris la monnaie et la balance, image symbolique de la justice. En effet, comme dans tout le monde antique, l’Homme fut en Grèce astreint aux besognes de la maison, avant d’être façonné aux affaires de la cité et « nomos » (« la loi »), moyen de désigner le monde normatif où s’exerce l’activité humaine, est devenu chez les romains « norma », « équerre » ; « équerrer » consiste donc à fixer un angle voulu, la mutation étant une anomalie tout à fait normale car, à un certain moment on ajoute ou l’on soustrait des données, à souhait. Des valeurs inégales sont ainsi comparables, puisqu’il s’agit d’une variation bien différente d’« être et non-être », l’espace et le temps étant les domaines où, dans la structure du monde (qui aspire à rejoindre son origine), se jouent des convenances, ou mieux, des congruences.

De même, notre vie participe également de l’agencement de l’univers, alternant une discontinuité certaine avec une continuité illusoire, au-delà du stade verbal et de notre durée historique, utiles uniquement pour conserver un semblant de contrôle de la réalité, moments de lien sacré, auxquels s’attache l’imagination surexcitée de chacun, parce que l’âme en a nécessité. Dans un tel domaine, le crime comme la nature de tout est un phénomène normal (pas dû à des causes fortuites), et la question pouvait s’inverser : « Où commence l’anormal et où finit la normalité ? », étant donné qu’il n’y a qu’un lieu d’action et que chaque agissement doit se conformer à la formule, c'est-à-dire, au jugement social qui assure un ordre, dont le principe est la conformité, traduite éventuellement par : « laisser faire la main invisible ». Fumer ou boire, était une attitude normale depuis tout le temps ; où finit-elle ? Aux pieds de la légalité, alors que nos droits n’ont d’autres principes que ceux que l’on se donne soi-même, la loi ne pouvant entraîner aucune adhésion qui ne soit nuancée d’une violence qui nous fait naviguer en permanence entre le normal et l’anormal, l’estime de soi risquant de s’effriter, au préjudice de nos rapports à l’autre, du désir de se connecter à lui, voire l’aimer.

Terrifié par les énormes codes qui ballottent les esprits et déterminent les jugements de valeurs tendant à conformer la société par l’équerre et le verbe, se questionnant sur « l’amour propre », Bernard Shaw répondit lui-même à son interrogation : « L’amour peut-il être sale ? Oui, quand il est bien fait »… Normal.

 

Sujet connexe : Comment reconnaître un esprit en bonne santé ? par Carlos ; par Marc

 

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1. Normes et sens commun
Ecrit par Gabriel. 15-01-2008
Dans un établissement scolaire, il y a un réglement qui fixe les normes du comportement de l' élève.
Si l' élève commet un acte paraissant anormal, l'enseignant le lui fait savoir, en général par une sanction. Mais celle-ci doit être adaptée avec justesse, c' est à dire qu' elle- même est soumise à une norme (qu' on peut appeler norme d' application).
S' il y a désaccord entre l'élève et l' enseignant, c' est une instance supérieure qui va décider de ce que la punition lui apparaît bien adaptée. Mais cette décision peut provoquer le désagrément de l' enseignant qui la trouve anormale. Il peut donc décider d' en référer à une hiérarchie au-dessus. Il s' ensuit que, en théorie, le problème de la normalité de l' acte initial de l' élève peut être rejeté à l' infini : on ne pourrait savoir ni où commence ni où finit la normalité de cet acte. Il faut donc qu' il y ait à une étape, irruption d' une décision autoritaire, arbitraire et indiscutable. Celle-ci n' est plus nécessairement calquée sur la norme car elle peut faire intervenir diplomatie, popularité, ...
Par jurisprudence, elle peut faire évoluer la norme. On ne peut prédire à l' avance où commence la normalité.
En psychologie de l' enfant, la norme du développement mental a été basée, à une époque, sur un modéle à atteindre, à un certain rythme, l' adulte-étalon. Je peux lire cette question posée dans une évaluation d' enfants de six ans "quand tu marches, tu le fais avec tes pieds. Et quand tu penses, avec quoi penses-tu ?" Un enfant répond "avec prudence !", un autre "je ne sais pas, je n' ai pas vu penser". Et si un questionné avait répondu "avec mes mains !" ? Dirait-on qu' il commence à être anormal ? . De toute façon, le fait de remettre en question une norme, c' est nécessairement établir une nouvelle norme.
Il y a aussi un problème de chevauchement du sens avec l' utilisation du mot "normal"
(pour quelle norme ?). Dans l' exemple précédent, une mère d' enfant peut dire :
"trouvez-normal qu' ils aient jugé mon fils anormal ?".
La normalité, pour le sens commun, se référe de plus, généralement, à la norme sociale ou psychologique et ainsi, l' anormalité est doublement connotée. Mais, si un individu arrive à quatre quinze ans avec une continuelle et parfaite santé, dira-t-on : est-ce anormal ? Est-ce une anomalie ? Est-ce normal ?(pour quelle norme ? norme du vivant, norme médicale...).

2. Alliances captieuses
Ecrit par Gunter Gorhan. 17-01-2008
Un bon "débat philo" - je préfère l'appeler "échange de réflexions", puisqu'il y a "battre" dans "débat" - est comme un bon film : on y pense encore après la séance. La mesure de sa qualité est d'ailleurs directement proportionnelle à la durée pendant laquelle un film, un échange, nous font penser. Il y a des matinées au café des Phares et ailleurs auxquelles je pense, que je "rumine" encore des années après... Résultat de mes ruminations depuis dimanche dernier : Ne faudrait-il pas distinguer entre deux types d'anormalité opposés l'un à l'autre, entre l'infra-normal et le supra-normal ? Il conviendrait peut-être d'opposer l'anormalité du criminel, du pervers, de certaines folies (toutes ne sont pas "sacrées" et créatrices), de certaines insurrections (toute révolte ou rébellion n'est pas porteuse d'avenir) à l'anormalité du génie, du créateur, de l'authentique révolutionnaire. Non seulement dimanche dernier, mais très souvent on peut observer des alliances fallacieuses entre les "infras" et les "supras"; ces alliances ignorent une loi de la vie, conceptualisée par Hegel, qui peut s'énoncer ainsi: "On ne dépasse (on ne devient "supra") que ce par quoi on est passé", autrement dit pour pouvoir prétendre à une anormalité positive, celle du "marginal créateur", il faut d'abord être passé par une normalité. Ici, je retrouve les zones grises évoquées dimanche dernier : il n'est pas toujours facile de faire la distinction entre infra et supra. Une raison de plus pour continuer nos échanges hebdomadaires..

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