La solitude est la misère des hommes supérieurs
20-01-2008

En ce dimanche 20 janvier, parmi les 16 sujets du jour au café-philo des Phares, l’animateur choisit « la solitude est la misère des hommes supérieurs », citation attribuée à Nietzsche. L’auteure du sujet rapporte que cette citation a fait l’objet d’un débat la veille dans le café-philo qu’elle anime à Boulogne, et qu’elle l’a proposée aujourd’hui aux Phares pour tenter d’aller plus loin.

Le penseur - Rodin (1881)D’après mes recherches, la phrase telle qu’elle a été formulée ne serait pas de Nietzsche. Au mieux, elle pourrait être inspirée des Aphorismes sur la sagesse dans la vie d’Arthur Schopenhauer : « L'homme intelligent aspirera avant tout à fuir toute douleur, toute tracasserie et à trouver le repos et les loisirs ; il recherchera donc une vie tranquille, modeste, abritée autant que possible contre les importuns ; après avoir entretenu pendant quelque temps des relations avec ce que l'on appelle les hommes, il préférera une existence retirée, et, si c'est un esprit tout à fait supérieur, il choisira la solitude. Car plus un homme possède en lui-même, moins il a besoin du monde extérieur et moins les autres peuvent lui être utiles. Aussi la supériorité de l'intelligence conduit-elle à l'insociabilité ». Vous me direz peut-être : que la citation provienne de tel ou tel philosophe n’est pas bien grave après tout, d’autant que les deux auteurs présumés ont au moins un point commun : leur misanthropie. Cependant, s’il est vrai qu’on n’a pas progressé sur le fond puisque le débat n’a pas commencé, au moins en savons-nous un peu plus sur le contexte dans lequel s’inscrit la phrase proposée ; et c’est déjà l’amorce d’une démarche philosophique, non ?

Bien, il est temps d’entrer dans le vif du sujet. Le substantif « misère » serait à retourner, nous a-t-on précisé, et vaudrait pour « gloire » par antiphrase. Mais l’expression qui suscita le plus de réactions fut celle d’« hommes supérieurs » d'où l'importance de savoir de quoi l'on parle : dans la phrase de Schopenhauer, il est question d'esprit et non d'homme. C’est quoi un homme supérieur ? Et si la solitude est une misère pour un homme supérieur, qu’est-ce que ça doit être pour un homme ordinaire ! Au cours du débat, cette expression dérangeante fut tour à tour remplacée par : grands hommes, hommes d’exception, hommes hors du commun, génies, grands maîtres, ceux qui ont un gros QI, ceux qui visent le supérieur… et enfin « ceux qui cherchent à se dépasser ». Tiens, me suis-je dit, pour une notion prétendument difficile à définir, les synonymes ne manquent pas... Les grands hommes prendraient leurs grandes décisions seuls, les grands artistes ou les grands savants seraient seuls avant que leur art ou que leur découverte soient reconnus. Cette solitude serait donc leur seule et leur plus grande misère, puisqu’ils auraient tout le reste.

Qu’un homme se croie lui-même supérieur ou qu’on le reconnaisse comme tel ne change pas fondamentalement la donne : de nos jours, le concept d’homme supérieur passe mal. Au mieux pourra-t-on qualifier un homme de génie dans un domaine particulier (musique, peinture, mathématique, philosophie,…), mais il n’est plus question pour lui, aussi supérieur soit-il, de prétendre à l’universalité. On n’en veut plus de la supériorité déclarée. On l’a désormais enterrée au profit de l’idée que « nous sommes tous égaux ». Mais, sous un égalitarisme d’apparence, faisons-nous autre chose que nous mentir à nous-mêmes ? Suffit-il de nier l’existence d’hommes supérieurs pour endiguer la capacité d’admirer, de vouloir se dépasser ? De même, l’enfant peut-il se passer de ses parents pour s’accomplir, le disciple peut-il se passer du maître pour progresser ? L’homme supérieur considéré en tant que maître, que modèle à suivre, incarne l’idéal nécessaire à la réalisation de soi. Les enfants, les adolescents, les personnes à la recherche d’un idéal d’eux-mêmes ont besoin de modèles humains, de figures d’authentification pour avancer. Ainsi le magister (celui qui agrandit) incarne-t-il celui qui aide à devenir maître, sans lequel on ne pourrait pas devenir maître à son tour ; d’où la formule : « Il faut des maîtres pour se passer de maîtres ».

Mais qu’advient-il lorsque le disciple dépasse le maître ? C’est alors qu’il se sent seul, confronté à lui-même. La solitude se présente comme une nécessité pour celui qui veut s’inscrire dans une démarche d’élévation spirituelle. Il semble que les traversées du désert, les épreuves tragiques, les luttes contres les démons intérieurs soient des étapes incontournables du processus d’évolution vers le dépassement de soi. Pour autant, solitude et misère sont-elles toujours liées ? On peut en douter, tant la solitude revêt de formes, de la plus agréable, la plus riche, à la plus sombre, la plus misérable. La solitude peut être choisie ou subie, et sera naturellement mieux supportée dans le premier cas que dans le second. Elle fait également partie intégrante de certaines activités créatrices où le recueillement, la réflexion, la confrontation à soi-même, le silence sont nécessaires. Par ailleurs, on peut être seul sans être dans l’isolement, sans être coupé du monde (lors d’une méditation, par exemple). A contrario, on peut se sentir seul au milieu d’une foule, fondu dans la masse, un numéro parmi d’autres numéros ; ce qui me permet de raccrocher Nietzsche au débat, après avoir vainement tenté de le disqualifier en début d’article : « Dans la solitude le solitaire se ronge le cœur ; dans la multitude c'est la foule qui le lui ronge. Choisis donc ! »

Ainsi, le philosophe nous exhorterait à nous libérer de Dieu, des dogmes, à être créatif, à sortir de nous-mêmes. Comment ? En s’isolement de la masse, en puisant en soi, pour finalement transcender cette solitude provisoire par la création. Mais, est-il donné à tout le monde d’assumer le poids de la liberté et de sa singularité ? Et s’estime-t-on assez pour aller jusqu’au bout de soi-même ? Sans compter que s’isoler pour créer ou écrire est une attitude socialement inacceptable dans certaines cultures, comme en Afrique par exemple. Et puis, devenir un surhomme pour quoi faire ? Certainement pas pour son bonheur personnel, si l’on en juge par le désert affectif de la vie d’un Schopenhauer ou d’un Nietzsche. Pour le bonheur des autres, alors ? Que les ouvrages laissés par les grands auteurs soient des compagnons de voyage appréciables, nul n’en doute ; mais de là à voir un altruiste dans le surhomme nietzschéen, il y a un pas que je ne franchirai pas… Il m’apparaît alors comme une évidence que la véritable misère des hommes – supérieurs ou non – relève plus de leur mutuelle incompréhension que de leur solitude.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Rapports entre solitude et supériorité
Ecrit par gamin. 23-01-2008
Ce n'est pas la supériorité qui cause la solitude mais la solitude qui cause la supériorité. Au moment de l'étude on cesse d'être au contact des autres par le coeur. Le chasseur solitaire est un homme sans coeur. Par là, il domine les autres et son indifférence à leur endroit provoque en eux le sentiment de sa supériorité. Loin de la lui reprocher ils l'admirent et se mettent volontiers à sa suite. Le snobisme en est la preuve. Loin d'être seul l'homme supérieur reconnu comme tel est adulé.

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