Solitudes
Écrit par Carlos Gravito   
21-01-2008

Distraits pensifs, peut-être, « les absents ont toujours tort », décida dès le XVIIIème siècle Philippe Néricault (dit Destouches), alors, pleins de sollicitude, les habitués du compromis entre les Lumières et le marc de café se présentèrent dare-dare aux Phares, le 20 janvier, afin de cogiter sur la question d’Irène : « La solitude est-elle la misère des Hommes supérieurs ? », que Gérard Tissier soumit à l’assemblée, malgré le peu de compassion provoquée chez tout le monde par la débine de l’Homme supérieur, étant donné que son principal souci est de tout hisser vers soi, comme le jardinier soulève la fragile poire, avant de la détacher.

Napoléon à Saint-HélèneL’auteur du sujet dit souhaiter « que l’on exploite toutes les pistes contenues dans la citation et intéressant des Hommes comme Napoléon, avant ses batailles, qui doivent devenir des êtres extraordinaires pour sortir de la masse et émerger vers la gloire », mais Roscha, qui prit la parole ensuite, avoua « ne pas savoir qu’est-ce un Homme supérieur », se demandant : « suis-je inférieure ? » et concluant : « Un homme seul est une catastrophe, tout le reste c’est du blablabla, n’en déplaise à Irène ».

L’animateur rappela que « la solitude renvoie à la métaphore de l’Homme qui va vers la montagne où il y a moins de monde que sur la vallée » et quelqu’un y vit « celui qui cherche à se dépasser plutôt qu’à se rendre supérieur, puisque l’on est tous dans le même bateau » alors que quelqu’un d’autre insistait que «  quand on aime les autres on s’intéresse à eux, preuve de supériorité, donc », occasion pour Irène d’ajouter que « le cas de Napoléon pourrait être celui d’un grand artiste qui rame, avant d’être reconnu ; c’est ce que demande Nietzsche à chacun », et pour Gérard de citer « Picasso, souffrant de ne pas rencontrer quelqu’un à sa dimension ».

Jean, se référant à Jacques Brel, qui désirait « être beau et con à la fois », se prit de compassion pour celui qui « fait un complexe d’infériorité, car il faut savoir gérer sa solitude » ; Gunter, « ‘appuya là où ça fait mal’, pour évoquer le rejet du maître, et la nécessité de celui-ci pour le dépasser, un maître étant autre chose qu’un gourou » ; Michel se déclara « choqué par le mot ‘supérieur’ lui préférant ‘hors du commun’ donnant comme exemple Bob Fischer, un grand génie des échecs, qui venait de mourir ».

Prenant la parole à son tour, Daniel nous fit partager son « étonnement pour le fait que, ‘étant tous égaux, pour les Lumières’, Nietzsche vienne à parler ‘d’Homme supérieur’, alors que pour s’en débarrasser et crier ‘ni Dieu ni maître’ il nous fallait une bonne quantité d’énergie », déduisant que « si l’on n’est pas admiratif on n’est pas grandi et que la solitude est le lot de tout le monde ». Alfred se référa au « retour sur soi de Candide (Voltaire) ; l’intervenante d’après a comparé le cas de « Picasso qui, génial, cherchait quelqu’un à sa hauteur, et de Salvador Dali, lui pas génial, se considérant comme tel » ; Simone, une fois « remémoré Matisse et son amitié pour ses paires, vint sur la solitude des SDF, victimes d’un choix personnel ou des incohérences de l’économie, pour conclure que solitude n’est pas le corollaire de supérieur » et Marie-Sylvie décela, dans « l’expression qui nous préoccupait, une association avec le Yi-King, jeu de divinations de la spiritualité chinoise », les participants qui s’en suivirent faisant savoir que « la solitude s’inscrit comme nécessité » et « qu’il n’y a plus de mécènes mais des sponsors, des chiffres, des surdoués et des QI partout, au point de mettre la pagaille dans les écoles ».

- Le rapport à un maître est un piège, argua Pierre-Yves, car il y eut une relation maître/esclave pendant deux mille ans, puis une autre maître/élève correspondant au message du Christ et le nommé ‘maître’, n’est que quelqu’un plus loin dans le chemin, solitude ayant la même racine que « soleil » et « sol ».

C’est alors que l’on apprit, d’une nouvelle l’intervenante, « l’ambiguïté du mot ‘maître’ par rapport à ‘dominus’, recouvrant deux réalités différentes », de Pierre que « l’idée de ‘grand Homme’ isole celui-ci du reste (voir la vie affective misérable de Nietzsche), alors que Jésus assume sa mort même seul face à elle », de Georges que « tout ce qui compte c’est la spontanéité d’aller vers les autres » et, d’un des derniers locuteurs « que sa solitude réside dans le fait qu’il perçoit les autres mais n’est pas persuadé de leur existence ».

Il semble, effectivement, que l’autre est impossible à atteindre mais la « misère » des Hommes supérieurs ce n’en est pas une. Leur solitude est un aveu de puissance et non de fragilité, qui va, elle, aux infortunés, aux opprimés et aux minus habens. Leur solitude n’est pas la solitude d’un moi atrophié, mais celle d’un moi dynamisé par l’idée d’un but nécessaire, une innovation esthétique, une victoire retentissante ou une revanche vengeresse pour que ce qui est, soit, et que, sans un pli, tout prenne la place due à son rang, une rencontre avec soi dans un monde duquel l’Homme supérieur ne s’est pas coupé.

Et pourtant, plus maligne que celle de « Jacob lors de sa lutte avec l’Ange », moins tragique toutefois que celle du Christ dans le « Jardin des Oliviers », « La solitude du coureur de fond » (d’Alan Sillitoe), est une réflexion critique sur les intérêts insoupçonnés du pouvoir, à travers le récit d’un jeune délinquant (auquel l’établissement pénitencier laisse la liberté de courir en endurance dans l’intérêt de ses geôliers) qui tout le long de la course victorieuse imagine le sale tour à leur jouer : perdre sur la ligne d’arrivée, la solitude transmutée en indomptable sollicitude.

D’autant plus pénible qu’elle suppose la présence et la connexion implicite avec l’autre, la solitude (des déprimées ou des opprimés), « est à l’esprit ce que la diète est au corps », dit Vauvenargues mais, quoique nécessaire (si l’on veut) dans le régime alimentaire, l’isolement peut être mortel s’il est inexorable et sa durée se prolonge pour trop longtemps. La solitude pèse d’un poids encore plus lourd que la privation de nourriture, plus subtil aussi que celui du silence, car c’est une étrange modalité du rapport à autrui, témoin, et une singulière façon d’être absent de toute compagnie, du « souci de soi » Platonicien, de « la tranquillité de l’âme » chère à Sénèque ou de « la doctrine des passions dont Thomas d’Aquin fait mention, même si « La solitude, ça n’existe pas », comme le martela quatre fois Gilbert Bécaud, l’air absent. « Ça ne me fait pas peur », continua-t-il, ébahi… « Car la radio [et] la télé sont là… »

 

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. C'est la solitude qui cause la supériorité.
Ecrit par gamin. 23-01-2008
Ce n'est pas la supériorité qui cause la solitude (car sans cela elle ne serait jamais reconnue comme telle) mais, au contraire, la solitude qui cause la supériorité. Le vrai travail créatif d'étude ne s'effectue que dans et par la solitude, dans le renoncement aux mondanités qui n'engendrent que la médiocrité liée au narcissisme. L'héroïne de Pearl Buck qui veut étudier le monde s'isole des siens pour mieux y arriver. Là réside le risque: Bobby Fischer ou Tournesol, même échec. A force de s'isoler ils ont perdu le contact avec les autres. Reinhard Heydrich en fournit un exemple probant. Escrimeur et cavalier de niveau olympique il était aussi un violoniste de niveau international. Sa cruauté signe sa formidable solitude et nous amène à dire que s'il est vrai que le coeur est un chasseur solitaire il l'est aussi que le chasseur solitaire est un homme sans coeur. Tout se passe comme si chacun de nous avait le derrière entre deux chaises et qu'il lui faille choisir entre la médiocrité et la mondanité d'un côté et la supériorité et l'isolement de l'autre.

2. La solitude est-elle la misère des hommes supérieurs?
Ecrit par Hamm Robert. 24-01-2008
Si la solitude est la misère des hommes supérieurs c'est que l'homme supérieur ne l'est sans doute qu'en stupidité....

Car quiconque ne se connaissant "qu'élémentairement" en psychosociologie SAIT qu'un tel sentiment
n'est qu'une abstraction vide de sens....

Ainsi peut-on "croire" être seul,en avoir l'impression ou copier "inconciemment" un autre âne pour en avoir la confirmation.....
En somme une perte de communication avec soi-même,un idiotisme,en fait.....
OU,peut-être, ne aphasie momentanée ou une incapacité à exprimer ce que l'on ressent peut donner l'impression d'être incompris en produisant le même résultat....

L'analyse pseudo psychologique d'une impression sociale aussi élementaire
ne mène qu'au même....
Le solitaire "se trompe" tout aussi inconsciemment qu'effectivement....
Inconsciemment parce que sa conscience lui ment:étant vraiment seul il faudrait qu'il soit le seul vivant sur terre....
Effectivement parce qu'un telle impression ne peut exister qu'auto-suggestivement....
Ainsi l'auto-suggestion "automatisée" est aussi auto-hypnotique,simplette et unilatérale....
Quelqu'un "se" ment de cette manière pour croire "en" un isolement,"en" une abstraction affectivement désuette....
Seul un aveuglement ou un abrutissement plus ou moins "plat",
telles sont les catégories de ce genre de crétinisme.....

Si donc"l'homme supérieur" doit donc être un crétin,que doit-il advenir de

l'homme inférieur?.......

Ainsi mon beau-frére me dit une fois qu'il était d'accord avec Darwin.
Lui,Darwin, ayant été le seul descendant du singe qu'il connaisse....
Ce en quoi Darwin en tant qu'homme "supérieur" eu démontré son crétinisme:
indépendamment de l'exactitude de ses théories l'incapacité à comprendre
la nature INSULTANTE de ses affirmations génétiques....
Pour mon beau-frère il n'étant donc en "aucun cas" question d'accepter
une quelconque singerie génétique d'où quelle provienne,d'ailleurs....
De même Napoléon....
...En Allemagne fédéral,par exemple, il est toujours encore compris comme un fou illuminé
ou un boucher.....
Combien (surtout des français)ont du mourir pour ses victoires de Pyrrhus
(hors mis l'aveuglement correspondant à sa polpularité....)
Sa "solitude" est donc bien celle du Dôme des invalides ....

Mais que résulte-t-il d'une telle supériorité aussi incomparable?
Une misère ou une peau de chagrin?
Est-ce que l'homme supérieur l'est aussi en intelligence,comme cela devrait"aller de soi"?
N'est-ce pas plutôt "cela" sa misère au lieu que cet idiotisme de solitude?....

3. Solitude et transcendance
Ecrit par Nadia. 07-02-2008
L'excellence, la virtuosité....dépassent ,très largement, la simple maîtrise d'un savoir dans une discipline et, plus précisément encore,dans un domaine de pointe lié à cette discipline en particulier qu'elle relève des sciences ou des arts.Le virtuose, par exemple, n'a pas seulement atteint un certain degré de maîtrise de son instrument. Il fait corps avec lui et, dans des cas d'exceptions, où le savoir se conjugue avec un certain degré de conscience, il s'incarne dans la musique. Il est la Musique! Il en est de même, me semble-t-il, pour tous les savoirs. Alors, peut-on transmettre cette connaissance là ? On peut essayer de la communiquer mais la transmission suit un tout autre parcours. La gageure, c'est d'être à l'écoute pour entendre et se faire entendre quelle que soit la complexité. Alors, on n'est jamais seul(e)!

4. l'ineffable de la virtuosité
Ecrit par nadia. 07-02-2008
P.S. : la virtuosité transcende le savoir et nous questionne sur l'ineffable.

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