Des racines et des ailes
03-02-2008

C’est par un beau soleil mais un froid de canard que je me rendis aux Phares en ce dimanche 3 février, avec cette même joie intérieure, cette même attente délicieuse que quelque chose se passe. Je ne fus pas en reste. Parmi les 13 sujets proposés, l’animateur n’en choisit pas un, mais deux : « Avoir des racines » et « Qu’est-ce qui fait communauté ? » Bien que l’on puisse facilement établir un lien entre ces deux sujets, ce choix m’a tout d’abord paru suspect du fait d’une part, qu’on a habituellement du mal à venir à bout d’un sujet unique et d’autre part, que la problématique ne me semblait pas évidente a priori. Eh bien, j’avais tort. Le débat fut très intéressant. Comme quoi, il n’y a pas de recette (après tout, est-ce un mal ?)… Mais jugez-en plutôt par vous-mêmes.

 Commençons par les points communs aux deux sujets retenus : un participant releva le problème de l’identité et celui des désaffiliations ; un autre pointa ceux de l’exil, du déracinement et de l’enracinement ; un autre nota que le mot « communauté » peut avoir une connotation négative contrairement à « racine ». Le thème sur les racines sembla inspirer davantage, se prêtant sans doute plus facilement à toute sorte de métaphore. L’animateur fit remarquer qu’avoir des racines n’était pas l’apanage des humains ; les plantes et les mots en ont également. Alors, que signifie « avoir des racines » ?

Pour certains, les racines sont d’abord liées à la nature du vivant ; par ailleurs, elles sont enterrées et donc non visibles bien que faisant partie du sujet ; enfin, elles ne sont pas le sujet même bien qu’elles le fondent. D’autres eurent recours à la généalogie pour relativiser les notions d’origine ou d’appartenance contenues dans l’idée de racine : par exemple, se targuer aujourd’hui d’une origine aristocratique remontant à vingt générations (soit au règne d’Henri IV) suppose une lignée d’environ un million de personnes (2^20), dont il est statistiquement permis de douter qu’elles fussent toutes des aristocrates. D’autres encore réfléchirent sur la trilogie racines, communauté et identité : faut-il qu’une plante exotique s’adapte à la nouvelle terre dans laquelle on l’enracine ou faut-il également importer sa terre d’origine ? Où sont les véritables racines, les véritables liens ? N’est-ce pas plutôt l’absence de projet commun qui déclenche le réflexe du repli identitaire ? Dans une société où le don et le contre-don ont cédé le pas aux impératifs marchands, les liens sociaux se sont peu à peu taris et déshumanisés jusqu’à se réduire à la formule économiquement correcte du « on est quitte ».

À propos d’origine, l’animateur évoqua le cas atypique de la musique, dans laquelle il n’y a aucune obligation de respecter une origine quelle qu’elle soit. En effet, on peut trahir ou transgresser ses racines musicales sans que cela pose le moindre problème, contrairement à la plupart des autres domaines dans lesquels intervient la notion d’origine. Un intervenant mit en opposition la verticalité des racines, représentant le lien profond qui nous rattache à notre passé, à l’horizontalité de la mondialisation symbolisée par Internet. Ne serions-nous pas à la croisée de ces deux chemins, où la solidité du rhizome le dispute à celle du réseau ? L’animateur nous invita alors à arrêter de procéder par association d’idées ; en effet, la métaphore de la racine végétale a ses limites et s’adapte difficilement au cas des humains.

Le premier lien véritable entre racine et communauté fut établi à travers l’intervention qui suivit. L’homme est avant tout un Terrien, dépendant du milieu dans lequel il vit. Or, la Terre n’a pas qu’un seul terroir, et chaque terroir exerce une influence sur ceux qui y vivent (de la vigne aux êtres humains), et notamment sur le devenir des groupes, des communautés. Des différences d’un terroir à l’autre, d’une région à l’autre, d’un continent à l’autre se font jour, créant une richesse née de la multiplicité et de la diversité. Faut-il se réjouir ou se désoler de ce conditionnement « territorial » ? Ou vaut-il mieux, après en être revenu, cultiver sagement son jardin à la manière du Candide voltairien ?

Ces échanges rappelèrent à une intervenante la querelle du peuplier qui opposa André Gide et Charles Maurras. À ce dernier qui soutenait la thèse de Maurice Barrès de l'enracinement, Gide fit observer que les transplantations successives d’un peuplier, loin de nuire à son développement, favorisent au contraire sa croissance. Doit-on en conclure que la culture l’emporterait sur la culture ? Et faut-il choisir entre déracinement ou enracinement ? Pas facile, car l’aliénation serait pour les uns le fait d’un déracinement (perte de repères), et pour les autres le fruit de l’enracinement (perpétuer et reproduire ce qu’ont fait nos ancêtres). Perdre ses repères ou se perdre dans son repaire...

Ces histoires de vies et de communautés déracinées menaçaient d’enraciner le débat. Il était temps de le faire décoller. Ce fut fait lorsqu’un intervenant lança tout de go : « Les racines, ça nous plombe le cul ! » C’était tellement vrai ; encore fallait-il le dire. « Ce qui s’oppose à la racine, ce n’est pas la tige, c’est l’air. Les idées sont dans l’air et non pas sous terre ! » Finalement, même les déracinements peuvent être bénéfiques dans la mesure où ils nous font prendre conscience de ce qu’il y a d’essentiel pour nous, de ce qui nous constitue. Des repères spirituels peuvent alors se renforcer, qu’aucun exil ne pourra plus déraciner. Ainsi, l’autonomie véritable, l’affranchissement, la liberté ne se gagneraient que grâce à, ou qu’au prix d’un déracinement.

Un débat riche et dense, donc. Un participant fit remarquer que le débat s’articula autour des deux notions fondamentales : l’espace (racine, communauté, terroir) et le temps (origine, ancêtres, descendance). L’auteur du sujet « qu’est-ce qui fait communauté ? » se plaignit qu’on n’avait pas vraiment répondu à sa question. C’est vrai, même s’il est évident que des racines communes peuvent fonder une communauté. Mais en va-t-il de même pour toute communauté d’esprit et de valeurs ? L’animateur rappela alors le paradoxe de deux besoins en apparence antagonistes : celui de se différencier, de se singulariser, d’être soi-même qui s’accompagne souvent du besoin d’appartenance à un groupe, à une communauté. On est ainsi à la fois semblables à l’intérieur du groupe, pour mieux se différencier de l’extérieur.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Identité à géo-métrie variable
Ecrit par Georges. 04-02-2008
Nul n'entre ici si il n'est pas géomètre !

Géo=terre / métre=mesure / ...qui ne sait pas mesurer la terre /marquer son territoire.

Faut-il introduire la tête dans la propriété privée, comme l'autruche, en exposant son derrière au monde ?

2. Racines et milieu
Ecrit par Gabriel. 04-02-2008
Il est à souligner que lorsque nous sommes face à un arbre en bonne santé, nous ne faisons que rarement allusion à ses racines, sauf si, par leurs ramifications, elles menaçent le mur de la maison.
C' est quand un problème survient quant à l' état du feuillage que l' on s' attache à examiner, non pas les racines, mais la nature du sol dans lequel elles sont plongées :
composition, irrigation...Permet-il aux racines d' y puiser ce qui est nécessaire à l' élaboration de la sève brute pour l' acheminer vers la partie aérienne où aura lieu sa transformation en sève élaborée pour assimilation ? C' est cette métaphore qui est à considérer quand on songe à l' homme. On évoque ses racines essentiellement quand on perçoit un problème d' adaptation à son nouveau milieu, mais on confond trop souvent racines et milieu qui les contenait précédemment. Ses racines sont là pour puiser une
" chose " qu' elles vont transmettre et que l' homme devra assimiler pour se fortifier; alors que sont ces racines et cette " chose " comparable à ka sève brute du végétal ? Il semble que la " chose " soit issue de son environnement ( éléments culturels, politiques, religieux ) et que les racines, qui sont proprement attachées à l' homme, soient ses facultés de perception, d' appréhension, de séléction. Bref, si on maintient la métaphore avec le rôle des racines du monde végétal, nous devons faire analogie entre racines et facultés humaines ( et non entre racines et milieu ).

3. Est-ce ainsi que les hommes habitent ?
Ecrit par Gunter Gorhan. 07-02-2008
Il me parait évident que l'hyper-liberalisme actuel (on privatise tout), aussi dogmatique et condamné à terme que l'était le stalinisme (on nationalise tout) a tout intérêt à faire du déracinement une valeur à la mode; beaucoup de gens de "gôche" tombent dans le panneau et prônent le nomadisme, la mobilité, la réactivité, autrement dit l’adaptabilité ; or les microbes et même les rats s’adaptent bien mieux que nous les hommes, qui depuis qu’ils existent ont adapté l’environnement à leurs besoins, désirs et valeurs…La philosophie allant par définition aux racines, étant donc par définition radicale doit mettre en question cet engouement soudain pour une misère qui faisait encore horreur il y a peu : « L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnue de l’âme humaine. C’est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. Participation naturelle, c’est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l’entourage. Chaque être humain a besoin de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie » (Simone Weil : L’enracinement, Gallimard 1949).
Lorsque l’hyper-liberalisme nous aura habitué à vivre sans réagir, sans protester dans des non-lieux tels que les aéroports, les péages d’autoroute ou zones industrielles (qui sont exactement les mêmes partout dans le monde), lorsque nous serons définitivement déracinés, nous accepterons tout et n’importe quoi, jusqu’aux pires barbaries. Mais, heureusement, la « philosophie dans la cité », radicale parce qu’enracinée, veille…

4. La Communauté et la question des origines communes
Ecrit par Nadia. 10-02-2008
Pour reprendre cette métaphore, les mauvaises herbes ont aussi des racines. Elles peuvent pourrir sur des sols argileux ou se propager à grande vitesse et asphyxier le reste de la végétation. Autrement dit, n'encensons pas la nation, le terroir, la communauté, la famille........Tout cela a ses propres limites et obéït à des règles auxquelles on peut ne pas adhérer parce qu'elles sont rétrogrades, conformistes, aliénantes, injustes etc..... Ne rien renier de ses origines, parfois multiples, composites... mais pouvoir s'en éloigner pour comprendre, exercer son esprit critique et tendre vers un mieux pour l'ensemble de la "communauté". Il est vrai qu'on ne peut pas se construire, atteindre un certain équilibre sans stabilité, enracinement dans un milieu propice à l'épanouissement et là, l'affectif joue un rôle essentiel. Il me semble, mais je peux me tromper, que les lieux importent peu ;ce qui est insuflé au "sein" même du milieu est vital.

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