Racines ou ailes ?
Écrit par Carlos Gravito   
04-02-2008

Captif d’une actualité fraîchement repiquée, je fredonnais : « Quelqu’un m’a dit que nos vies se fanent… [et nourrissent les pissenlits] », cheminant d’un pas délié vers le café des Phares, où Daniel Ramirez nous servait, le 3 février, un cocktail fait de « Qu’est-ce qu’avoir des racines ? » (une recette de Charles), et de « Qu’est-ce qui fait communauté ? » (préparation de Martine), ce qui était plus que suffisant pour ouvrir une nouvelle voie royale à l’être, si d’aventure il se trouvait coincé dans des abyssales perplexités, alors que l’humanité entière est renfermée dans un seul Homme.

Enfin. Charles se dit embarrassé par la question, « parce que, dans le monde actuel, il se sent plus graine que racine », Martine voulait tirer au clair « quel est le sentiment qui fait lien » et Daniel se décida à « accepter les deux thèmes, car il les jugeait très proches l’un de l’autre, d’autant plus qu’il n’y a pas que les humains qui peuvent s’en réclamer, mais aussi les mots, tandis que les choses, elles, ont une origine mais pas de racines ; pourtant, la question, étant délicate, était susceptible de provoquer plus de conflits que des réflexions », craignait-il.

 Pas du tout. Pierre Yves a, d’entrée de jeu, proposé « trois horizons de réflexion : la racine, la tige et les affects » et, prenant comme exemple « la maison, où il habite, ainsi que ses fondations, se dit désintéressé des racines, les siennes en l’occurrence » ; observant que « les fondations ce ne sont pas des racines », l’animateur répéta donc que « les mots ont des racines et les idées plutôt des fondements ».

Michel a alors mis en évidence « le cas spécifique de l’arbre généalogique qui, potentialisant les groupes, peut remonter très loin pour trouver l’ancêtre illustre que l’on préfère, parmi tous les autres, l’arbre branchu devenant la métaphore de la racine multiple », Linda fit référence « au déracinement dû à l’exil ainsi qu’à la difficulté de créer de nouveaux liens par l’assimilation », Gunter, saluant la richesse des sujets, « rapprocha celle-ci de l’identité, une réussite du don et du contre-don, qui fait ‘d’un tas un tout’, selon Régis Debré et la spiritualité laïque de la ‘Trinité Républicaine’ », et Roscha a même comparé « ces mouvements de populations à la transplantation de cépages, aux résultats très féconds en général », succès auquel Charles « associa le terroir », Nadia voyant « dans tout ça, multiplicité, diversité, profondeur, au-delà du sens initial », tandis qu’Ahmed protestait « que l’on n’est pas du bétail, à marquer au fer rouge ».

« Pensant aux tambours d’Afrique et à leurs peaux », Martine en est revenue « à la Techno et aux musiques de certains milieux qui auraient en commun une telle désarticulation des sons, autant de moments de séparation généralisés dans tous les arts », soutenant que « les racines ne font pas lien ni communauté ». Puis, entre autres, Olivier jugea que « nous avons un état d’esprit en réseau différent des végétaux et que la charge des mots nous transmet quelque chose d’horizontal, du type rhizome, soit, une histoire plus structurante que la profondeur verticale des racines » et Marc nota « qu’un pays d’émigration est une auberge espagnole où l’on trouve ce qu’on y amène », juste avant que ne surgisse « ‘La querelle des peupliers’ entre Gide et [Maurras, cf. Marc] Barrès » (rapportée par quelqu’un dont la conclusion était que « la culture l’emporte sur la nature, du fait que ces arbres sont d’autant plus robustes qu’ils sont replantés à plusieurs reprises ») et que Marie-Sylvie ne témoigne du « vécu dans son lycée, où elle a des étudiants de 19 origines différentes dans une seule classe, une richesse, au fond, mais toujours mal comprise ».   

« On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes », assure un proverbe juif or, les racines, employées comme lien social, sont l’antiphrase par excellence, car elle exprime le contraire de ce qu’on veut dire, si l’on pense à une implantation dans un certain milieu afin d’y évoluer librement selon les ailes de son désir, et pas à l’image du rhizome, cher à Deleuze, qui se résume à une tige souterraine produisant d’éventuels bourgeons aériens. Comme si des mots nous manquaient, les répliques se transforment dès lors en de nouvelles questions dans une chambre d’écho de souverains captifs, en quête d’âme et d’assurance, plus que de regroupement ou d’attache à une communauté qui existe indépendamment de nous-mêmes. Pour se constituer les racines d’une nouvelle raison d’être, sans déperdition de la vitalité, outre un drainage efficace, il nous faut se remuer le derche et le faire plutôt à l’aide du ciel, par une pensée volant de ses propres ailes au dehors, qu’enterré dans les profondeurs, parce que l’Homme n’est pas une entité des ténèbres, une taupe ou une patate. La frontière entre les deux n’est pas une limite ni un simple lieu de transit ; c’est un endroit à partir duquel du nouveau se fait jour, échangeant les choses, telles qu’elles sont, contre des mots qui ne le sont pas et où survient l’interrogation : qu’est-ce qui me relie à ce qui n’est pas moi ? La boue qui me colle aux semelles ou la rencontre avec ce qui me ressemble, cet « être ou ne pas être, autrement », qui me trotte dans la tête ; une moitié qui préside à la rencontre d’autrui.

A propos. Ayant démérité de ses ailes, Lucifer imaginait le long d’une falaise de retorses embûches à tendre à la communauté des chérubins quand, ayant trébuché sur un rhizome, il allait plonger dans le précipice, si une providentielle racine ne s’était pas présentée à la portée de sa main. Il s’y agrippa de toutes ses forces mais de sitôt elle se mit à craquer et, levant les yeux au ciel, le malin hurla :

- Il y a quelqu’un ?
- N’aie crainte, lui répondit une voix qui ne lui était pas étrangère. Lâche cette racine et tu iras t’allonger en douceur en bas du ravin.

Lucifer allait acquiescer mais, se ressaisissant, cria :

- Il y a quelqu’un d’autre ?

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Fiat Lux
Ecrit par Georges. 04-02-2008
Pourquoi Lucifer, le porteur de lumière/technologique n'est pas éclairé dans les sciences humaines ? Quelle sorte de racines identitaires a son arbre généalogique ?

par Georges de Bruxelles

2. Racines et communautés
Ecrit par Gunter Gorhan. 08-02-2008
Racines et communautés
Le déracinement et le nomadisme sont à la mode (J. Attali entre autres), il n’y a que franchouillards et culs terreux qui s’attachent encore à quelque lopin de terre, le patriotisme est vilipendé et confondu avec le chauvinisme. Or, il paraît impossible d’aimer sans s’aimer et sans nous aimer (cf. Stiegler : » Aimer, s’aimer, nous aimer »). Sans fraternité, l’égalité dégénère en égalitarisme (l’envie de ceux qui auraient plus) et la liberté en tyrannie narcissique (je fais ce que je veux). Les progressistes libéraux-libertaires ne se rendent pas compte qu’ils défendent naïvement les mêmes intérêts que les firmes multinationales qui nous gouvernent et qui ont besoin de mobilité et flexibilité tous azimut pour continuer à prospérer pendant que les peuples soupirent… Il y a quelques années, le patronat s’est montré choqué que les salariés d’Evian (ou Vichy ?) étaient plus attachés à leur ville ou région qu’à leur entreprise et qu'ils renâclaient à se délocaliser. Il est vrai aussi que les racines ne sont pas forcément liées à un sol, une patrie, mais un homme sans racines du tout me parait comme un fruit ou un légume cultivé justement hors sol et sans aucune saveur. Ces racines peuvent être une culture, une langue (Georges Steiner), une religion, un engagement, en tout cas quelque chose que je n’ai pas « fabriqué » moi-même, qui me dépasse et au service de laquelle je me rends disponible jusqu’au sacrifice de la vie (Edgar Morin, Jean-Claude Guillebaud). Lors d’une manifestation d’étudiants à Berkeley, pendant la guerre du Vietnam, les jeunes portaient une banderole sur laquelle était écrit à l’adresse des adultes : « Donnez-nous une raison de mourir, ce sera notre raison de vivre ! » Une telle pensée, autrefois, pas si longtemps, considérée comme allant de soi et exprimant la condition même de la liberté (Hanna Arendt), est aujourd’hui suspectée de soutenir le terrorisme…Il faut à tout prix briser la résistance des dominés. Quoi de plus efficace que de leur faire craindre avant tout pour leur sécurité, leur peau ? Afin de survivre ils accepteront tout.
Il est vrai aussi que les racines liées au passé, au sol prolifèrent lorsque les autres, celles liées à l’avenir, à un engagement, à un projet déclinent.
La communauté n’est rien d’autre qu’un collectif (de la famille à l’humanité, en passant par toute une série de corps intermédiaires) qui se reconnaît dans les mêmes racines : le sol (la Terre-patrie, d’E. Morin, en passant par les patries intermédiaires : sa ville, son pays, son continent) ou dans en engagement, un projet partagé (pourquoi pas la trinité républicaine : »Liberté, égalité, fraternité » : une verticalité qui « fait d’un tas un tout » ? (R.Debray). Pour finir, dans communauté il y a « munus », le don, le présent, d’où l’importance du don, de la gratuité, du bénévolat pour créer du lien social. Si je paie, je suis quitte, donc délié de l’autre. Si tout devient marchandise il n’y aura plus de communauté (« nous sommes reliés les uns aux autres malgré tout ce qui nous sépare » F. Tönnies) il n’y aura plus qu’une société (« nous sommes séparés malgré tout ce qui nous relie » id.). D’où l’importance vitale que l’animation du café philo reste de l’ordre du don, puisque « tout ce qui a un prix n’a pas de valeur » (E. Kant).

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