Tout ce qui s'achète n'a pas de valeur
10-02-2008

Assis sous la verrière du café des Phares inondée de soleil en ce dimanche 10 février, je rêvassais en notant les sujets proposés lorsque l’animatrice arrêta son choix sur « Tout ce qui s’achète n’a pas de valeur ». Le sujet (inspiré par un commentaire de Gunter sur l’article Racines ou ailes ? de la semaine précédente) pose la question de ce qu’est une valeur, nous dit son auteure. C’est vrai, mais on s’apercevra au cours du débat que le sujet pose également les questions du passage de la quantité à la qualité, du mesurable au non mesurable, de ce qui fonde une œuvre d’art, de la nature des échanges interpersonnels, et du lien social.

La phrase exacte de Kant « tout ce qui a un prix n’a pas de valeur » s’inscrit dans la logique de l’impératif catégorique : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. » En effet, parmi les principes qui agissent sur notre volonté, le philosophe distingue le moyen (qui a un prix) qui peut être remplacé par un autre moyen de prix équivalent, de la fin (qui a une valeur), l’intention qui obéit à la loi morale, étrangère à la notion de prix et non négociable. Mais éloignons-nous de l’origine kantienne du sujet pour explorer plus avant les notions de prix et de valeur d’un objet.

L'amitié peut-elle s'acheter ?Certains ont vu deux dimensions dans le sujet proposé : l’attachement subjectif et variable à l’objet acheté d’une part, et la façon dont l’argent qui a servi à acheter cet objet a été gagné d’autre part. Si l’argent a été durement gagné, l’objet n’en aura que plus de valeur. D’autres posèrent la question : ne sont-ce pas les objets qui nous possèdent en nous ligotant à eux, nous privant ainsi de liberté ? Pour d’autres encore, ce qui a de la valeur, c’est le don anonyme et gratuit, comme le don d’organe. D’autres enfin se demandèrent si ce n’était pas uniquement l’intérêt du public qui faisait les œuvres d’art et partant, si ce n’était pas leur valeur financière qui était à l’origine de leur valeur artistique. Pourtant, les œuvres de Van Gogh devaient bien avoir la même valeur artistique de son vivant que de nos jours, même si elles n’avaient pas la même valeur marchande. Et dans le cas des ready-made, n’est-ce pas plutôt le changement d’angle de vue humain, le passage d’un niveau de signification à un autre – le signifiant changeant de signifié : l’objet utilitaire devient objet d’art – qui fait l’œuvre d’art ? À moins qu’une œuvre d’art soit précisément la rencontre, la collusion entre une sublimation (artistique) et un sens (philosophique).

Pourtant, le terme de valeur étant utilisé à la fois par l’éthique et par la Bourse ne cessait de nous plonger dans la perplexité. Cette perplexité s’accrut lorsqu’un intervenant fit un rapprochement entre la phrase du jour et « la santé n’a pas de prix mais elle a un coût », ramenant le débat sur le terrain économique. Historiquement, les échanges économiques étaient basés sur l’or, métal précieux non corruptible ; mais depuis les accords de Bretton Woods (1944), la monnaie n’a plus de contrepartie en or. Ce qui pourrait expliquer l’effritement de la notion de valeur de la monnaie dans un premier temps, puis de la notion de valeur tout court dans un second. En effet, si « le grand livre de la nature est écrit en langage mathématique » selon Galilée, si l’homme n’est plus au centre des échanges économiques, si au contraire ce sont des valeurs financières reposant sur une monnaie de papier (non convertible en or) qui régissent ces échanges, quel sens donner à la valeur d’une chose ?

Il semble que la notion de valeur participe à la fois de l’éthique ontologique et de l’éthique marchande. La question est : les valeurs marchandes n’ont-elles pas pris la place des valeurs éthiques de nos jours ? Prenons par exemple cette théière, lança un intervenant, quelle est sa valeur réelle ? Si on la considère sous l’angle utilitaire, elle ne vaut pas grand-chose, mais si on la retrouve dans vingt siècles, n’aura-t-elle pas acquis une très grande valeur ? Si, répondit l’animatrice invoquant Husserl, car le sens donné à l’objet dépasse la chose même ; il y a de l’humain derrière, et une charge symbolique très lourde. Cependant, pour l’intervenante suivante ce n’est pas tant l’achat ou la valeur de l’objet que la nature de l’échange qui fonde la véritable valeur : donner, recevoir, rendre. Les sociétés marchandes où tout s’achète semblent se déliter plus vite que les sociétés traditionnelles basées sur le don et le contre-don. D’où le manque de crédibilité qui affecte la notion de solidarité, souvent utilisée comme un alibi, un pansement à quelque chose qui ne fonctionne plus dans les sociétés libérales.

Mais que penser d’un mode d’échange basé sur le don et le contre-don ? S’acquitter d’une dette envers la nature, le monde, les autres,… risque de rompre le lien social, nous dit-on. Soit, mais ne pas le faire ne fait-il pas de nous d’éternels débiteurs, des obligés, en dette perpétuelle ? Un participant plaisanta même : « Si j'ai bien compris : qui contracte des dettes s'enrichit ! » Comment sortir de ce cercle – vertueux ou vicieux ? – pour ne pas peser sur la liberté de celui ou de celle à qui l’on fait un don ? Comment alors transformer cette dette en quelque chose de positif, en « énergie d’être » (dans le sens dionysiaque que lui donne Nietzsche) sans ressentiment ni culpabilité ? Peut-être par le remerciement, la reconnaissance, la gratitude, qui nous éviteraient d’être débordés par le don, proposa une participante. Je reste dubitatif sur cette notion de « dette positive ». L’idée de vivre dans une dette perpétuelle, fût-ce pour entretenir des liens sociaux, ne me dit rien qui vaille car elle a jusqu’à présent surtout été exploitée par la religion, liée à celle du péché originel...

Finalement, peut-on se soumettre à l’impératif kantien ? Autrement dit, dans quel cas considère-t-on l’autre comme une fin et non comme un moyen ? Certainement pas en étant son employeur, pas plus qu’en faisant preuve de charité chrétienne, car même dans ce cas l’autre est le moyen d’accomplir un idéal personnel. Alors comment faire ? En respectant la dignité de l’autre, avança un intervenant. Tout bien réfléchi, je ne sais pas trop ce que ça veut dire, respecter la dignité de l’autre. Mais il me revient tout à coup l’importance d’une valeur fondamentale pour les philosophes grecs de l’Antiquité : l’amitié. Un ami, un vrai, juste un, rien qu’un : ça ne s’achète pas et ça n’a pas de prix.

 

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LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Fondation de la métaphysique des moeurs
Ecrit par Emmanuel K.. 10-02-2008
" Ce qui se rapporte aux inclinations et aux besoins répandus universellement parmi les hommes a un prix marchand. Ce qui, même sans supposer un besoin est conforme à un certain goût, c' est à dire à une satisfaction que nous pouvons retirer du simple jeu, sans but, des facultés de notre esprit a un prix affectif; mais ce qui constitue la condition sous laquelle seulement quelque chose peut être une fin en soi, cela n' a pas simplement une valeur relative, c' est à dire un prix, mais possède une valeur absolue, c' est à dire une dignité.....
Or, la moralité est la condition sous laquelle seulement un être raisonnable peut être une fin en soi.... La moralité et l'humanité en tant qu'elle est capable de moralité, c' est donc ce qui seul possède de la dignité...."
Espérant être présent dimanche prochain mes respects.

2. L'amitié comme valeur relative
Ecrit par Georges. 11-02-2008
L'amitié est une valeur relative car, comme Platon l'a dit, l'ami n'aime pas l'ami, mais l'objet de sa amitié. Le café-philo étant l'objet de notre amitié à tous.

Comme vous l'avez dit vous même certaines ne savent pas... "trop qu'est-ce que ça veut dire, respecter la dignité de l’autre."

Il y a ceux qui cherchent un vrai ami et des vrais amis qui tombent sur des faux amis. Pourquoi donc ?

Ce qu'on découvre par soi-même a plus de valeur que les pensées secrètes de ceux qui se prétendent nos amis.

Le proverbe dit que le sage ne dit pas ce qu'il sait, mais alors, a quoi sert de savoir quelque chose qu'on veut pas le dire ?

Les sociétés anonymes, est-ce qu'ells sont anonymes parce qu'elles ont de bonnes intentions ?

3. Kant, au secours !
Ecrit par Gunter Gorhan. 12-02-2008
Voici ce que Dany-Robert Dufour a écrit en 2003 (in « L’art de réduire les têtes » - Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total, Denoël) : « Or, ce sujet kantien, comme forme idéale, susceptible en tant que telle de présider à la formation de tout individu moderne, est aujourd’hui récusé. Que vaut encore ce sujet critique dès lors qu’il ne s’agit plus que de vendre et d’acheter des marchandises ? Pour Kant, en effet, tout n’est pas monnayable : « Tout a ou bien un prix, ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent ; en revanche, ce qui n’a pas de prix, et donc pas d’équivalent, c’est ce qui possède une dignité » (in « Fondements de la métaphysique des mœurs »). On ne peut le dire plus clairement : la dignité ne peut être remplacée, elle « n’a pas de prix » et « pas d’équivalent », elle réfère seulement à l’autonomie de la volonté et elle s’oppose à tout ce qui a un prix. C’est pourquoi le sujet critique ne convient pas à l’échange marchand, c’est même tout le contraire qui est requis dans le démarchage, le marketing et la promotion (volontiers mensongère) de la marchandise ».
Qu’aurait dit Kant de cette monstruosité anthropologico-ontologique qu’est le « marché » du travail (en fait des travailleurs), lui qui ne connaissait que le marché des bestiaux et autres marchandises au sens propre du terme ?

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