La valeur et le prix
Écrit par Carlos Gravito   
11-02-2008

On en est là : il y en a qui s’endettent pour s’éclater, d’autres s’éclatent pour régler leurs comptes. C’est dire le vif intérêt suscité au café des Phares, le 10 février, pour le sujet qu’a soumis Sylvie Petin à l’analyse des présents, sur proposition de Nadia, « Tout ce qui s’achète n’a pas de valeur ». Les cafés crème étaient versés et, comme on n’était pas là pour enfiler des perles, il fallait les boire, sans discuter le prix, l’offre correspondant parfaitement à la demande, au-delà de sa valeur intrinsèque.

- L’idée est de Kant, expliqua Nadia ; je suis d’accord, mais ça m’intrigue, en raison de ‘la valeur’ des valeurs, dans notre société, aujourd’hui, et je voudrais aussi (dit-elle plus tard) que l’on parle du « don », qui fait lien, sans charité, ainsi que du « pardon » qui établit une rupture pas facile à intégrer.

- Évacuons, pour l’instant l’origine et les implications de la phrase, conseilla l’animatrice, et analysons le contexte.

Billes en tête, Michel fit d’emblée le trouble-fête : « Tout ce qui ne peut pas s’acheter a plutôt de la valeur, voir la Joconde » et Martine, évoquant « une vieille maison de famille qui avait pour elle une considérable valeur affective, avouait renoncer à se la payer en raison de son prix exorbitant ». Ce fut une excellente réplique qui donna l’occasion à Sylvie d’avancer avec Kant, cette fois-ci, « car il faisait la différence entre prix et valeur, d’où sa seconde formulation de l’‘Impératif catégorique’, ‘L’humanité est une fin en soi et pas seulement un moyen’», qui permit à Jean d’y « trouver deux dimensions, l’attachement à l’objet et, en cas d’achat, une acquisition possible grâce au produit de son travail ou à la faveur d’un héritage heureux » et autorisa de nouveau l’animatrice à rappeler « ‘La phénoménologie’ d’Husserl qui préconise de ‘revenir des discours ou des opinions à la chose elle-même et de repousser tous les préjugés qui lui sont étrangers’ ». À propos du « passage de l’avoir à l’être », soulevé par la meneuse du débat, ainsi que de « la quantité à la qualité et du mesurable au non mesurable » ou « la nature des échanges », à laquelle songeait Christiane, Gabriel s’inquiéta de « la valeur financière plutôt qu’humaine, attribuée aux œuvres d’art pour qu’elles le deviennent, comme il arrive aux ‘Gravats de la maison de l’artiste dans un seau’ » et pour « ne pas cantonner le prix à l’objet, quelqu’un ressuscita l’essence ». Pas d’échappatoire, dirais-je, « Les Tournesols » de Vincent van Gogh, vendu en 1987 pour quarante millions de dollars à un magnat japonais de l’assurance, repose dans un coffre-fort au dernier étage d’une banque d’affaires, à l’abri de tout regard. La trahison des images (Magritte, 1929)Ce n’est pas plus rassurant, et le récurrent exemple de Duchamp, avec sa « Roue de bicyclette » ready-made, destinée « à faire le lien entre le ‘sublime’ des artistes et le ‘signifiant’ des philosophes » ainsi que « l’‘Homme marche’ (extravagante performance d’un individu accroupi devant un tapis) » ne provoquent qu’une léthargie égalant l’indifférence vouée à la Galerie d’Art qui affichait : « Attention ; l’établissement sera fermé pendant la période de l’exposition ».

- Ceci est une pipe, s’exclama tout à coup l’animatrice et, comme on ne voyait rien venir, quelqu’un a pensé, avec Dostoïevski, que « Si Dieu n’existait pas, tout serait permis » bientôt en ce lieu.

« La santé n’a pas de prix, mais elle a un coût », répliqua là-dessus Alfred, observant que « c’est face à la matière, corruptible, que l’or, inaltérable, fut érigé en valeur » mais, « valeur » étant plus que ça, bien que « le ‘grand livre du monde soit écrit en langage mathématique’ dans l’esprit de Galilée », c’est la Vertu qui a pris le pas dans la discussion, tournée désormais vers les mérites spirituels, l’éthique ou l’ontologie. « À l’endroit des implications du ‘don’, étudié par Marcel Mauss (sur lequel un participant est revenu), et qui oblige toujours à s’en acquitter », Sylvie, se ressaisissant et doutant de « la possibilité d’y mettre fin », apporta l’originale suggestion « que nous aurions peut-être intérêt à être toujours en dette », à quoi Linda opposa l’idée de « vengeance possible, si la dette n’est pas effacée par le pardon ». 

Adossé à Krishnamurti et à son « Se libérer du connu », dans un délire fort payant, Pierre-Yves s’est étendu sur « l’incongruité de ‘la valeur ajoutée’, un ‘in-put’ placé dans la chose alors que je manque d’argent ( ce qui sépare déjà la fin du moyen, à moins de devenir voleur), démembrant le tout en ‘tour’, ‘détour’, ‘retour’, car l’un étouffe l’autre et on ne peut pas être apôtre des deux en même temps, du maçon et de la truelle, du fictif et du factuel ».

Enfin. Pour être heureux, il nous faut certainement un projet qui fasse sens et un intervenant rapporta la belle « fable de Charles Péguy, à propos de l’un de ses voyages à Chartres, mettant en scène trois casseurs de cailloux ; le premier se plaint de son travail pénible, le second râle contre un métier si merdique et le troisième se réjouit pour la contribution apportée à la construction d’une cathédrale », « une idée de solidarité bien comprise (ajouta l’animatrice) et humaniste », à laquelle, collé dehors sur l’entrée du métro, un tract faisait aussi appel.

Vous avez dit solidarité ? Dans un monde de gredins et de traders affidés, conduits tous par une main invisible, on ne peut que s’indigner de la grotesque répression des « biffins », belle et bien mise en cause par l’association « Sauve-qui-peut », dénonçant les rafles de la police à l’endroit de ces gens, assimilés à des receleurs, et la razzia faite par les bennes à ordures sur leurs biens. Toujours d’après Kant et les « Fondements de la métaphysique des mœurs », « des êtres dont l’existence ne dépend pas de la volonté, on les appelle des choses » ; au contraire, s’affranchir doit être le souhait universel de tout être raisonnable et les êtres raisonnables sont appelés des personnes, car leur nature les désigne comme des fins en soi, [objet de respect et pas des tracasseries de simples flics]. Qui sont les biffins ? Des personnes ; des hommes et des femmes sans ou à faibles ressources propres, qui, pour leur survie, cherchent à vendre, à l’orée des Marchés aux Puces, les objets recherchés dans la rue et les poubelles ; ça n’a pas une grande valeur, en soi, toutefois ça a pour eux un prix inestimable, celui de faire circuler le rapport humain et de nourrir l’espoir.

Un fou avise bien un sage et, sorti des Phares, criblé de dettes mais renfloué dans mes effets par ce que j’avais appris sur la bienveillance de mes créanciers, je crânais fier comme un coq devant l’étal aux poissons du marché de la Bastille, confiant à une mémé qui hésitait, vu leurs prix, entre les sardines et le homard :

- « Tout ce qui s’achète n’a pas de valeur ».
- Vous ne faites pas souvent les courses, ça se voit, me riposta-t-elle, sortant ses billets et poursuivant, taquine : ou alors vous vous tapez la poissonnière.vous vous tapez la poissonnière.


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LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Citation d'Einsten
Ecrit par yaccard. 14-02-2008
L'ensemble de ce qui compte ne peut pas être compté, et l'ensemble de ce qui peut être compté ne compte pas.

2. Citation d'un dandy de grand nom
Ecrit par Oscar Wilde. 15-02-2008
Ce qui nous arrive effectivement n'a aucune espèce d'importance.

3. Il existe des citations d'Oscar Wilde...
Ecrit par Dandy de Renom. 15-02-2008
... plus en rapport avec le sujet. Par exemple, ces deux définitions diamétralement opposées du cynique et du sentimental : un cynique est un homme qui connaît le prix de toute chose et la valeur d'aucune, tandis qu'un sentimental est un homme qui donne à tout une valeur absurde et qui n'a aucune idée du prix de quoi que ce soit.

4. Evidemment,, c'est une boutade !
Ecrit par Nadia. 16-02-2008
Je ne nie pas l'utilité des idées abstraites pas plus que je ne conteste la valeur des billets de banque. Henri Bergson
La vérité aveugle mais le mensonge met chaque objet en valeur. Camus
Frédérique Dard, mon maître à penser : "l'échelle des valeurs est en train de perdre des barreaux". Quant à Einstein, celle que je préfère : " la valeur morale ne peut être remplacée par la valeur Intelligence et j'ajouterai : Dieu merci!". Il a dit également que ce qui fait la vraie valeur d'un être humain, c'est de s'être délivré de son petit moi. Il y en a évidemment, plein d'autres mais celles-ci, on devrait les méditer. Ces citations nous sont parfois d'un grand secours dans des moments de solitude. Bonne soirée à tous !

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