Lâcher de pigeons
Écrit par Carlos Gravito   
18-02-2008

Certes, « une hirondelle ne fait pas le Printemps », mais ce sont deux, que je vis pour la première fois de l’année décrivant, le 17 février, un beau cercle au-dessus du Génie de la Bastille, pour aller raser ensuite le trottoir du côté du café des Phares où Agnès, songeant certainement aux beaux jours, se demandait « Qu’est-ce qui nous donne des ailes ? », une idée que Gérard Tissier, d’une humeur conviviale, prit pour une île flottante, alors que, définitivement, il s’agissait d’un trou d’air.

Un chien, des pigeons... (Luc Moreau, 2006)« Les ailes rappelant l’oiseau sorti de sa cage, s’écria-t-il, s’il y avait ici un journaliste, il nous prendrait pour des zozos qui, avec une touche de poésie, font de la philo », tandis que l’auteur du sujet, se disant « inspirée par la philosophie d’Alain Badiou », expliquait sa pensée par « le désir de se libérer ou d’aller plus haut, au niveau collectif, et de s’émanciper, voire se dépasser, sur le plan individuel ».

Immédiatement une habituée réagit condamnant « la tendance que l’on a à attendre tout des autres ; il faut se donner des ailes et pas escompter qu’on nous les donne ; pour le drogué ce serait la came » et, bien qu’une autre « décelât dans la possibilité du vol une stimulante différence de pression », « provoquant une tension proche de la transcendance et du sentiment amoureux ou religieux », Marc se demanda « si les ailes ne seraient pas la passion », pour la grande joie de l’animateur qui vit là un « saut qualitatif qui nous faisait sortir de la métaphore pour aller vers un ‘être soi’ aussi exaltant qu’en Mai 68 », même si Roscha y « sentait l’amour et nullement la passion », d’autres un « élan qui nous écarterait des contraintes » et, « tombant sur terre, Irène prétendait que « pour avoir des ailes il faut un rêve à traduire de façon rationnelle dans une œuvre, sinon on se casse la figure ; procédant par ‘essai-erreur’ la sélection naturelle aurait mis des millions d’années à se concrétiser ».

Revenant sur « l’amour qui nous transforme », Alfred crut que « le sentiment de libération rend tout possible, d’un coup, vue la nécessité d’une échappée, ne serait que de cinq minutes, dans l’illusion, l’imaginaire, la foi, la prière, l’alcool, le shit ou autres artifices », mais l’animateur se demanda dans un afflux de questions : « Que cherche-t-on dans le sentiment de voler ? Des ailes qui nous poussent ? Les anges, le rapport ciel-terre, la purification et toute l’imagerie du Moyen-Age ? L’impression de prendre de la hauteur, ou le vol et la chute libre ? » pour découvrir dans la foulée que « l’on était en présence d’une nouvelle notion, avoir des ailes étant prendre de la hauteur, ce qui est philosophiquement important, car il s’agit d’une démarche socratique liée au désir de connaître, en un mot, une ‘glosophilie’, c’est-à-dire, se ressentir soi et avoir l’aspiration à s’élever, élargissant sa conscience ».

Nadia argua alors que « la capacité de sublimer, à travers l’art, par exemple, pourrait constituer une piste à deux versants : la responsabilité et la conscience de la responsabilité », et Christiane, constatant que « nous sommes dans l’œil du cyclone, considéra que nous n’avons pas suffisamment de recul pour nous apercevoir du réel », l’intervenant suivant rapportant les propos d’Edgar Morin (« au sujet de la métamorphose de l’Homme, comparée à celle du papillon »), dires qui nous apprennent que « la chenille entre dans la chrysalide, ses globules blancs (qui l’ont défendue) se mettant brusquement à la détruire pour redevenir papillon au point que l’on dirait, à tort, qu’il ne s’agit plus du même être ».

Pierre Yves « plongea ensuite avec ses ailerons dans la piscine de la mythologie, affirmant que seuls les dieux ont des ailes, selon les exemples d’Athéna qui jaillit avec un casque ailé (qui la rendait invisible) de la tête de Zeus et d’Hermès (messager de la vie et de la mort) qui avait ces appendices collés aux talons, tout ça étant un support de notre mémoire qui, à l’égal des divinités, se déroule dans la sphère de la pensée ». Une fois écouté un extrait de la tragi-comédie de Corneille, « Le Cid », « Va, cours, vole et nous venge » pour souligner la notion de « voler au secours et de dépassement de notre propre condition », l’animateur entama un speech homilétique « sur la résurrection du Christ et la démocratie qui se meurt de ne pas pouvoir voler », juste au moment où, ô ironie du sort, le micro rendit l’âme.      

A partir de là, la langue n’avait plus de sens et le langage, même de l’amour, se trouvait décalé. Se souvenant néanmoins que « Marc Sautet en 1993 se baladait dans la salle sans micro devant autant de monde que celui qu’il avait autour de soi, Gérard eut l’impression de vivre un moment extraordinaire » et continua tenacement les échanges avec le public.

Bien que  « jamais on ait pris son envol sans le faire contre le vent », la plongée dans le « silence micro » nous brisa les ailes ; on assistait à un déferlement de commentaires de tous les côtés, tel un planer de plumes perdues dans un brusque soulèvement de pigeons effrayés. « Avant tout était mieux », se lamenta encore quelqu’un, puis, se remémorant peut-être les « Ailes brisées » et les « Gueules cassées » de la Loterie Nationale, un élan de solidarité en faveur des blessés et handicapés de la Première Guerre Mondiale, parti de « La Dette » (souscription ouverte par leurs camarades de combat), il poursuivit : « mais, ce qui intéresse est la survie ; il y a des époques qui nous donnent bien des ailes, d’autres nous en accordent moins ».

Et pour cause. On dit que la Révolution Française éclata à propos des pigeons voyageurs qui, lâchés arbitrairement par les grands seigneurs pendant le temps des semailles et des moissons, ont donné lieux, le 8 mars 1789, aux exigences de leur réglementation de la part des sujets de Mey, doléances lues par le curé après la messe et avant la convocation des États Généraux par le roi, prévue pour le 27 avril. A vrai dire, les ailes n’ont jamais cessé de fasciner les Hommes, car tout se résume à la question : « Où dois-je aller ? », gagnés que nous sommes par le sentiment de vivre en exil et que le salut réside dans le retour à soi, comme le pigeon voyageur qui, parti du noir où il se trouve, doit retrouver son pigeonnier, seul le soleil lui servant de guide.

Et pourtant, il ne nous suffit pas d’avoir des ailes, il faut encore qu’elles soient adaptées à notre mode de vie, savoir les garder sèches, être capable d’éviter les collisions en vol et de déguerpir avant que les alliés de Chasse Pêche Nature et Tradition ne sortent leur fusil, car ils préfèrent avoir l’aile et la cuisse du migrateur dans leur assiette que donner des idées lubriques à leurs compagnes, étant donné qu’il est commun d’évoquer « les ailes du désir » lorsque l’on est dans le registre de la séduction, alors que, pour charmer la femelle, ces êtres aériens ne se servent pas de leurs ailes mais de leur chants et gazouillis. L’aile d’un moulin à vent ou d’une éolienne est liée à un engrenage pour produire de l’énergie et pas une caresse de plus, faute de mieux, dans un flirt de la Saint Valentin.

De toute évidence, l’oiseau avait un coup de petits plombs dans les rémiges et il faut saluer la persévérance de l’animateur à poursuivre le débat, malgré la défaillance des conditions techniques, faisant en sorte qu’au moins les ailes ne cassassent point là où elles n’étaient pas perforées, comme il arrive le plus souvent avec le papier Q de mauvaise qualité.

 

Sujet connexe : Est-il raisonnable de vivre sans idéal ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. vivent les ailes d'internet
Ecrit par aliette. 18-02-2008
Merci Carlos pour ce compte rendu, sans doute fidèle au contenu du débat, mais aussi à l'atmosphère. j'aime bien ta distanciation par l' humour. Je n'ai cependant compris, toi sur ton petit nuage, capable aux phares de regarder les hirondelles tournoyabt dans le ciel, la chûte en forme de papier Q.
Quant à moi, dimanche dernier, mes ailes m'ont fait faux bon Comme il faisait beau, je suis sortie de mon carré de choux,pour vous rejoindre, mais je me suis arrêtée au père tranquille où j'ai rejoint un groupe de peuplade qui regardaient des photos de ciel de Paris. Qui de nous deux a le plus plané en ce beau dimanche?
affaire à suivre

2. l'albatros
Ecrit par Nadia. 19-02-2008
Mon cher Carlos,
je regrette infiniment de m'être éclipsée avant la fin de ce qui fut un grand moment de bonheur.... En tout cas, tel que tu le racontes.
Qu'est-ce qui nous donne des ailes ? Les splendeurs et la force de la Nature.
On sait ce que l'univers a inspiré aux chercheurs.
Elle offre à nos yeux bien davantage que ce qu'ils peuvent percevoir. Elle nous ramène, si on est suffisamment à l'écoute, à ce à quoi on aspire le plus.
Qui sait ce que les arbres de la forêt noire ont murmuré à l'oreille de Heidegger ? Peut être les a-t-il, lui-même, inspiré ? Il n'y a jamais rien sans contrepartie. L'homme n'était pas exemplaire mais la nature l'a doté du pouvoir de percevoir l'imperceptible, de traduire par des mots la force des lieux qu'il habitait et qui, probablement, l'habitait. On n'en sort pas indemne !
L'homme se nourrit de la nature. Elle le façonne, l'éclaire et le fait vivre. Sans elle, point de salut !
Avoir des ailes pour être au coeur de ce qui nous tient à coeur, dans l'action, la création et toujours en imagination réinventer le monde pour croître et pour grandir. L'énigme est dans le souffle,la respiration, dans la simplicité et non la complexité. La nature oriente et donne du sens par delà le matériel. Elle renforce notre acuité, aiguise notre perception en démultipliant nos sens. Elle affine notre écoute et nous amène à entendre par delà les chiffres, par delà les mots , par delà les notes comme ce fut le cas de Bethoveen

3. Les ailes ne font pas l'ange
Ecrit par Adèle Blanc Sec. 20-02-2008
Hélas, les hommes et les femmes peuvent se voir pousser des ailes pour le meilleur... et pour le pire !..
L'imagination n'appartient pas qu'au pouvoir créateur. Ou le pouvoir créateur n'est pas un gage de grandeur et d'éthique.
Mes grandes ailes qui m'empêchent de marcher sur terre peuvent me souffler à l'oreille "les forces du mal" du ciel.
Comme le disait Georges Steiner dans un article traduit et publié dans la revue Esprit en janvier 2005 sous le titre"la Haine du livre" :

" Les génies littéraires et philosophiques ont flirté avec la part sombre de l'homme, lui prêtant leur oreille et lui accordant leur soutien. Nous ne pouvons séparer les oeuvres de Pound, de Claudel, de Céline, de leurs épouvantables inclinations politiques. Compliquée à tous égards, "privée"comme l'a été, la relation d'Heidegger au nazisme et son silence rusé après 1945 laissent interdit. Tout comme le soutien actif de Sartre au communisme soviétique, longtemps après qu'ont été révélées les sauvageries des camps sur les écrivains, sur les intellectuels de la Chine de Mao, ou de Cuba sous Castro."

Moralité triste : j'ai beau avoir des ailes mais je ne suis pas pour autant un ange. Attention au vent qui parfois m'emporte. Où me mène-t-il ?

4. D'accord, pour une grande partie
Ecrit par Nadia. 20-02-2008
Aucun manichéïsme dans mes propos. La vie est comme la palette du peintre : toute en nuances !

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