Penser est-il dangereux ?
24-02-2008

Neuf sujets ont été proposés en ce dimanche 24 février, et l’animateur choisit parmi ceux-ci « Penser est-il dangereux ? » Le débat fut dense et l’on fit appel ce jour-là à un nombre impressionnant de philosophes – j’ai noté Arendt, Badiou, Socrate, Heidegger, Platon, Descartes, Kant, Marx, Freud, Steiner, Kierkegaard, Hadot et Bakounine, et il m’en manque – pour expliquer que penser, c’est dangereux. Mais commençons par le commencement. C’est dangereux pour qui et pour quelles raisons ?

Galilée face à l'Inquisition romaine (Cristiano Banti, 1857)L’auteure du sujet l’introduisit en indiquant que d’après Hannah Arendt, il n’existe pas de pensée dangereuse parce que l’acte de penser est dangereux en soi. « Ça dépend pour qui ! » enchaîne une participante, affirmant que nos pensées sont plus dangereuses pour les autres (pouvoir en place, collectivité) que pour nous-mêmes. L’intervenante suivante avança que nos propres pensées peuvent également être dangereuses si elles remettent en cause notre vécu. Une autre déclara que ce qui est dangereux, c’est une réflexion qui aboutit à un résultat différent de celui attendu, et conclut qu’une pensée spontanée est moins dangereuse qu’une pensée réfléchie au motif que réfléchir, c’est-à-dire penser après coup, romprait la fraîcheur de la pensée. Je me demandai alors s’il fallait se réjouir ou se désoler de la fraîcheur de pensée censée régner habituellement aux Phares…

De fil en aiguille, la distinction entre penser et réfléchir (penser sur la pensée) allait se faire jour. De ce que j’ai compris, il y aurait deux écoles : celle de Descartes et celle de Kant. Pour le premier, la pensée se réduirait à la pensée analytique, un moyen, un outil auquel on applique une méthode « pour bien la conduire ». La finalité de cette pensée ne serait jamais mise en avant parce qu’évidente : il s’agissait à l’époque de se rendre maître et possesseur de la nature. Kant nommait cette façon de penser la raison instrumentale qu’il opposait à la raison méditative, la réflexion. Réfléchir consisterait au contraire à ne pas séparer l’objet pensé du sujet pensant, à ne pas distinguer la pensée et les affects, et à réfléchir précisément sur le sens, sur la finalité de cette pensée. Le danger, ce serait une pensée vue uniquement en tant qu’outil de résolution de problèmes, une pensée qui prétend tout penser, la pensée comme but en soi, le rationalisme absolu.

Mais revenons à nos moutons et au débat. Si l’homme a survécu, avança un participant, c’est grâce à sa pensée, donc la pensée n’est pas dangereuse. On peut très bien penser des choses irrationnelles, s’exclama l’intervenant suivant ! C’est le décalage entre nos pensées et celles des autres qui est dangereux, proposa un troisième. Non, c’est passer de la pensée à l’acte qui est dangereux, et qui pose la question de la responsabilité, dit un quatrième. Si penser est dangereux, ne pas penser est encore plus risqué, renchérit une cinquième personne. Or, « on ne pense que contraint et forcé » expliqua une sixième, citant Alain Badiou. Ainsi faudrait-il qu’on nous force à faire ce qui est le moins risqué pour nous ? Je n’en croyais pas mes oreilles. Enfin, une question pétrie de bon sens tomba : « Est-on en danger en ce moment, et si oui quels sont les dangers encourus ? » L’animateur répondit que le danger aux Phares, c’était de dissoudre son moi. « Pas dans le café, en tout cas », s’entendit-il répondre...

Il y eu d’autres interventions intéressantes, sur la nécessité socratique d’examiner une vie, sur la réflexivité de la pensée, sur la lucidité qui aurait pour effet de nous fragiliser plus que la réflexion elle-même, ou sur l’importance de mettre en cohérence son mode de vie et ses réflexions philosophiques, mais je voudrais m’arrêter un moment sur la question posée. Non, penser n’est pas dangereux. Ce qui l’est, c’est d’exprimer une pensée dans un contexte non approprié. Or aux Phares, la prise de parole n’est pas un risque puisqu’elle fait partie du jeu. Un contre-exemple parmi des milliers : « Et pourtant, elle tourne » aurait murmuré Galilée. Mais cette phrase a-t-elle vraiment été prononcée ? Autrement dit, que le savant l’ait pensé très fort, c’est plausible, mais qui aurait mis sa vie en jeu en prononçant distinctement ces paroles pour avoir le dernier mot, dans les circonstances d’un procès ? Si on ne l’exprime pas, une pensée reste une pensée, c’est-à-dire notre dernier espace de liberté.

Finalement, la vraie question était peut-être celle-ci, soulevée par l’auteure du sujet mais non approfondie au cours du débat : pourquoi avoir peur du danger ? C’est davantage la question d’une vie sécuritaire, avec un maximum d’assurance, d’accompagnement et d’assistance (individuelle, sociale, médicale, professionnelle), un maximum de jouissances pour un minimum d’emmerdements qui pose question de nos jours, que le fait de savoir si telle ou telle activité (penser, agir, parler) est dangereuse en soi. Mais c’est une autre histoire et, qui sait, peut-être l’objet d’un prochain débat.

  

Sujet connexe : Réfléchir, c'est se gâcher la vie

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Seul L'Homme a cette capacité
Ecrit par Saad. 26-02-2008
Bonjour...

Penser, c'est bien pour la santé...Réflechir ,c'est beaucoup mieux...Penser ,c'est vivre...Vivre ,c'est avoir conscience juste du vrai et du faux...Avoir conscience, c'est vivre la reflexion en pensant à demain et aprés demain...Car l'histoir, c'est ce que tu penses aujourd'hui;peut devenir réalité demain...C'est pour celà que le fait de penser represente une menace pour les imbeciles...une fatigue pour les feignants...et une perte de temps escroqueurs -res-...

Bonne refléxion de la journée

2. Une rectification, une précision et une question
Ecrit par Gunter Gorhan. 26-02-2008
Cher Marc,

Une rectification : La vraie question ne pouvait être que celle posée par Nicole : "Penser est-il dangereux ?" En plus, lorsque la question (annexe) : "Pourquoi avoir peur du danger ?" a été posée, j'ai fait allusion à la phrase attribuée à Nietzsche : "Il faut vivre dangereusement". Ce serait un bon sujet pour un autre dimanche mais ce n'était pas celui choisi dimanche dernier...

Une précision : Kant distingue l'entendement ("traduit" par Horkheimer, de l'école de Francfort, par "raison instrumentale") qui, schématiquement, porte sur le comment ?, de la raison qui, elle, porte sur les finalités. C'est Heidegger qui a "traduit" cette dernière par "raison méditative". De là découle la distinction entre "penser" - les animaux pensent, résolvent un tas de problèmes- et "réfléchir", c'est à dire le fait de redoubler la pensée, la réfléchir presque au sens optique du terme en s'interrogeant sur le sens, la finalité des pensées (opératoires). Comme toute définition celle-ci n'est pas exclusive d'autres mais elle permet de préciser le champ propre à la philosophie qui n'a pas pour tache de résoudre des problèmes mais de réfléchir sur le sens, "l'utilité" même de ces problèmes. Sans cette définition et distinction, la phrase fameuse et sulfureuse de Heidegger "La science ne pense pas" - mal traduite et qui devrait s'énoncer en français: "La science ne réfléchit pas", bien qu'elle pense énormément, et il y a de plus en plus de scientifiques qui en dehors de leur pensées réfléchissent sur la finalité de leurs recherches (cf., entre autre, les comités d’éthique)- serait tout simplement absurde.
Je suis pratiquement sûr que le philosophe russe qui a écrit sur Dostoïevski, cité par un participant n'est pas Bakounine mais Bakthia (je ne suis pas sûr de l'orthographe !)

Une question : L’essentiel de l’échange dominical se passe, pour moi, après coup (à ce propos : « réfléchir » en allemand : « nach-denken » = littéralement « penser après »). LE problème qui me hante depuis dimanche : La philosophie, tout comme l’art, a-t-elle pour finalité le dépaysement, la déstabilisation du sujet réfléchissant ou au contraire sa retrouvaille, sa réorientation. Novalis : « La philosophie fait se sentir partout chez soi » contre Castoriadis : « La vérité consiste toujours en une rupture de clôture ». Ce qui rend la chose difficile : j’ai l’impression que nous sommes à une époque où nous sommes à la fois dogmatiques (Castoriadis aurait raison) et désorientés (c’est Novalis qui aurait raison). Je continue à ruminer…

En toute amitié et reconnaissance pour ton travail remarquable pour ce site.

3. Philosophie et art : même combat !
Ecrit par Gunter Gorhan. 26-02-2008
« Les oeuvres d'art [et de la vraie philosophie, G.G.] naissent toujours de qui a affronté le danger, de qui est allé jusqu'au bout d'une expérience, jusqu'au point que nul humain ne peut dépasser. «
Rilke, cité par Charles Juillet "Rencontres avec Bram Van Velde".

4. Je pense, donc je me souviens...
Ecrit par Georges. 27-02-2008
Avant que les café-philo existent le polyglotte était considéré comme une personne intelligente, or dire les mêmes bêtises en plusieurs langues n'est pas une preuve d'intelligence.

Apprendre par coeur et ré-péter comme un perroquet est-il dangereux ?

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

5. Essayons de philosopher
Ecrit par Nadia. 27-02-2008
La bêtise a deux manières d'être : elle se tait ou elle parle. La bêtise muette est supportable.
" La bêtise humaine est la seule qui donne une idée de l'infini" E. Renan, voilà qui devrait satisfaire le philosophe que vous êtes ! Bonne soirée à tous

6. MIROIR Ô MA MÉMOIRE
Ecrit par Adèle. 28-02-2008
Penser c'est se dépenser.
Il y a mille moyens de ne pas penser et ainsi ne pas donner de sa personne.
Je ne suis pas certaine qu'il y ait des faibles d'esprit. Il y a surtout des avares de l'esprit par manque de courage et souvent de coeur.
Penser c'est surtout ne pas perdre de vue sa mémoire.
C'est pourquoi le mépris de la réflexion est certainement dangereux.

7. Penser c'est trouver le bon chemin
Ecrit par Ibnadame. 29-02-2008
Bonjour...

Hegel, qui avait décidé ‘qu’un peuple heureux n’a pas d’histoire’ ». L'Histoire, c'est ton identité, c'est la trace de ton existence…Donc on peut déduire que la pensée est lié à l'existence…Et tu ne peux pas penser sans avoir une mémoire pour arranger vos pensées…Car l'oublie ne peut te préserver les bonnes moments vécus…Oui, l'oublie c'est une capacité d'effacer les mauvais souvenirs…Mais si l'oublie est fatal et total, c'est la pire des catastrophes…

Les croyances et je dis les vrais croyances, là aussi ; il faut réfléchir sur les vrais et les fausses croyances, sont les bases de la pensée…Tu crois à la logique,à la science,à la vérité…Tous ça fait partie de toi…de Ta mémoire,de ton histoire, de ta vie, de ta façon de voir les choses…Penser , c'est un acte de conscience…

Tous les penseurs ont trouver du mal à exposer leurs idées aux autres…Parce que, le mot danger se présente lorsqu'on sent une certaine menace; grande ou petite, peut importe…Une menace nous fait souvent reculer…afin de préserver ce qu'on a…Parce que la plus part des gens ne pensent pas , ils exécutent des actes motrices , comme la machine…Des robots civilisés…Excuser le terme…Le nombre de "Penseurs" qui existe sur terre actuellement, une terre avec six milliard et demi d'habitants, combien représentent-ils ceux qu'on peut nommer des "penseurs"?

Tu sais, celui qui a inventé la règles des trois:baiser, bouffer, bosser, on peut dire la loi des trois BBB…Là si se pose la question: Ou se trouve l'acte de penser; dans ces trois verbes? Tous les animaux exécutent les mêmes taches, sauf dans le fait de Bosser …Pour l'être humain il faut qu'il bosse pour avoir de quoi satisfaire faire les deux actes,bouffer et baiser…Et pour les animaux ils n'ont pas besoin de bosser, car c'est prévu par celui leur Créateur…

L'autre qui a dit le secret du bonheur se résume en trois actes: j'ai rien dit, rien entendu et rien vu…Là aussi si on pose la question :Ou se trouve l'acte de penser dans ces trois verbes…

Pour être un peu précis sur l'idée de la pensée, je crois que chaque créature a un certain degré ou stade de connaissance qui lui permit d'effectuer des opérations sur le plan mental...En partant de plus bas créature vue au microscope ,jusqu'à le plus gigantesque astre dans l'univers…

Seulement la façon de penser est différente de celui des autres créatures…Selon son espèces; son genre et sa façon de gérer sa vie…Par exemple quand on parle de la naissance d'une étoile dans l'espace, et non sur un plateau de théâtre ou de cinéma…On parle d'une vie qui prend une certaine forme dans l'espace et fans le temps…Ou la naissance d'une idée toute nouvelle dans le monde des idées…

Donc, on peut dire que l'acte de "penser" c'est un acte qui prend plusieurs forme, le plus évolué est celui qui exerce l'être humain…Et cette différence se base sur plusieurs outils; qui complète l'acte de penser, comme la mémoire,la conscience;la logique etc.… Tous se bagage le rend capable d'écrire son histoire,sa vie, ses souvenirs,ses œuvres,ses portraits,ses bêtises,ses moqueries, ses malheurs; ses joies…On a un terme son existence…

Se bagage n'entre pas en action sans un excitant, qui fait bouger les choses…Sur le plan psychique, c'est le besoin de savoir à partir d'une question ou d'une séries des questions…Et sur le plan physique, matérielle, c'est la satisfaction des besoins, qui permet la continuité de l'espèce, avec tous ce qui possède sur tous les niveaux, comme les connaissances acquis, les traditions, les mœurs...Bref la passation d'une civilisation d'une génération à une autre…


8. Penser c'est aussi dépenser un énergie
Ecrit par Saad. 29-02-2008
Bonjour...

Penser c'est aussi dépenser une énergie,car sans énergie on ne peut pas faire grand chose...Seulement lénergie fournie par l'esprit ,on la trouve pas dans des gisments exterieur de l'etre humain; mais on la trouve au fond fe l'etre et de chaque etre vivant...

C'est pour celà que réflechir demande beaucoup d'énergie;beaucoup d'effort, la chose qui représenter un danger pour soi et pour l'autre...Seulement ce danger ne peut etre qu'une illusion dans la réalité...Et un bien pour soi et pour l'autre...

9. La part des choses
Ecrit par Gabriel. 01-03-2008
Hannah Arendt nous dit que le fait de "se mettre à penser" implique l'arrêt de toute autre activité : occupations de la vie quotidienne, activités usuelles..., ainsi, sauf à être "penseur professionnel" il y a lieu de savoir endiguer l'envie de penser.
Arendt souligne que la pensée, qui est invisible, se réfère à de l'invisible (cependant représentable par l'imagination), et ajoute : "lorsque nous pensons, nous nous isolons des autres et dialoguons intérieurement : il y a dialogue de moi avec moi-même. Je suis alors deux (en un)... Sans la conscience de soi, il n'y aurait pas de pensée." En quoi y a-t-il danger ? L'envie de "faire", de "créer", de "fabriquer" peut se résoudre par l'obtention d'un résultat tangible, d'un produit concret, d'une production visible. Mais l'envie de penser, comment se résout-elle ? Par le fait de penser seulement, et comme c'est de l'ordre du discours de moi à moi-même, que puis-je escompter sinon aboutir à quelque chose de problématique, d'incertain, qui ne me rapproche peut-être pas de la vérité ? Hannah Arendt évoque "des conflits de conscience qui sont en fait des délibérations entre moi et moi-même, et ne sont résolubles uniquement que par la pensée". Il y a donc un danger dans le fait que la pensée peut amener inlassablement à la pensée et ne déboucher jamais sur l'action "visible" issue de certitudes suffisantes pour se décider.
"Parfois je pense, parfois je suis" disait Paul Valéry, prouvant ainsi qu'il faisait la part des choses en sachant rompre le cercle de la pensée.

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