Péril en la pensée ?
Écrit par Carlos Gravito   
25-02-2008

« Casse-toi, pauv’ con ! » lança le Monarque, en son intime conviction, à un de ses sujets qui refusait qu’il le touche, au Salon de l’Agriculture, avivant ainsi l’acuité de la thèse avancée par Nicole le lendemain, 14 février, au café des Phares : « Penser est-il dangereux ? », que Gunter Gorhan soumit à la question, négligeant la fouille des consommateurs à l’entrée, alors qu’il n’y a pas un seul extincteur de la substance mentale dans l’établissement.

 

C’était le jour de tous les risques. On était dans de mauvais draps, mais l’auteur du sujet le justifia recourant à Hannah Arendt qui aurait dit : « il n’y a pas de pensée dangereuse car penser, en soi, est dangereux », bien que, optimiste, un des présents apostropha : « Ça dépend pour qui ! Penser pour soi est une exigence de l’Homme et si danger il y a, il est propre aux régimes totalitaires », ce que l’animateur arrangea « à l’aide de Hegel, qui avait décidé ‘qu’un peuple heureux n’a pas d’histoire’ ». On constatait donc que, sans la moindre crainte, les habitués du lieu, se cramponnant aux micros, bravaient les menaces qui pesaient sur eux lorsqu’une pensée viendrait à leur échapper et, imperturbable, Gunter veillait au grain.

 

L'astrologue qui se laisse tomber dans un puits (La Fontaine)Roscha fit la « distinction entre penser et réfléchir, moins dangereux », Marie-Sylvie entendait que « le danger s’évalue en coûts et bénéfices des risques de penser ou ne pas penser », Agnès suivait « Badiou dans la mise en mouvement du penser » et, Michel affirmant que « c’est à la pensée que l’on doit la survie de l’Homme », l’animateur en profita pour demander «  A quoi pensent les calamars ? », une anatomie de la pensée due à Alain Prochiantz.

 

Alfred rappela ensuite « que la bonne conduite de la pensée ne peut pas être enfermée dans des croyances et que l’on est, depuis Descartes, formaté pour la pensée rationnelle », Simone ajouta « la lucidité et le ‘dire’ (différent de la ‘doxa’) aussi bien au conflit interne qu’au danger externe » pour arriver, à l’aide de la ‘pensée marche-pied’ (obtenue sous la poussée des autres), à une pensée fertile, bonne pour l’être », Alain se référa « au danger de penser qui, à l’instar des difficultés trouvées sur les chemins forestiers, implique une rationalité, c’est-à-dire, une construction mentale », Charles se plaignit « de la paralysie des Grandes Ecoles qui empêchent les gens de penser », Line, talonnant Bossuet, opina « que penser est d’emblée se mettre en marche », Gabriel soutint que « penser est de l’ordre du langage, voire, se parler à soi-même » et, se reportant à Dostoïevski, quelqu’un assura que « pour bien réfléchir il faut se placer à distance des autres, tandis que le romancier pensait à travers ses personnages ».

 

Puis, Linda confia que « l’on ne peut pas s’arrêter de penser, la difficulté étant de porter un jugement et passer à l’action », Brigitte rapprocha « le miroir au fait de réfléchir, un regard sur soi ou sur les autres », Christiane entendit « qu’il ne s’agit pas, par là, d’approcher la vérité mais la lucidité qui elle, de son côté, fragilise », occasion pour un autre des présents de rappeler Kierkegaard pour qui « plus il y a de lumière plus l’obscurité est présente » et Pascale, qui venait aux Phares pour la première fois, révéla enfin que « penser, c’est vivre ; si on ne pense pas, on ne vit pas », Nadia, évoquant alors la « pensée méditative qui nous relie les uns aux autres », conviction partagée avec un autre participant pour lequel « on s’articule par la fusion, une auto-fusion par le bon désir, sur lequel il ne faut pas céder ».

Sachez qu’une chose est ne penser qu’à ça, autre chose est dire tout ce qui nous passe par la tête et, redoutant que ne me vienne à l’esprit aussi une idée qui me porterait à faire un malheur, j’entrepris le nécessaire pour que cela ne se produise pas, me cantonnant sans moufter au fond de la salle, du côté des toilettes, d’où, si jamais un penseur n’arrivait pas à s’arrêter de cogiter dangereusement et que je ne parvenais pas à lui claquer un coup de pied là où je pense, j’espérais me tirer par la seule issue de secours du café.

Après tout, je suis convaincu que la culture humaine se base sur une pensée en constant dépassement de tous les savoirs d’apparat, dangers qui furent l’objet de la virulence de Socrate. Penser, c’est sentir ; est-il dangereux de sentir ? Activité psychique ayant pour but la connaissance, la pensée, où pulse toute la dignité de l’Homme et loge la posture intellectuelle du philosophe (qu’il pense bien ou qu’il pense mal, le seul fil conducteur de sa raison étant la logique), ne peut pas être nocive ou alors, tous les prodigieux progrès de la vie et de l’humanité s’avéreraient une catastrophe ; plutôt se porter, dans un tel scénario, vers l’ignorance comme seul chemin pour nous amener aux signes. Pourquoi pas. Mais, si l’on interrompait la réflexion, cela irait-il mieux ? Des singes, qui connaissent déjà pas mal de mots, vecteurs de pensée, ne voudraient-ils pas nous les apprendre y ajoutant quelques rudiments de langage, liés à une bienveillante rationalité ? Tout recommencerait comme d’hab.

 

Voilà la raison pour laquelle je refuse d’adhérer au « penser dangereux, en soi » de Hannah Arendt, une idée qui me paraît absurde ; la faculté de connaître est plutôt généreuse, engagée, profonde, et tous ses avatars ne sont que des dérèglements à mettre sur le compte du frisson de mort qui recouvre une grande partie de nos projets. Il s’agit là d’une autre affaire ; il s’agit là d’une atavique et pressante angoisse que le bonheur d’exister peut d’ailleurs dépasser.

 

Mais, n’y pensons plus. Le moment était venu de nous carapater et, par les arrières, je me suis faufilé vers les dépendances plus rassurantes de la Banque de France. Finalement, il n’y a pas à tortiller ; le commerçant pense boutique, le maçon pense truelle, le banquier pense comme sa bourse et le laboureur comme sa terre. Je me souviens même d’un paysan qui, arrivant de la porcherie, rentra dans la cuisine clamant à l’adresse de sa femme :

 

- Tu sais, Marie ? Ça fait 25 ans que l’on est mariés ; j’ai pensé tuer le cochon !

- Mais, répliqua l’épouse tâchant de panser sa pulsion, il n’y est pour rien, le pauvre.

  

Sujet connexe : Réfléchir, c'est se gâcher la vie

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. La pensée-marteau
Ecrit par Gunter Gorhan. 26-02-2008
Penser n'est pas réfléchir. Quand on a un marteau dans la tête on pense tous les problèmes sous la forme de clous. C'est en réfléchissant qu'on peut éventuellement enlever le marteau de sa tête - et ça peut faire mal...

2. Le Culte de la Culture Agricole
Ecrit par Georges. 27-02-2008
Etymologiquement Georges vient du Gheorghios / travailleur de terre. Or, la terre est de la matière. Donc, Georges est travailleur de la matière grise.

L'homme est la femme n'ont pas été condamné à travailler la terre car ils ont reçu l'intellingence pour construire de machines. Sommes-nous inviter chaque jour à cultiver notre matière grossièrement/grise ?

« Casse-toi, pauv’ con ! » lança le Monarque, en son intime conviction, à un de ses sujets qui refusait qu’il le touche, au Salon de l’Agriculture,...

Qu'est-ce que nous cultivons au Salon de la Culture Agricole ?

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

3. penser
Ecrit par Nadia. 29-02-2008
Penser par soi-même, penser en se mettant à la place de tout autre et toujours, penser en accord avec soi-même. Voilà bien, un exercice difficile auquel nous invite E. Kant
On passe ainsi de "l'Entendement", à "la Faculté de Juger" et à la "Raison" (si mes souvenirs sont bons). Penser par soi-même n'est pas une mince affaire puisqu'il faut se débarrasser des "superstitions", des préjugés qu'on nous a inculqués et comprendre le fonctionnement du système dans lequel on est bon gré mal gré enrolé, s'en dégager n'est pas aisé ; ceux qui tentent de lutter contre l'obscurantisme continuent à le payer le prix cher, au comptant!!
La pensée nous expulse dans le monde et nous rend à nous-même. Elle nous éloigne de ceux dont on aimerait se sentir proche .

4. É PERICOLOSO IL PENSATORE
Ecrit par Adèle. 01-03-2008
Penser c'est se dépasser. Faire la course avec soi-même est très périlleux.

Si ma part sombre me surprend à l'arrivée, que vais-je bien pouvoir lui dire ?

Je serais très ennuyée d'être fâchée avec moi-même. C'est pourquoi pour noyer mes pensées, je regarde sans interruption la télévision. Comme ceci nous avons la paix. Notre couple ne prend aucun risque.

Il n'y a désormais aucun péril en la demeure.

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