Ranger le désordre du monde
Écrit par Marc Goldstein   
02-03-2008

Parmi les onze sujets proposés ce jour-là, l’animatrice choisit : « Nous sommes sans cesse en train de ranger le désordre du monde ». L’auteure du sujet indiqua que cette phrase était tirée d’un ouvrage de Mireille Fargier-Caruso et pouvait donner lieu à un questionnement autour des notions d’ordre et de désordre dans notre rapport au monde.

Ne préférons-nous pas plutôt déranger l’ordre du monde ? proposa l’animatrice à la réflexion collective. Un premier intervenant fit remarquer qu’ordre et désordre étaient des notions inventées par l’homme, et que pour la nature il convenait de parler de chaos. Le chaos serait étranger aux notions d’ordre ou de désordre car soumis à un aléa radical. D’ailleurs, poursuivit-il, on ne parle pas de désordre du cosmos [et pour cause, cosmos signifie « bon ordre » en grec]. Dans ces conditions, est-il légitime de vouloir plaquer ce qui ressortit à la culture humaine sur la nature ? Un autre intervenant indiqua que la tâche du scientifique était précisément de mettre de l’ordre dans le monde, de réduire au maximum les zones de non-compréhension de notre univers, ce que semblerait confirmer Anaxagore pour qui « toutes choses étaient confondues ; vint ensuite l'esprit, qui mit l'ordre dans l'univers. » Toutefois, après les travaux de Bricmont et Sokal, vaut-il mieux commencer notre investigation par la science ou par l’histoire ? Pas facile de décider sachant d’une part, que pour Richard Feynman « personne ne comprend la mécanique quantique » et d’autre part, que pour Raymond Aron, il y aurait également une part non déterminée dans l’histoire...

Ranger sa chambre est parfaitement inutile !Commençons alors par un cas simple que tout le monde connaît, proposa un participant : ranger sa chambre. Il n’y a toujours qu’un ordre – un seul – conforme au désir de l’occupant de la chambre ; tout ordre différent n’est que désordre (du point de vu de cet occupant, toujours). Un autre intervenant rappela que d’après une étude américaine parue récemment dans Le Monde, les personnes dites désordonnées trouveraient leurs affaires trois fois plus vite que les personnes dites ordonnées. Ma façon de ranger, mon ordre, c’est ma liberté ! Et si ordre et désordre étaient les forces contradictoires fondamentales et constituantes de notre monde ? demanda une intervenante. Le désordre serait inhérent à la vie dès lors que l’on constate un écart entre désir et réalité ; et l’ordre serait le moyen de refaire coïncider, de mettre en adéquation l’une et l’autre. Pour autant, l’ordre correct des mots ne suffit pas à donner un sens à une phrase, comme le révèle la fameuse phrase de Chomsky : « Les idées vertes incolores dorment furieusement. » Bref, il n’y aurait de désordre que par rapport à un ordre de référence donné. Mais qui le donne, et qui en juge ?

Pour certains, le mot « ordre » serait lié à la notion d’obéissance, et la science qui procède de façon ordonnée passerait son temps à rechercher des lois, y compris celle du chaos, c’est-à-dire du désordre absolu. Peut-on comprendre le désordre par l’entremise d’une raison ordonnée et d’une méthode capable de la conduire convenablement ? Pour Descartes, ça n’aurait fait aucun doute. De plus, on associe traditionnellement l’ordre à l’efficacité et le désordre à l’inefficacité. Or, les deux dansent ensemble, à l’instar de la musique (réglée) de l’orchestre qui se mêle aux éclats de rire (désordonnés) des fêtards. Le rire serait la soupape du sérieux comme le désordre celle de l’ordre. Pour d’autres, on apparente souvent l’ordre à ce qui est inéluctable, à la mort ; et le désordre à la vie. Or, là aussi, les deux sont liés si l’on considère que dès sa naissance notre corps ne cesse tour à tour de se désorganiser (entropie) et de se stabiliser (homéostasie). Pour d’autres encore, l’infinie diversité des désirs personnels donne l’impression d’un désordre manifeste. Dans ces conditions, comment établir ce que serait un monde juste ?

Puis, l’idée se fit jour que le désordre était nécessaire pour bousculer l’ordre établi, les habitudes. Ainsi la science progresse-t-elle et fait progresser parce qu’elle accepte d’être remise en cause plus facilement que la religion ou que le pouvoir politique. Nous sommes comme pris dans un mouvement permanent de certitudes (ordre) à remettre sans cesse en cause (désordre). Pourtant, si déranger l’ordre scientifique est toujours souhaitable, déranger l’ordre politique semble toujours suspect. Mais n’est-ce pas là le devoir de tout citoyen ? Après la science et les institutions, qu’en est-il pour les arts ? Un ordre nouveau peut-il arriver sans passer par une phase de désordre ? L’acte même de création peut-il s’accomplir sans surmonter un stade de désordre (Nietzsche, Nerval, Lautréamont) ? Transgresser serait détruire l’ordre alors que transcender serait le faire au nom d’un ordre nouveau. Ainsi l’anthropie transcenderait-elle l’entropie. Le poète « fout le bordel » dans la langue pour donner un nouveau sens, un nouvel éclairage, lança une intervenante. La création peut être ordonnée ou chaotique, tempéra l’animatrice. La musique marie à la fois l’ordre (solfège, notes, gammes, arpèges, tempo,…) et une impression de liberté quasi-totale, affirma une participante. Quant à la philosophie, même les derniers des hommes ont pour Nietzsche « encore assez de chaos en eux pour accoucher d’une étoile qui danse ».

Quelle est la meilleure attitude à adopter : déranger l’ordre établi ou en imposer un nouveau ? Autrement dit, reformula l’animatrice, devons-nous déranger l’ordre du monde ? Ou comment instaurer un désordre fécond ? En ajustant constamment notre rapport aux choses, aux êtres, au monde, nous dit-on. Quel en est l’enjeu ? Est-il de maîtriser toujours plus ou d’attendre et de désirer l’événement ? Pas n’importe quel événement, un événement capital, qui ne survient que deux ou trois fois dans une vie tout au plus, et qui peut la bouleverser comme le ferait une métamorphose. Peut-on favoriser la venue d’un tel événement ? Il semble qu’on ne puisse qu’en préparer le terrain, comme on se prépare à accueillir un instant de grâce, sans savoir s’il arrivera ni quand il arrivera. Alors, a-t-on besoin d’ordre, après tout ? Oui, dans la recherche légitime de sens, pour nous rassurer aussi, et éviter de se retrouver face à l’inconnu qui angoisse et qui fait peur. Les « forces de l’ordre » qui garantissent la paix sociale et ce qui est « dans l’ordre des choses » rassure sans faire de vagues. Mais cette assurance contre le trouble a un prix : la contrainte. « C’est un ordre », « entrer dans les ordres » sont des expressions qui font référence à une certaine contrainte. Un intervenant fit remarquer qu’on respectera les « règles du jeu » tant qu’elles n’entrent pas en conflit avec celles du « je ». Alors, on cherchera à s’en dégager, comme le surréalisme et l’art moderne tentèrent de s’affranchir de l’ordre, des contraintes et des normes. Toutefois, il existe un ordre sans contrainte, c’est l’harmonie. Mais au fait, s’agit-il d’un ordre naturel ?

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Le beurre et l'argent du beurre
Ecrit par Gunter Gorhan. 02-03-2008
L’opposition de l’ordre et du désordre cache peut-être une autre plus fondamentale : celle entre notre désir d’une vie tranquille, sécurisée et prévisible, d’une part, et celui d’une vie de risques, d’aventure et imprévisible, d’autre part. Peut-on avoir les deux à la fois ? Autrement et vulgairement dit : Peut-on avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre ?
Et si on analysait l’histoire de la philosophie, les différentes postures philosophiques à travers cette grille existentielle ? En tout cas, les interventions des participants au débat de ce matin illustraient bien cette opposition sous-jacente à celle exprimée par la question du jour…

2. Mémoires d'une jeune fille dérangeante
Ecrit par Adèle. 03-03-2008
Je vous cite un passage du livre de Simone de Beauvoir (Mémoire d'une jeune fille rangée):

"Somme toute, en dehors des moments où j'étais reçue à mes examens, je ne faisais pas honneur à mon père; aussi attachait-il une extrême importance à mes diplômes et m'encourageait-il à les accumuler. Son insistance me persuada qu'il était fier d'avoir pour fille une femme de tête; au contraire: seules des réussites extraordinaires pouvaient conjurer la gêne qu'il en éprouvait."

3. Beckett et le désordre
Ecrit par Gunter Gorhan. 04-03-2008
Je tombe sur cette citation: "Impossible de raisonner sur l'unique. Impossible de mettre de l'ordre dans l'élémentaire" S.Beckett cité par Charles Juillet "Rencontres avec Bram Van Velde".

4. l'ordre des mots
Ecrit par aliette. 04-03-2008
Je regretterais presque de ne pas être venue aux phares ce dimanche. levée tard, j'ai rejoint le carnaval des verts que je soutiens dans le 2ème arrondissement.
j'avais eu une bonne note en philo au lycée en dissertant sur la phrase du père lacordaire:
Il vaut mieux une injustice qu'un désordre.
Si vous me connaissez un peu vous ne vous étonnerez pas que déjà, j'avais ergotté:
De quelle ordre parle-t-on puisque , par nature, une injustice est un désordre. (je ne me souviens plus quelles autorités j'avais invoquées pour soutenir mon point de vue.

quant aux idées vertes qui s'amusent follement de notre incompréhension, lordre des mots , presque identidique en anglais et en français (beside green idees?), il ne nous a été imposé en français que par la perte de la déclinaison:
rosa est pulcra= pulcra est rosa, MAIS le chat mange la souris =/ la souris mange le chat .
A bientôt peut-être

5. L'ordre des choses au café-philo
Ecrit par Georges. 07-03-2008
Le café-philo nous offre une chance unique. Nous pouvons faire un exercice d'honnêteté pendant deux heures...après, chacun pourra reprendre ses habitudes habituelles.

Je ne sait pas en France, mais en Belgique il y a une règle du café-philo qui ne fait pas plaisir à tout le monde.

" Au café-philo chacun est pris pour ce qu'il dit non pour ce qu'il représente socialement. "

Cette règle a vexé pas mal des participants, car on se rendu compte que les titres de noblesse, les positions sociales privilégiés et les comptes en banque n'avaient nul pouvoir pendant le débat argumentatif.

Faut-il engager du personnel pour faire travailler la matière grise en notre place ?

Par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

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