Ordre et désordre
Écrit par Carlos Gravito   
04-03-2008

Accompagnée d’un tohu-bohu assourdissant de tambours qui s’élevait du pied de la Colonne de Juillet, le 2 mars, une masse hétérogène de citadins coureurs s’élançait en pagaïe, place de la Bastille, dans le demi marathon de Paris, tandis que les habitués du café des Phares s’apprêtaient à disserter sur un thème avancé par Agnès, « Pouvons-nous déranger l’ordre et le désordre du monde ? », choisi par Christiane Graziani pour débat du jour.

 Alors ? « Pouvons-nous déranger l’ordre et le désordre du monde ? » Oui, bien sûr, semblait être la réponse, même plus, l’embellir ou le ravager dans une régression barbare, mais la chose était plus lyrique que ça, étant donné que l’auteur du sujet, insistant sur la réalité d’un ordre cosmique et biologique, se dit inspirée par Mireille Fargier-Caruso, poète, qui l’aurait suggéré dans un de ses textes : « Nous sommes toujours en train de ranger les désordres du monde ». L’animatrice a alors pris le parti « d’analyser d’abord les notions d’ordre et désordre du monde », ce qui, d’immédiat a déclenché la réaction de Michel, prétendant que « l’ordre du monde concerne les humains et pas la nature, l’univers n’ayant pas de désordre mais du chaos » ; « sans savoir comment faire le lien entre la science et le chaos, à un moment où la domestication de l’Homme nous menace, Gunther se référa à Sokal et Feynman pour affirmer qu’il n’y a pas d’ordre venu du haut ; que c’est à nous de l’organiser » mais, se demandant « quel est cet ordre que tout le monde veut établir », Alfred y voyait « une notion d’obéissance ou un déterminisme (à l’instar de l’efficacité de l’orchestre), le désordre étant un chaos que l’on veut ordonner (telle l’impuissance d’une armée) » et Cécile attribua « aux scientifiques la tâche de mettre de l’ordre dans le monde ». « Refusant de plaquer la nature sur l’humain », Alain pensa, lui, « au récit comme relativité de l’Histoire, voyant dans l’égalité une sauvegarde au niveau du collectif et dans la liberté celle de l’individu, ajoutant plus tard que dans le désordre il y a des associations libres, non programmées, comme un parapluie sur une table de dissection que l’art peut esthétiser », Marlène entendait que « pour cadrer avec l’Institution, il faut déranger avant de ranger, afin d’arriver au fond et à la forme », Martine, se « basant sur la philosophie indienne, était d’avis que le monde fut, dès le départ, laissé à une force d’inertie ; pas loin du refus de guérir qui a un sens mortifère », et Agnès reprit la parole pour rappeler qu’« en psychologie individuelle le désordre serait un désir ne correspondant plus à la réalité ».

- Avons-nous besoin de mettre de l’ordre dans le monde et pourquoi ?, demanda Christiane et, nommant Bergson, un participant a répondu « qu’il y a différentes façons de classer ; lorsque l’on rentre dans une pièce donnée, il se présente à nous un grand désordre de paperasses, par exemple, et un ordre plus strict serait alors un désordre par rapport au premier », Thérèse a répliqué « qu’il s’agissait nécessairement de donner, par un ordre nouveau, un sens à la peur de l’inconnu, alors que le poète force la norme, bouscule les catégories et fout le bordel dans la langue », Sabine mentionna « la musique comme langage universel d’un ordre très carré pour ce qui est du solfège et du tempo, mais laissant toute liberté à la rythmique », Jacques fit remarquer « qu’être humain fait partie du monde ce qui peut créer aussi bien l’ordre que le désordre », Paule évoqua « l’ordre de la maman comme normal jusqu’à ce que l’enfant grandisse et que des tensions se fassent jour ; deux stratégies se présenteraient à ce moment : l’enfant virerait à droite (bon ordre) ou à gauche (l’anarchie) », et Simone parla de « l’inéluctabilité de la mort, après la naissance (désordre / ordre, ou l’illusion qu’il n’y a pas de limite / interférences vivantes pas désagréables mais surprenantes) ». Paule revint ensuite à la charge avec « l’entropie, désorganisation permanente qui crée le chaos, tandis qu’un excès d’ordre rendrait rigide la société, qui par elle serait détruite », opportunité prise par Gunther pour rapprocher « ‘entropie’ d’‘anthropie’, ‘ordre’ d’‘harmonie’, ‘transgresser’ de ‘transcender’, à propos de l’énergie vitale et de la pulsion de mort », Nadia entendant « que tout ça est quelque chose que l’on ne maîtrise pas, la seule certitude  étant que dans le désordre on ne peut pas mener à bien un projet » et Michel 2, s’appuyant sur le « ‘green ideas sleeping furiously’ (des idées vertes dormant furieusement), de Noam Chomsky, conclut qu’‘il faut déranger,  l’ordre n’étant pas bon et le désordre n’étant pas souhaitable ».   

Eh oui ! Faire de l’ordre équivaut à faire toujours la même chose et, somme toute, l’ordre ne règne que par l’acceptation de ceux qui s’y soumettent, la nature du mouton ne tenant qu’à la barrière de l’enclos. Au temps de l’atome, où l’ordre est concocté dans des sommets de l’absurde empêchant l’humanité de devenir possible, on tressaille selon les mains qui le tiennent et le mirador serait un belvédère de la terreur si on acceptait de voir, de là, la terre prête à trembler plutôt que des bucoliques feuilles balancées par le vent. De « jubere » (prescrire, commander), ordre et désordre ne sont pas des objets éthérés à ranger dans le vide, mais, outre représenter une organisation hiérarchisée, ils impliquent un rapport au monde à propos du partage de moments singuliers, source de plaisir ou de désagrément. Notre histoire mythique débute avec la transgression qui défia Dieu sur son propre terrain puis, plus proche de nous, l’exemple de la tentation se poursuivit avec le « daimôn » qui, sans ambiguïté, ne se manifeste à Socrate que sous forme négative, sans jamais l’inciter positivement ; une sorte de mantique, un art exceptionnel qui a fortement influencé le théâtre grec, haut lieu de l’artifice. Avide de territoires incertains et gourmand de possibilités esthétiques qui puissent rendre compte de l’inexprimable, l’artiste se cogne contre l’ordre ou, du moins, ne le cherche pas. L’émergence des poètes n’est pas le fait du prince mais de l’ivresse qui peu se distingue de celle du peuple lorsque sa vigueur l’amène à s’adonner à des ripailles saisonnières dans des réjouissances, dont le théâtre attique est un exemple, et où il fait front à l’ordre établi pour collaborer à l’instauration d’une société plus épanouie, par des gestes libres et subversifs. On y fait preuve de bombance comme de frivolité et on n’y évite ni les disputes ni les rixes, phénomène cathartique qui canalise les tensions, car l’excès a un goût et un sens que la fadeur de la vie ordinaire n’offre pas. Force est de constater, toutefois, que de tous ces corps qui se trouvent ensemble on ne peut retirer une unique pensée ; l’ordre est un objet de la raison, volage, et chaque chose a son ordre : le cœur en a un, la raison un autre. Dans le désordre, par contre, les points de vue sont multiples ; empêchent-ils une convergence ou la favorisent-ils ? S’ils la favorisent, il y a bien dans le désordre la présence d’un équilibre des idéaux et des instincts, la triche, les stratagèmes, les pistons et les bluffs gardant tout leur intérêt pour la préservation de leur existence.

Bien entendu que tout ne doit être que confiance et abandon mais, le plus souvent, le « je » est embarqué dans le « jeu » où l’on n’a pas toujours les dieux de son côté et, puisqu’on joue, il vaut mieux aider la chance guettant l’opportunité de gagner, c’est-à-dire, de rêver ; il n’y est pas question de probité car celui qui se laisse assommer par l’échelle ne montera jamais aussi haut que celui qui s’en prive, or, l’Homme veut toujours prouver qu’il est un Homme et pas une mauviette. Tricher équivaut pour lui à un dynamisme de l’imagination et de la créativité, une tentative de détisser le destin refusant le hasard ainsi que le sentiment d’impuissance qu’il provoque, pour s’en sortir. Racontant des histoires, Shéhérazade trompe, afin de gagner du temps. Côté nature, la morphogénie est à l’œuvre chez tous les êtres vivants de la génération à la mort, en interaction avec l’environnement auquel ils s’adaptent, et c’est ainsi que, activé par la seule fonction de fécondation, le renard est doté de plus de subterfuges qu’Ulysse pour échapper aux sirènes et le cattleya piège à gogo insectes et colibris. L’amour lui-même n’est qu’un artifice destiné à rompre la glace et, à bien y regarder, la ruse est un changement de critère, afin d’obtenir ce que l’on prétend, un petit câlin pouvant très bien en cacher un gros.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Philosophie et sciences
Ecrit par Gunter Gorhan. 04-03-2008
Je me suis référé, hier aux Phares, à Bricmont et Sokal (cf. la fameuse « affaire Sokal/Bricmont » déclenchée après la publication de leur livre commun « Impostures intellectuelles », publié à la fin des années 90) d’une part, et à Feynmann (prix Nobel de la physique) de l’autre, pour ébaucher une interrogation sur les rapports entre philosophie et sciences. Comment passer naïvement du chaos scientifique (cf. la théorie du chaos du regretté René Thom, mathématicien et philosophe) au désordre évoqué par une poétesse ? Bricmont et Sokal avait fustigé l’extrapolation et l’usage par les philosophes de notions, concepts scientifiques, et Feynmann avait déclaré que même les scientifiques ne comprenaient pas, au sens fort du terme – ils peuvent, certes calculer et prévoir, certaines de leurs propres théories. Or, la philosophie ne vise aucune prédictibilité, elle vise la compréhension, de soi, d’autrui et du monde. Autrement dit, la science vise l’exactitude, tandis que la philosophie (et l’art) vise la vérité. Il ne me semble pas anodin que dans d’autres langues, par ex. en allemand, on ne dit pas que 2+2=4, est vrai (« wahr ») mais exact (« richtig ») ; de même, en anglais on dirait « right » et non pas « true ». Mais ce serait le sujet d’un autre échange réflexif, peut-être à venir…

2. Révolte et/ou Révolution
Ecrit par Nadia. 04-03-2008
En physique, le principe d'ordre naît du désordre, d'après les travaux d'un physicien du nom de "Schrödinger"( décidément, j'ai un souci avec les noms propres, enfin peu importe).
Les atomes ont des comportements aléatoires (notion de désordre). A grande échelle, c'est le comportement de milliards d'atomes qui est observé et qui permet d'établir des équations déterministes (notion d'ordre).
Curieusement, en biologie, le principe d'ordre naît de l'ordre.
La loi des grands nombres n'est pas applicable car n'est en jeu qu'un trop faible nombre d'individus : les gènes. Il existerait un ordre moléculaire, au niveau des gènes, d'où découlerait l'ordre du phénotype c.à.d de l'être vivant.
La recherche d'une certaine cohérence, de ce qui fait lien et donne du sens est d'une certaine manière la quête d'un ordre, ce qui suppose qu'il y ait au préalable, un "magma" en ébullition (notion de désordre).
L'ordre évoque l'idée de la loi, du déterminisme, de détermination c.à.d de contraintes mais aussi l'idée de stabilité, de constance, de répétitions et même d'un certain confort qu'on pourrait qualifier de pernicieux comparable à un tsunami par un bel après-midi ensoleillé. A cette notion d'ordre, s'opposent l'aléatoire, l'évolution des espèces, les mutations, les accidents et modifications en tous genres.
Il n'y a de désordre que lorsque l'ordre trouvé ne correspond pas à nos attentes, nous dit Bergson. Finalement,tout ceci balance entre révolte estudiantine et révolution copernicienne. J'ai fait mon choix, autrement dit je prends les deux ! Bonne soirée à tous

P.S. Lire absolument Schrödinger, ce type est épatant, d'une intuition géniale. Dans sciences et vie, en 2007, il y avait un article qui peut sembler déroutant sur le "chat mort et vivant". On se sent moins seul(e). C'est réconfortant !

3. Connaissances et insuffisances
Ecrit par Nadia. 07-03-2008
P.S. : lire également Teilhard de Chardin. Il est dommage que les deux ne se soient pas rencontrés. On aurait eu davantage d'informations sur la question restée en suspens en raison du conformisme ambiant et non faute d'imagination.

4. D' au-dessus de la mêlée...
Ecrit par Romain Rolland. 08-03-2008
Les hommes ont inventé le destin afin de lui attribuer les désordres de l'univers, qu'ils ont pour devoir de gouverner.

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