Dixième anniversaire de la mort de Marc Sautet
Écrit par Gunter Gorhan   
08-03-2008

Afin de « préparer » le dixième anniversaire de la mort de Marc Sautet qui sera au programme du café des Phares le 6 avril prochain, je me propose de présenter quelques textes « repères » tirés de Un café pour Socrate (Robert Laffont, 1995), ouvrage à lire ou à relire sans attendre…

Repère I : La sortie du coma

 « Car cet ébranlement des consciences [dû à la désorientation actuelle généralisée – G.G.], qui peut faire vaciller la cité dans la folie, rend à la philosophie sa vocation première : celle de la recherche en commun de la vérité. C’est sans doute pour cette raison que son exercice s’accompagne d’une véritable jubilation. Oui, de jubilation ! Du moins est-ce ce que je peux observer depuis que j’exerce mon activité. Même lorsque la frustration règne à l’issue d’un débat au café, même lorsqu’un labeur ingrat est requis en consultation…, le plaisir est là. C’est un plaisir très particulier, mais à l’évidence, intense, qui fait les ressembler à des rescapés ; ils semblent sortir d’un coma. La source de leur plaisir doit s’approcher du sentiment qu’éprouve celui qui se rend compte qu’il est encore en vie qu’il a échappé à la mort. Il y a là un bonheur simple : celui d’exister après avoir frôlé le pire, et de le savoir. D’où, je le soupçonne, la gratitude qu’on manifeste envers ma manière de pratiquer la philosophie. » (p. 121)

Marc Sautet exprime ici, à mon avis, une conception forte du café philo – au-delà d’un apprentissage de l’argumentation et d’une culture philosophiques – qui vise à produire une véritable « conversion philosophique », telle qu’elle est décrite par Pierre Hadot au sujet de la philosophie antique ou par Karl Jaspers par rapport à sa propre conception de l’initiation philosophique ; il ne s’agit, bien sûr, que d’une idée régulatrice, d’un idéal qui aimante l’animateur et non pas d’une réalité empirique. Mais comme c’est notre « idéal », notre intention (appelé aussi désir dont l’étymologie renvoie aux astres, aux étoiles, dont l’étoile polaire qui nous permet de nous orienter) qui imprime notre pratique, il est important d’élucider notre désir d’animer un café philo et d’y participer…

Repère II : La philosophie au café

« Néanmoins,  la pérennité du débat n’allait absolument pas de soi. Sa forme libre et bon enfant laissait prise à bien des tentatives qui, si elles s’étaient imposées, l’auraient rapidement condamné. En premier lieu, l’intellectualisme : la tendance à la surenchère sur le registre « sérieux ». Etant donné qu’il s’agissait de « philosophie », il importait, pensaient certains, de n’avoir affaire qu’aux concepts propres à cette discipline, de barder son discours des références appropriées et d’invoquer Kant, Hegel, Heidegger, sous peine de sombrer dans la trivialité de la discussion de café. De là à n’accorder la parole qu’à ceux qui maîtrisent ce type de savoir, il n’y avait qu’un petit pas, qu’ils s’apprêtaient allègrement à franchir. Le café bleu (Dupuy-Berberian)Plusieurs orateurs, de manière chronique, intervinrent en ce sens, me reprochant de laisser dire n’importe quoi par n’importe qui…

Il fallut donc frustrer ce clan pour donner aux autres le goût de la philosophie. Les sujets étant choisis le jour même, sans consultation préalable, et je n’avais pas l’intention ni l’envie de les proposer moi-même. On venait me solliciter pour réfléchir à l’improviste ; il était donc hors de question pour moi de savoir à l’avance de quoi je devais parler. La mort, l’art éphémère, le narcissisme, le pouvoir des mots… rien de cela n’avait été prévu, et c’était beaucoup mieux ainsi. Bientôt, plusieurs thèmes se firent concurrence, et il fallut bien trancher, en choisir un au détriment des autres. Or, c’était un excellent moyen de battre en brèche la tendance de certains participants  à « élever » tout de suite le débat, sans se  soucier de voir leurs voisins perdre rapidement pied. Il me suffisait de sélectionner celui des sujets qui laissait le moins de prise à ce type de situation. Quitte à rendre furieux les « intellectuels » en visite, en les priant de s’exprimer avec des mots de tous les jours, j’optais souvent pour un thème inhabituel dans la sphère de la philosophie classique : pour une phrase banale, qui offrait a priori peu de prise à la réflexion, une expression triviale. D’où le débat sur « La première fois » » (pages 27 et 28)

Les cafés-philo, en général, ont peur d’être assimilés à des cafés de commerce, de ne pas faire de la « philosophie » – faut-il ajouter « sérieuse » ? L’une des raisons réside peut-être dans le fait que beaucoup d’animateurs de café-philo n’ont pas de diplôme universitaire dans cette discipline et se sentent donc obligés d’en rajouter en matière de citations, de terminologies savantes, de références. Or, dès la fondation du café-philo des Phares, Marc Sautet a permis à des non diplômés en philosophie (plutôt en histoire de la philosophie, il n’y a pas de diplôme en philosophie tout court) d’animer les débats aux Phares. Bernard Stiegler, philosophe réputé et auteur de nombreux ouvrages philosophiques, lui-même philosophe autodidacte à ses débuts (il l’a apprise en prison) répète souvent qu’il faut réhabiliter la belle expression « amateur », qui vient d’amare – aimer – et il se qualifie lui-même d’amateur de philosophie. Si la philosophie était une expertise, réservée aux seuls experts dans ce domaine, l’existence des cafés-philo ne serait qu’une imposture… 

Repère III : Qu’est-ce qu’une question philosophique ? 

 « Ensuite, et c’est l’essentiel, tous les sujets sont susceptibles d’être traités de manière philosophique. La philosophie ne tient pas à ses sujets. Ce n’est pas une « matière » à enseigner ni un champ à cultiver, c’est un état d’esprit, une manière de faire usage de son intellect. Le philosophe n’a pas d’objet propre. Il part des idées reçues, des opinions du sens commun, des idéologies dominantes, des révélations religieuses, des réponses données par la science pour les soumettre à l’examen. Tout est donc objet de sa réflexion. Le néophyte n’a nul besoin de se faire une montagne des sujets propres à cette discipline. Il n’y en a pas. Il n’y a pas de spécificité de l’objet de la philosophie : philosopher c’est mettre en question, au sens banal de l’expression, ce qui est déjà là comme réponse et qui, de fait, ne convient pas. » (p. 35)

Il n’est pas étonnant que Marc se refusait systématiquement à choisir un sujet typique pour un bac de philo dont, en tant que « professionnel » de la philo, il possédait d’emblée un plan en  trois parties… Une autre raison de ses choix du sujet du jour : il comptait bien apprendre lui-même de l’échange avec les participants, la seule « rémunération » pour son activité d’animateur bénévole d’un café-philo.

 

Autres articles sur Marc Sautet : par Daniel ; par Gérard ; par Carlos

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. le sujet
Ecrit par Roland Jondeau. 23-03-2008
Le repère principal, qui avait ancré et fondé le système était la formulation du sujet sous forme de deux antithèses qui pouvaient s'articuler l'une sur l'autre de manière à faire surgir des cas. Par exemple l'antithèse beau/laid et l'antithèse bien/mal. On les met en coincidence quand le beau et le bien coincident, ainsi que le laid et le mal, puis un pivotement et des glissements successifs vont conduire progressivement jusqu'à examiner les cas où le beau est mal et le laid bien. Ces allez-retour mesurés décollent les coincidences et les assimilations et introduisent une souplesse de pensée dont il est assez facile de suivre la progression et permettent de contrôler le débat de façon pas trop visible, tout en laissant aux participants l'impresion d'avancer au fur et à mesure que la pensée s'émancipe.
Mais il faut parfois tirer fort et utiliser des complices et même des compères. Avec l'extension des cafés-philos et surtout quand les participants ont voulu devenir animateurs et les rivalités consécutives, cette exigence et cette tactique sous-jacente ont été perdues de vue par un effet d'entropie qui a produit une dérive verbeuse, les mots prenant le pas sur les idées et le chipotage sur la pensée.
Cependant, par réaction contre cette dérive, quelquefois on voit ce principe directeur ressurgir car c'est le seul moyen pour que chacun trouve sa place et que le débat produise une satisfaction générale.

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