Se cache-t-on toujours quelque chose ?
09-03-2008

 Pas moins de treize sujets ont été proposés par les participants au café-philo des Phares en ce dimanche 9 mars, premier tour des élections municipales 2008. Après avoir hésité entre deux sujets, l’animatrice en choisit un troisième, celui proposé par Carlos : « Se cache-t-on toujours quelque chose ? » Comme il en va traditionnellement, l’auteur du sujet l’introduisit en argumentant que « si non, on sait tout ; et si oui, ignorer nous serait utile, ou alors la sagesse nous permettrait de feindre de savoir. » Quant à l’animatrice, elle justifia le choix de ce troisième sujet du fait que la philosophie permet de dévoiler, de mettre en mots ce dont le sens est caché (plusieurs des sujets proposés portaient en effet sur les mots, la plume, l’écriture).

La première intervention posa la question de l’intentionnalité : se cache-t-on consciemment ou inconsciemment des choses ? De même que tantôt on sait ce qu’on cherche et tantôt on ne le sait pas, il se pourrait qu’on se cache des choses sans le savoir, sans en avoir conscience. L’animatrice sauta sur l’occasion pour en remettre une couche sur le fait que la philosophie consistait justement à faire surgir des questions là où il n’y a pas de question. Les interventions qui suivirent permirent de faire référence à des philosophes connus et reconnus : Socrate, Nietzsche, Ricœur, Spinoza, Descartes, Husserl, Deleuze et Pascal. Je vous propose un quiz : à vous de trouver un lien entre ce qui s’est dit et ce qu’aurait écrit un de ces philosophes.

Pour certains, le sujet mettrait à l’épreuve le fameux « Connais-toi toi-même » dans la mesure où, si l’on se cache des choses, c’est pour essayer d’oublier notre finitude ou pour éviter de voir la réalité en face. La notion sous-jacente de valeur morale serait en effet contenue dans le sujet, car ce que nous nous cacherions serait nécessairement une faiblesse, des inaptitudes, un manque, des idées qu’on ne devrait pas avoir, voire un péché. Bref, quelque chose de négatif ou de destructeur à nos yeux.

Pour d’autres, le maquillage serait une façon de se cacher son âge. Je serais plutôt enclin à penser que la personne qui se maquille connaît pertinemment son âge, mais cherche plutôt à le cacher aux autres. À propos des autres, justement, l’animatrice nous rappela que notre société privilégie l’individu comme finalité en soi au détriment de la personne au sein d’une collectivité. Et, emportée par sa verve, fit le procès de l’auteur du « je pense donc je suis » enfermé dans son poêle, et dont la philosophie prônant l’individualisme serait responsable des catastrophes de la première moitié du XXe siècle, et notamment de la Shoah. Sans être un inconditionnel du Tourangeau éponyme de sa future ville natale, lui mettre sur le dos un tel poids me parut un rien disproportionné.

Pour d’autres encore, pas plus la devise gravée au fronton du temple de Delphes que la précédente n’incluent la notion de l’autre : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Sauf à inclure l’autre dans l’univers, rétorqua l’animatrice. Pour d’autres enfin, penser consiste à donner du sens et à se cacher tout ce qui relève du hors-sens : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit, N'a pour elle-même aucun soin, – ne demande pas : suis-je regardée ? » (Angelus Silesius). Ainsi se cacherait-on les phénomènes et les événements qu’on ne comprendrait pas, qui ne s’inscriraient pas dans une continuité. Or, la question du jour ne porte pas sur le sens (au mien, tout au moins) ! On peut très bien se cacher des choses dont le sens ne nous échappe pas.

À ce point du débat, une participante relata une histoire vécue. Ce sont ces moments-là que je préfère, lorsque le vécu fait irruption et vient prendre le pas sur l’énoncé plus ou moins compris, la resucée ou le délire verbal. « Donnez-moi quelque chose pour ne pas entendre ! » réclama une patiente à son médecin, afin de pouvoir dormir en paix sans entendre les cris de ceux que l’on torturait. On cherche à oublier, à cacher ce qui nous est insupportable, et à se réfugier dans un imaginaire plus tolérable. J’entrevis alors toute la relativité de la philosophie et sa volonté de « mettre en concepts le monde », volonté qui ne résiste pas à l’expérience, sauf dans des cas très rares et mis en pratique par trop peu de philosophes (Socrate et les Stoïciens, notamment). Peu après, une participante insista sur le fait que notre cerveau gauche est incapable de gérer les conflits, les paradoxes, les incohérences dont la vie réelle regorge. Ce serait cela, ces incohérences, que nous essaierions de nous cacher.

Pour ma part, qu’ai-je pensé de ce débat ? Qu’il s’est dit beaucoup de choses auxquelles je n’avais pas pensé – c’est également la réflexion que fit l’animatrice au terme du débat. Pour autant, comment aurais-je répondu à la question posée ? De façon expéditive, sans doute :

    - Se cache-t-on toujours quelque chose ?
    - Oui.
    - Pourquoi ? (ou pour quoi ?)
    - Pour tenir.

En fait, il n’y aurait même pas eu de débat et ça aurait été bien dommage… Pourtant, en écoutant les échanges autour du sujet, je ne cessais de tourner et retourner la question dans tous les sens. Qu'elle soit formulée « Se cache-t-on toujours quelque chose ? » ou « Se cache-t-on toujours derrière quelque chose ? » ou encore « Cache-t-on toujours quelque chose ? », ma réponse expéditive semble convenir. Tout compte fait, la plupart du temps, faisons-nous autre chose que de sauver les apparences ?

 

Sujet connexe : Que faire des idées qu'on préfèrerait ne pas avoir ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Un choix délibéré en conscience
Ecrit par Nadia. 09-03-2008
Se cacher quelque "chose" suppose une intentionnalité. C'est donc un acte délibéré, donc conscient. Il me semble que d'emblée, le débat était faussé dans la mesure où les interventions faisaient surtout référence à "l'ardoise magique", à ce qui échappe à notre savoir conscient. Le sujet, à mon sens portait essentiellement sur "le faire comme si...", autrement dit sur les semblants et les faux semblants et non sur l'inconscient. Dans cette optique le "toujours" me semble inapproprié dans la mesure où l'on n'éprouve pas constamment le besoin de "faire comme si..." mais ce n'est jamais à notre insu, c'est un choix délibéré de resquiller, d'éviter les tiraillements, les confrontations, l'engagement, les affrontements, de mettre sur le tapis ce qui peut mettre mal à l'aise soi-même ou autrui parce qu'on sait intuitivement qu'on n'est pas prêt ou que les autres concernés ne le sont pas non plus. "Se cacher" quelque chose est une tactique d'évitement et non une vérité en soi.

2. la " psy", cela peut aider à y voir clair..
Ecrit par Gérard. 11-03-2008
l'angle de Nadia me semble le bon. Il faudrait reprendre les fameuses "défenses" répertoriées par Annah Freud. J'en vois au moins deux qui s'appliquent ici ; le clivage et le déni.Ce sont des processus et non des actes volontaires et conscients ..Sinon " se cacher quelque chose à soi-même" est un paradoxe. Comme oublier de se souvenir et se rappeler d'oublier.

3. Les jardins secrèts
Ecrit par Georges. 11-03-2008
Les jardins secrèts sont-ils cultivés de légumes dégénérés ou génétiquement modifiés ?

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

4. En attendant...
Ecrit par Carlos. 11-03-2008
(suite du commentaire 3 à 1 dans l’article « cache-cache »)… En attendant, j’invite celles et ceux qui « se cachent toujours quelque chose », à jeter la première pierre aux formalistes du divan. Ah ! Voilà Aristote qui se lève pour lancer un gros pavé : « Il faut toujours vivre comme si on était Immortels ».

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