Cache-cache
Écrit par Carlos Gravito   
10-03-2008

De retour aux urnes pour accomplir, cette fois, l’estimable tâche de choisir secrètement un responsable pour sa commune, le citoyen amoureux de la sagesse fit, le 9 mars, un crochet par le café des Phares où Sylvie Petin allait animer le débat « Se cache-t-on toujours quelque chose ? », un thème que j’avais suggéré et que l’animatrice jumela avec deux de plus, l’un sur « la plume, capable d’écrire l’Histoire », l’autre sur « l’écriture et les mots », le tout étant parfaitement lié, dans son esprit.

 Une fois explicité l’enjeu qui, « excluant la négative (sinon il fallait en déduire que l’on est conscient de tout), ne laissait que deux hypothèses : la dissimulation par l’intérêt d’ignorer ou par la sagesse de le feindre, comme l’a pratiquée Socrate », face à Michel, qui voulait « savoir si l’on se cache le connu ou l’inconnu, consciemment ou inconsciemment », Sylvie jugea que « la philosophie permet de dévoiler ce qui n’est pas dit nous interpellant sur des questions qu’elle ne se pose pas » et, Roscha, entendant que « sentir l’obligation de savoir s’il faut faire ou pas faire le mal, blesser ou ne pas blesser, c’est déjà se protéger soi-même », l’animatrice rappela « le rôle essentiel des mots pour mettre le monde en concepts, tels que ceux inscrits sur le fronton du temple de Delphes ‘connais-toi, toi-même’, adopté par Socrate, Nietzsche renchérissant ‘nous sommes le pire ennemi de nous-mêmes’ ».

Alfred se représenta « dans le ‘toujours / cacher’ un enfer intérieur », tandis que Sylvie décelait « dans l’un une valeur, dans l’autre une faiblesse, un manque, un péché, en somme un négatif par rapport au positif (la mort, par exemple) », et estimait que, « positivant nos manques, nous pouvions prendre conscience de notre finitude », Pascal y voyait « quelque chose dont le psy pourrait dévoiler l’importance, tel un maquillage ou un lifting dans la confrontation avec la finitude », toutefois, comme l’animatrice insistait que « notre individualisme est mis à l’épreuve et que nous aurions intérêt à nous inscrire davantage dans la communauté », il répliqua que « le collectif est plutôt perturbateur et que pour se connaître il faudrait au contraire accroître sa propre originalité ».

Alain ayant considéré que « la philosophie de Nietzsche conduit au nihilisme, voisin de l’irrationnel, quelque chose d’autant plus morbide que l’ironie Socratique lui paraissait sinistre, l’humanité étant dans le mensonge depuis qu’elle existe », Sylvie répéta que « c’est l’individualisme qui retire tout intérêt à la vie, alors que, émergeant au XXème siècle du fait de la guerre mondiale et de la Shoa, l’‘autre’ lui donne sa vraie dimension, le ‘cogito’ de Descartes volant dès lors en éclats ». 

Lancé dans une vaine « polémique grammaticale qui niait au ‘on’ le rôle de sujet, Pierre Yves, complétant la maxime ‘Connais-toi toi-même’, par le… ‘et tu connaîtras l’univers et les dieux’, nota que l’‘autre’ n’y est pas nommé, car dans l’univers se cache une partie de lui-même », puis Patrick, à propos « d’affection, humanité et de la dualité ‘haine/destruction’ et ‘amour/vie’ exprimés au cours du débat », accusa « les européens de ne plus faire l’amour mais d’aller chercher les enfants en Afrique » et, « revenant sur la foi », l’intervenant suivant fit remarquer « que lorsque l’on arrête de penser on se trouve hors sens, tandis que donnant du sens on se trouve dans une globalité » après quoi, quelqu’un nous a renvoyé sur « Angelus Silesius et sa ‘rose [qui] est sans pourquoi’ », Nadia martelant que « l’on ne doit pas se cacher des choses ».

Simone a pu évoquer « les tortures insupportables à entendre dont, venant du sous-sol d’une de ses patientes, elle a eu conscience en Algérie faisant depuis de ce ‘toujours’ quelque chose de terrifiant » et, une autre participante ayant clamé que, « malgré un certain déséquilibre des deux lobes du cerveau, nous sommes des dieux », Sylvie termina le débat saluant le bonheur et la sérénité de Spinoza qui dit : « Les belles choses sont rares ». Et elles enchantent, ajouterais-je, comme ce qui cache le « Songe d’une Nuit d’Eté » ou l’envie de meurtre d’Hamlet.

Ça semble clair. Cacher son sexe fut le réflexe d’Adam, père de l’humanité selon le récit hiératique propre à l’occident, lorsqu’il prit conscience de son acte transgressif et, à son exemple, nous voudrions bien faire oublier que nous sommes la faille, le réel ne faisant pas le poids. Dès lors, nous tissons de quoi nous mettre à l’abri de ce qui nous est antérieur, c’est-à-dire, la noirceur du futur, source de nos ennuis. Il nous revient donc de fignoler constamment une opacité efficace pour nos propres limites, prétendant ainsi échapper au boulet du temps qui nous réduit à la mort ; inventer sans cesse de nouvelles stratégies avant de nous ouvrir à la réalité dans laquelle nous sommes empaillés ; mouliner toujours de l’absurde afin de parer à l’hystérie de la vérité qui ne laisse de trace que dans nos artères ; cultiver à jamais l’obsession du venir à bout de nos espoirs qui, le dos au mur, restent captifs de nos pensées se transformant en illusions.

La philosophie ne consiste-t-elle pas à « faire semblant d’ignorer ce que l’on sait et de savoir ce que l’on ignore » ? C’est Paul Valéry qui se permet cette assertion et puis, après tout, c’est dans ce que l’on dit savoir que viennent se nicher les erreurs, alors, à la prétention à la « vérité », si elle me promet la mort, je préfère le « mensonge » s’il me laisse l’illusion de vivre. Ce que l’on planque ne cesse pas d’exister et, d’après Sénèque, « il n’est pas bon de tout voir et tout entendre ; souvent on est plus heureux  parce que l’on ignore que parce que l’on sait », ce que l’on cache pouvant s’ouvrir sur des horizons inattendus. Ni connaissance ni savoir, le désir ne peut être entretenu que par des artifices en catimini, le cas échéant, une fois satisfait, on ne peut plus rien espérer des atteintes qu’il celait.

Je suis le maître du jeu ; je cache, je cherche et, dès que je pars en quête, je fais mine de ne pas voir, car me suffit le souvenir de l’endroit.

 

Sujet connexe : Que faire des idées qu'on préfèrerait ne pas avoir ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. la transgression d'Adam ? et quoi encore ?
Ecrit par Gérard. 11-03-2008
J'aime beaucoup le paragraphe qui commence par " ça semble clair " Il y a du profond dans le sous-texte et du style dans le phrasé. Ceci dit, je e ne savait pas qu'Adam avait eu un sexe avant d'avoir une âme. Ce dont je me souviens c'est que lui et sa comparse,Eve la délurée, virent qu'ils étaient nus.C'est alors qu'ils décidèrent de porter des peaux de bêtes. Non qu'ils voulurent subitement se cacher quelque partie de leurs corps mais que se voyant chacun comme existant (et donc différents ) ils firent dés lors société.Ils eurent alors à créer le premier code qui les distingua de l'animalité C'est à dire ne pas êre nus.La feuille de vigne vint bien après, quand leurs descendants eurent à boire tout le vin qu'ils avait tiré, tant le péché leur avait gâché la vie rien qu'en y pensant.

2. Rectificatif
Ecrit par Alain. 11-03-2008
Je n'ai pas dit cela ! Cf. le questionnement philosophique : « Peut-on dire la vérité (sur Socrate) ? »

3. Croître et se multiplier...
Ecrit par Carlos. 11-03-2008
…ça ne va pas en le disant, et c’est pareil si l’on tourne sa langue sept fois dans la bouche. « Croissez et multipliez-vous » est, pourtant, la consigne transmise aux premiers homme et femme, avant même la feuille de vigne, selon notre mythe fondateur (Genèse). Comment pouvaient-ils le faire, alors ? Il faudra le demander au psy du commentateur (1). En attendant,… (la suite dans la réaction 3, dans l’article de Marc du 9/3)

4. LA LUCIDITÉ
Ecrit par Adèle (B.S.). 12-03-2008
... Dans la vie on se raconte beaucoup d'histoires...
Faut-il mettre sa lucidité au vestiaire de l'existence pour qu'elle soit viable ?
Ou être si lucide que la seule solution serait d'écrire des histoires et de mettre au vestiaire la vie.
On pourrait peut-être ne pas se voiler la face et ainsi s'inscrire dans l'histoire en en changeant le cours, non ?
... Ne pas se dire : "Cachez cette misère que je ne saurais voir"...

5. Le maître, le jouet du jeu...
Ecrit par Georges. 14-03-2008
Il cache ce qu'il n'aime pas, mais il ne peut pas se débarrasser de ce qu'il le pousse à cacher ce qu'il n'aime pas. Il fait mine de ne pas voir, mais il est vu par ce qu'il fait mine de ne pas voir.

Geo Brux Belg

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