Le pouvoir des lieux
23-03-2008

Il faisait un temps magnifique en ce dimanche de Pâques lorsque je me rendis aux Phares écouter le débat du jour. Sur quatorze sujets proposés, l’animateur choisit « Le pouvoir des lieux ». La participante qui l’avait suggéré l’introduisit en évoquant que certains lieux semblaient vivants, imprégnés d’une histoire et conservaient plus longtemps que nous ce qu’il s’y passe ; et se posait la question de savoir si tout se passe dans l’être où s’il existe un lien entre l’être et le lieu. Il paraît évident qu’il existe un lien entre un être et les lieux qu’il fréquente, et plus généralement entre un être et le contexte (géographique, social, culturel) dans lequel il évolue. Mais en est-il de même entre un être et un lieu dont il n’a jamais entendu parler ? Les premières interventions eurent pour but de trouver le problème, de poser une problématique. Pour certains, le sujet posait la question dans un cadre altermondialiste des déracinés, des apatrides. Qu’est-ce qu’un déraciné ? Pour d’autres, la question à traiter ne relevait ni du registre poétique ni du registre politique, mais de celui de la science ou de la philosophie. Il s’agissait de répondre à la question : qu’est-ce de la matière ? Pour d’autres enfin, la question des lieux pose celle des non-lieux chers à Marc Augé, tels les aéroports, les voies rapides, les échangeurs ou les gares, espaces de transit et non espaces pour vivre.

Puis vinrent les séquences témoignages où certains participants éprouvèrent le besoin de raconter ce qu’ils ressentaient à la vue de certains lieux : ainsi ces immeubles en briques qui, dans une lumière froide, font penser à la guerre de 14-18, à une grand-mère, aux troupes napoléoniennes en 1815... Oui, les lieux évoquent des souvenirs, soit des souvenirs personnels, soit des souvenirs culturels (scolaires ou autres). Oui, les lieux ont un pouvoir de ressourcement qui a pour effet de rafraîchir la mémoire. Et alors ? Le fait que nous puissions associer des lieux à des souvenirs en fait-il pour autant un sujet philosophique ? Un intervenant fit remarquer qu’il y avait globalement deux attitudes face à la notion de lieu : d’un côté une nostalgie lié au fait de retrouver ses racines, son enfance, l’attachement à son pays, et de l’autre un besoin d’émancipation, de liberté, représenté par le goût des voyages. Chacun de nous aurait en lui ces deux penchants, à des degrés variables, et vivrait à sa façon cette dualité. Toutefois, poursuivit-il, un lieu n’a pas de mémoire. Il ne contient rien en soi. C’est bel et bien le cerveau humain qui fabrique ce que le lieu est censé contenir.

Qu’appelle-t-on lieu, en fait ? Ce serait la rencontre entre un événement et une mémoire. Tout endroit n’est donc pas nécessairement un lieu. Pour qu’il y ait lieu, en tant que porteur de sens, il faut quelque chose qui le transcende et qui fasse sens… en d’autres termes, il faut que l’homme lui donne ce sens. Ainsi, toute ville est un lieu créé par l’homme, construit sur des champs (Brasilia, Versailles) ou gagné sur la mer (Venise, Saint-Malo). Mais ne tourne-t-on pas en rond ? De deux choses l’une : soit c’est la beauté, la grâce d’un lieu qui nous enchantent (paysage ou construction humaine), et dans ce cas ce sont les qualités éternelles du beau, la force expressive de l’art qui nous émeuvent ; soit il s’agit d’un endroit chargé d’histoire (personnelle ou avec un grand H) – et donc d’histoire humaine, puisqu’il n’y a guère que celle-ci qui nous intéresse – souvent dramatique (guerre, vestiges) qui nous prend aux tripes. Ce qui a fait dire à un intervenant que notre relation au lieu relève plus des hormones, c’est-à-dire est plus chargée d’affects, que d’autre chose.

On est tous nés quelque part, dit la chanson. C’est vrai. Sauf que… sauf que la notion de lieu se délite. La technologie abolit les distances, la culture de délocalisation se généralise, le virtuel est un des non-lieux les plus actifs, Internet fait tomber les frontières, on mange désormais n’importe où (dans les transports, au bureau, en marchant)… Alors quels pouvoirs peuvent avoir les lieux ? Un pouvoir d’exclusion si l’on considère ceux qui peuvent accéder à un lieu et ceux qui ne peuvent pas (lieux sacrés, lieux privés, lieux publics). Les lieux se chargent-ils ou non d’information ? Ou sont-ils neutres ? Un château nous ferait-il le même effet si nous ne savions pas (qu’on le dit) hanté ? L’énergie électrique détectée lors de fouilles archéologiques (pour savoir si des personnes ont vécu à cet endroit), l’égrégore, la densité du silence dans une église, le fait que certaines constructions soient bâties près de sources telluriques sont-il des éléments suffisants pour prêter vie à des lieux, pour affirmer qu’il émane d’eux un pouvoir ? Un participant reformula alors en trois questions ce que lui inspirait le sujet : si les lieux ont un pouvoir, sur qui s’exerce-t-il ? D’où vient-il ? Et faut-il s’en libérer ?

Au cours du débat fut abordée la question du lieu comme espace, mais également comme temps (issue de l’expression « avoir lieu »), et un intervenant lança avec conviction qu’en inversant le « u » de lieu pour en faire un « n », on avait naturellement le « lien » entre les deux, et alors « tout devenait clair ». Une participante nota que dans le discours, on évoquait souvent le nom du lieu où s’exerce le pouvoir à la place du nom de la personne qui en la charge : l’Élysée pour le Président, le Vatican pour le pape. Sans doute parce que le lieu pérennise mieux la notion de pouvoir et renforce l’idée d’un lien étroit et concordant entre le lieu spatial et le lieu « témoin du temps ». Le mot lieu inspira beaucoup et donna lieu aux divagations les plus débridées : la femme est un lieu ; la mère, le « lieu de base » ; mais aussi le miroir dans lequel se joue la structuration de la personnalité ; mais aussi la position fœtale, etc. Si l’on peut faire dire n’importe quoi aux mots, il n’en reste pas moins que les lieux ne sont ni les lieues (unités de mesure) ni les lieus (merlans). Et à l’évidence, ces lieux-là n’ont que le pouvoir qu’on leur donne. Mais, était-il nécessaire d'alléguer la philosophie pour parvenir à cette conclusion ?

 

Sujet connexe : Qu'est-ce qui fait l'attrait de l'autre rive ? par Gérard ; par Marc

  

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