Où est-il, le lieu ?
Écrit par Carlos Gravito   
24-03-2008

Alors que la chrétienté célébrait, le 23 mars, le jour où les trois Maries, voulant parfumer la sépulture du Christ, découvrirent que « le lieu était vide », place de la Bastille, portant la croix de la philo jusqu’au café des Phares, les habitués s’y appliquèrent à soutenir une incursion dans « Le pouvoir des lieux », initiative de Simone que Gérard Tissier se proposait de conduire, afin de nous introduire dans la citadelle.

Pas facile. Nous trouvant, mal armés, face à deux mots fort redoutables, pouvoir et lieux, dont on ne pouvait que mal évaluer la dangerosité, il nous fallait envisager toutes les stratégies, la fuite en étant une parmi d’autres. Dès lors, pour faire diversion, on pourrait se demander de quel pouvoir s’agissait-il ou de quels lieux était-il question. Puis, deuxième point, fallait-il se tenir au bon ordre de l’affirmation ? Le pouvoir des lieux ou les lieux de pouvoir ? Le lieu de pouvoir est celui où l’on entreprend une résistance ou l’on dispose de vrais moyens offensifs d’action sur quelqu’un ou quelque chose. Nous aurions, à ce moment-là, une débauche de pouvoirs fondant éventuellement une faiblesse. D’un autre côté, si l’on s’attaquait au pouvoir des lieux, qu’avions-nous ? Une profusion d’irrésistibles endroits allant des touchants parterres de feuilles mortes aux romantiques ruines, voire un quelque part dans l’inachevé d’où sortent les poètes ainsi que les martyres (car ils ont la tête ailleurs) et où il pourrait se passer tout ce qu’on veut si l’on y met la cruauté ou les crédits nécessaires.

Mais, laissons la parole à l’auteur du sujet :

- Je constate qu’il y a des lieux, même détruits ou réédifiés, où il semble se passer toujours quelque chose ; je croyais que tout avait lieu dans l’être mais, finalement, ça se joue aussi dans les objets. Qu’y retrouve-t-on ? Qu’y cherche-t-on ?

- Voilà un vrai sujet que l’on va essayer d’éclairer, accorda l’animateur, questionnant l’auditoire : qu’est-ce qu’un lieu ?

C’est parti sur les chapeaux de roues dans le registre « anti-libéralisme, libre circulation, justice sociale, déracinement, absence, nostalgie, espace, matière », le tout ayant « la marque d’une organisation politique de l’espace ». Ensuite, rappelant « une chanson de Maxime Le Forestier, ‘Etre né quelque part’, Michel a fait remarquer qu’en mathématique, un lieu géométrique est un ensemble de points d’un espace » et quelqu’un dans la terrasse fit allusion « aux ‘non-lieux’ de Marc Augé, qui, étant tout le contraire d’une demeure, sont autant de lieux de pouvoir et de contrôle », Irène voyant dans « certains immeubles de banlieue des relents de 14-18 ».

Le champ de bataille d'Austerlitz (aujourd'hui / hier)Un participant a finalement décelé dans le débat « deux tendances, l’une étant la recherche de ses racines, l’autre, un affranchissement par le voyage, Internet, GPS et Google Earth devenant le lieu idéal pour l’accomplir » et, Pirmin ayant révélé qu’« un lieu n’a pas de mémoire ; ‘c’est moi’ qui l’ai », Gérard l’invita « à aller sur Austerlitz » mais, le premier « n’y voyait toujours autre chose que de l’herbe ». A son tour, Daniel admettait que « la modernité passe du ‘lieu’ au ‘non-lieu’, la place de la Bastille pouvant se reproduire en Chine, et que l’on court, de nos jours, le danger de se plaire à se raconter ses propres mémoires tandis que se délitent les vrais lieux de souvenir ; ‘le lieu du sacré est le cœur de l’Homme’, dit-il de la part des Indiens, ‘la terre ne nous appartient pas’ ». Jean se demanda « que serait une société sans le radical ‘maman’ prolongé par tous les lieux qui nous sont chers ? Un lieu subjectif et inerte, bien que les gens du voyage se déplacent justement dans le but de ne pas s’attacher » (un sens bien différent de celui de pèlerinage, nota un autre intervenant) mais, revenant au champs d’herbes, Pierre entendait que l’on « devait savoir déceler et déchiffrer les traces, en les décodant », et Gérard, que « l’on pouvait remplir le vide de certains lieux, par une atmosphère particulière d’‘égrégore’ obtenus par la prière et le silence. »

Dans un tel engouement, Charles ne percevait « qu’un ensemble d’hormones », certains se référèrent au « Beau (avec un grand B) comme un pouvoir circonscrit », d’autres à « l’angoisse provoquée par les grands espaces », d’autres encore, tel Rimbaud, à la « projection ‘en miroir’ de sa propre image », Nadia y préférant « l’essentiel est invisible » de Saint Exupéry, et Christiane, bifurquant « vers les ‘lieux de pouvoir’, constatait que l’Elysée, la Maison Blanche ou le Vatican, deviennent représentation du pouvoir au détriment du Président de la République Française, des USA ou du Pape. »

- Si on évoque un sujet, il faut pouvoir le saisir, s’écria Pierre-Yves. Comment définir le lieu avec précision, si l’espace et le temps ne fusionnent pas ? Pourtant, dès que le temps passe, quelque chose reste posé qui n’est pas le terrain mais une topologie, c’est-à-dire, une ‘utopie’, un non-lieu, le lieu étant, lui, investi par le pouvoir et les conséquents affrontements où la mémoire rentre en force.

« Titillé par le fait que tous les lieux sont particuliers et érigés de mystères, Alfred s’inquiétait de savoir si, au cas où il y aurait un ‘pouvoir des lieux’, il fallait s’en libérer et comment », alors qu’à propos du Kosovo comme du Tibet, « évoquant les peuples sans terre, Martine trouva qu’il y a détachement et ‘détachement’, selon que l’on n’a plus d’intérêt pour quelque chose ou que s’est brisé le lien auquel on tenait. » 

En somme, le pouvoir des lieux est le pouvoir hypothétique des lieux-dits, quelque part, au hasard, où une prouesse a eu lieu et où certains se tiennent sur place tandis que d’autres bougent sans cesse empêchant le tout de se rassembler ; ce sont, soit des ronds-points en forme de jardins, de gares, de cinémas, de banques privées à l’emplacement d’anciens bistrots, soit des endroits ou quasi endroits sous le signe du possible, tels les sources d’un savoir qui en appelle d’autres, soit encore des déserts d’abstraction ou des modalités de l’éventuel où rien ne semble plus se passer.

Retirés et solitaires comme les autels, les temples, les sanctuaires et les châteaux forts, les lieux de pouvoir sont placés dans des coins où un ego hypertrophié se traduit en actions propres à tout assujettir autour de soi et à se faire un trou dans l’Histoire, tandis que le pouvoir des lieux (fragments de nature propres à la rêverie) se résume, à la manière d’un théâtre, à y représenter les événements, à y constater l’instant, à y découvrir la présence d’un amour, à y intégrer la mort. Il désigne, peut-être, les terrains de bataille où le poilu est tombé en plein air, car il en avait forcément pris le goût et, peut-être aussi, la tombe d’un soldat, de préférence inconnu, ce qui dispense la veuve de pension de guerre.

Mais, enfin, où est-il le lieu, a-t-on envie de demander. Pierre Desproges n’a pas manqué de nous le suggérer, quelque temps avant d’aller le trouver : « Au paradis on est assis à la droite de Dieu ; c’est normal, c’est la place du mort ».

 

Sujet connexe : Qu'est-ce qui fait l'attrait de l'autre rive ? par Gérard ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. L'esprit, la matière e(s)t le vivant
Ecrit par Nadia. 24-03-2008
Ce sujet interroge fondamentalement sur ce qu'est la matière, l'esprit et le vivant, sur l'imprégnation de la matière, ses troublantes et parfois spectaculaires manifestations. En dehors du rôle de la mémoire, de l'histoire de la puissance d'évocation des lieux par l'imaginaire, les lieux nous font parfois de singulières confidences sans qu'aucun lien ne nous y rattache, sans que rien ne nous y prépare. De grandes figures dans des domaines très divers ont témoigné à mots couverts de leur traversée du miroir, de l'importance des lieux, de leur imprégnation et de ce qu'ils leur doivent dans leur cheminement personnel; pour les uns il s'agit du désert, des paysages de la Beauce, des montagnes du Jura, des forêts et des lacs, de la mer ou tout simplement des vieilles pierres d'une église, d'une maison de famille au fin fond de Rio Salado. Mes connaissances en physique sont extrêmement limitées mais je suis intimement convaincue que des réponses à bien des questions se trouvent là! Bonne soirée à tous.

2. En haut par la droite du tour Effel
Ecrit par Georges. 27-03-2008
...« le lieu était vide » de sens car la philosophie était crucifiée sur la croix du philosophisme.
En démocratie "on" est assis à la droite de l'échelle sociale. Est-on de mort-vivants ?

par Geo Brux Belg

3. Du sans feu ni lieu au sans foi ni loi
Ecrit par Adèle B.S.. 27-03-2008
Les sans feu ni lieu sont vite assaisonnés d'un sans foi ni loi.
Un glissement sémantique facile, sauce prête à mettre en boîte ceux qu'on ne peut saisir. Ceux qui ne veulent toujours pas se sédentariser. Ayons en mémoire les gitans d'Europe. Curieusement les gitans d'Italie ne sont ni italiens ni européens mais ont été mis en conserve par voie aérienne très récemment en Roumanie. Les gitans ne sont même pas européens. Ils sont nulle part.
Décidément on est toujours sommés d'être quelque part. Pourquoi pas dans un livre ?

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