Peut-on encore espérer transmettre ?
06-04-2008

Le café-philo aux Phares était un peu particulier en ce dimanche 6 avril 2008. D’abord parce que les animateurs et amis étaient réunis pour commémorer le dixième anniversaire de la mort de Marc Sautet, ensuite parce que le sujet du jour était imposé et non choisi parmi les propositions des participants comme à l’habitude. Le sujet du jour était donc « Peut-on encore espérer transmettre ? » Étonnant, étonnant. J’aurais compris « Que peut-on transmettre ? » ou « Qu’avons-nous à transmettre ? » mais la formulation du sujet ne laisse pas de m’étonner : si la réponse est non, encore faut-il le prouver ; et si la réponse est oui… et c’est oui de toute manière car « on peut toujours espérer » quoi que ce soit, à tort ou à raison. Aussi formulerais-je la question autrement : Faisons-nous autre chose (quoi que nous fassions) ? En effet, à partir du moment où nous procréons et vivons en société, faisons-nous autre chose que de transmettre ? Les Profs, tome 4, Rentrée des artistes, par Pica et Erroc, Bamboo édition, 2002, p. 16Nous transmettons quoi ? Au niveau individuel, ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous pensons ; au niveau collectif, ce qu’on nous a enseigné, ce qu’il est bon et mauvais de faire, ce qu’il est bon et mauvais de penser, « faites ce qu'on vous dit et n'analysez pas ce que vous voyez », etc. Mais je vais un peu vite en besogne. Revenons plutôt au débat.

L’animateur introduisit le sujet du jour en évoquant la place de la nouveauté dans notre culture : nous vivons la course à la nouveauté, nous vivons dans l’instant (« présentisme ») et donc, s’il faut que tout change sans cesse, que peut-on espérer transmettre ? Des valeurs ! proposa un intervenant. L’intervenant suivant fit remarquer que le terme « informer » signifiait à l’origine « donner une forme à », et donc constatait que l’information, voire la formation se réduisait souvent au formatage des apprenants. Comme le savoir est disponible très facilement sur Internet via Google, lança un autre participant, il semble primordial de transmettre avant tout le sens critique, afin de pouvoir distinguer le bon grain de l’ivraie sur la Toile. Pour un autre participant, ce qu’il est important de transmettre, c’est la capacité de savoir entendre quelque chose qui nous bouleverse ou que nous ne comprenons pas, et non de chercher à imposer un point de vue ou une « vérité ».

Si la question se pose de savoir si l’on peut espérer transmettre, c’est que la transmission vit actuellement une crise. « C’est vrai qu’on est en crise, sinon, on ne serait pas là ! » a-t-on pu entendre. Ça me gêne un peu car personnellement je ne me sens pas en crise. Je viens aux Phares parce que ça me plaît, tout simplement. Il y aurait donc deux attitudes face à cette crise, nous dit-on : résister en essayant de conserver la mémoire et transmettre ce qu’on a reçu, et inventer, c’est-à-dire avoir la chance de digérer ce que les autres nous ont transmis et le réinventer pour le rendre accessible aux générations plus jeunes. Mais pour pouvoir poser les bonnes questions, encore faut-il avoir une base culturelle, encore faut-il lire, avança une intervenante. On ne s’interroge pas à partir du vide ! Comment quelqu’un qui ne lit jamais peut-il transmettre le goût et le désir pour une certaine forme de savoir ? L’animateur opposa alors l’exemple du Phèdre où la question de l’oral et de l’écrit est examinée et où les inconvénients du second sont mis en lumière par Platon dans la mesure où il ne permet pas d’exercer et d’entretenir la mémoire. Mais que savons-nous au fond des mécanismes de la mémoire : l’animateur se serait-il souvenu de cette pertinente remarque de Platon s’il ne l’avait lu ?

Pour autant, faut-il se lamenter de cette crise de la transmission ou est-elle naturelle et propre à chaque génération ? Ne vaudrait-il pas mieux redouter la nouveauté et intégrer les doutes afin de constituer ainsi une transmission plus authentique ? En fait, nous dit un participant, qu’on le veuille ou non, nous transmettons à notre insu. Si l’on est clair avec nous-mêmes, on transmet de la lumière ; si l’on n’est pas clair avec nous-mêmes, on transmet notre part d’ombre. Cette intervention m’apparut lumineuse. La suivante en revanche, relevant le mot « mission » dans transmission, me sembla aussi hasardeuse que de relever « mettre » dans transmettre… La transmission fut tour à tour décrite comme une modélisation, une posture, une expérience, une exemplarité et une éducation. Et une sorte de consensus s’établit sur le fait que celui qui a des problèmes, c’est toujours celui qui transmet, et non celui qui reçoit.

Après tout, le « je pense par moi-même ! » inspiré par un Descartes ou un Kant, n’est-il pas devenu la devise du conformisme absolu, du triomphe du narcissisme et de l’individualisme chers à notre époque ? La crise de la transmission ne serait-elle pas plutôt celle de l’échange ? Paradoxalement, on échange de plus en plus tout en se parlant de moins en moins. Que transmet-on alors ? En fait, le savoir se construit plus qu’il ne se transmet. Heureusement, il y a l’amour ! Et toutes les erreurs que peuvent faire les parents dans l’éducation et la transmission maladroite de savoirs ou de valeurs à leurs enfants sont pardonnées par le don désintéressé de cet amour. L’amour comme alibi de la transmission. Je ne m’y attendais pas à celle-là. Tant mieux ! Si je ne peux espérer qu’une chose des cafés-philo, s’ils n’avaient qu’une chose à transmettre, c’est de continuer à nous surprendre.

 

Sujet connexe : Le savoir en abyme par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Mieux : que FAUT-IL transmettre ?
Ecrit par Pirmin. 07-04-2008
Bizarre cette question. En effet, la transmission est le fondement de la civilisation. Sans transmission pas de civilisation. Donc, logiquement, ceux qui n’espèrent rien transmettre renoncent à la civilisation ou n’y croient plus. Surprenant pour des philosophes… « Que faut-il transmettre ? » m’aurait paru une meilleure question. La réponse aurait alors du être cherchée dans ce qui permet à la civilisation de perdurer et notamment dans tout ce qui touche au « vivre ensemble dans une société pacifiée ». Il aurait alors fallu aborder des sujets plus politiques. Selon moi ce qu’il faut transmettre avant tout c’est ce qui est difficile et long à mettre en place ! Ce qui est rare aussi à l’échelle planétaire. Au premier rang de ces valeurs je placerai la laïcité. En second je placerai le savoir scientifique et technologique sur lequel repose largement nos sociétés. On me concèdera que tous deux (laïcité et technologie) ont comme point commun d’être difficile et long à mettre en place. Une fois perdu combien de siècles pour les remettre en place ? Ensuite, pour un minimum de clarté dans le débat, il aurait fallu distinguer, à mon sens ce qui relève d’une transmission à titre individuelle (au sein d’une cellule familiale) de ce qui relève d’une transmission dans un cadre institutionnel (école). Qu’est ce qui relève légitimement de l’un ou de l’autre ? Etc, etc…

2. Transmettre par l' exemplarité
Ecrit par Gabriel. 12-04-2008
Paul Valéry écrit dans Tel quel en 1941 : " Sentir - transmettre ? -... ou dissiper ? - mal transmettre - de sorte que ce qui nous constitue en apparence, notre essence apparente , serait le déchet, le mauvais fonctionnement, la perte en cours de route ?...
On peut dire le même pour la connaissance ". Car, au fond, contrairement au miroir qui reçoit et renvoie le même rayon de lumière, l'homme est un système opaque " vivante opposition à la transmission pure ". Valéry ajoute " nous ne voulons pas, nous ne savons pas être de purs et simples intermédiaires ". Chronologiquement, avant que de se demander si nous pouvons oser transmettre, il serait plus aisé de recenser parmi nos acquis, nos réceptions, ceux qui nous apparaissent avoir été positifs pour une vie sans
ressentiment ni remords. Notre jugement, possible sur ces apports passés, il restera alors à parier sur la validité de notre exemplarité, car transmettre, c' est savoir qu'à notre tour, nous sommes jugés par des témoins proches ou lointains. De plus, ajoute Valéry " il dépend de celui qui passe, que je sois tombe ou trésor, que je parle ou que je me taise, ceci ne tient qu' à toi ami... et à ton désir ". " Peut-être que nous transmettons par là, à un autre système, quelque chose... " Hannah Arendt ajoute une condition nécessaire à la transmission : " On ne peut communiquer que si l'on est capable de penser du point de vue de l' autre ; sinon, jamais on ne le rencontrera, jamais on ne parlera en se faisant comprendre de lui ". Ainsi, dès qu'on évoque le problème de la transmission, il n'est peut-être pas nécessaire de brandir les banderoles des grandes valeurs humaines que l'on voudrait voir demeurer.
" Transmissionnaire " n' est pas missionnaire. Arendt précise cependant : " on ne peut que courtiser ou solliciter l' assentiment des autres ; et dans cette activité persuasive, on fait bel et bien appel au sens de la communauté ".

3. Dans la vie , on peut choisir sa réponse. Et la question ? moins souvent ..
Ecrit par Gérard Tissier. 13-04-2008
Malgré Sarkozy et sa politique de civilisation ,je ne crois pas que l’hyper -modernité habite ce concept de civilisation sinon pour marquer sa supposée supériorité. Et je ne sache pas qu’il existe des gardiens de la civilisation qui ferait un tri quelconque en son nom.
l y a un corpus nécessaire à la vie au présent qui contient du passé transmis et l’innovation du temps. Je cite un théologien : « la transmission est le mouvement du temps qui nous engendre et nous traverse au sein d’une humanité toujours en train d’advenir »
Peut-on admettre ici, simplement, que ce processus est fragilisé par l’ampleur et l’accélération des mutations sociales. Cela ne signifie pas qu’ il va cesser mais qu’il s’effectue autrement avec d’autres vecteurs, sur d’autres scènes, d’autres médiations. Non plus de manière linéaire, directive, mais sous des formes plus complexes, croisées, interactives. La crise vient de ce que les modèles n’en sont plus les mêmes ( l’homme moderne n’est plus ce qu’il était) ce qui donne un enjeu et du prix à l’acte de transmettre aujourd’hui, d’où la portée de l’ espérer transmettre » Parler de devoir, de sacrifice, de patrie pour voir ! C’est aussi la question posée à nombre de politiques qui parlent du lien social, de la mixité, de l’intergénérationnel, c’est le désarroi e du prof qui n’obtient que 5 minutes d’attention pour travailler durant son cours( vu à la télé Venant de lycéens ) C’est le parent confronté à la valeur de l’authenticité dans la transmissions des codes relationnels etc… Bref entre le "ut fout le camp"t le "nique ta mère", je peux décider quoi transmettre et... commencer par l’exemple.

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