Qu'est-ce que l'émergence ?
Écrit par Marc Goldstein   
13-04-2008

Parmi les dix sujets proposés par les participants au café-philo des Phares en ce dimanche 13 avril, l’animateur choisit : « Qu’est-ce que l’émergence ? » Ça tombait bien car je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait être en dehors de l’acception courante. L’auteur du sujet l’introduisit en indiquant qu’en science comme en philosophie, les chercheurs passaient leur temps à analyser, à décortiquer, à essayer de comprendre an allant du niveau global au niveau le plus fin. Or cette méthode ne suffit pas, comme le montre l’exemple de la statue en grès : on peut analyser la statue jusqu’au moindre grain de sable, mais que nous apprend le grain de sable sur la statue ? Pas grand-chose. Autrement formulé, l’analyse ne suffit pas à expliquer tout ce que l’on voit, ou encore « un ensemble ne saurait se réduire à la somme des propriétés de ses parties ». Ce serait cet en-soi caractéristique que l’on nomme émergence.

En fait, il faut distinguer deux sens du mot émergence : d’une part, ce qui apparaît à la surface, ce qui sort d’un milieu liquide ; de l’autre, la théorie « selon laquelle la combinaison d'unités d'un certain ordre réalise une entité d'ordre supérieur dont les propriétés sont entièrement nouvelles » (d'après le dictionnaire de la langue philosophique). Le premier sens inspira aux participants d’abord la partie émergée de l’iceberg, sous-entendant que la partie non visible était la plus intéressante, ensuite le périscope du sous-marin et enfin le fluctuat nec mergitur immortalisé par Brassens. Le second sens, plus abstrait, fit apparaître les notions de lenteur, de maturation, de temps de gestation, de processus, d’une organisation liée à la complexité qui donnerait naissance à une émergence, de façon plus ou moins mystérieuse. S’agit-il d’une résurgence ou d’une nouveauté ? Par exemple, comment la matière devient-elle vie, et comment la vie devient-elle conscience ? L’esprit serait-il la trame de la matière ? L’émergence de la vie participerait-elle de quelque chose de divin, de transcendant ? Finalement, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? se demandait déjà Leibniz.

Ainsi y aurait-il des paliers d’organisation qui induisent de nouvelles lois. Le concept d’émergence aurait été étendu des sciences dures vers les sciences molles (ou sociales) par Edgar Morin, avança une participante. Le questionnement de ce concept tourna alors autour de son actualité : Qu’est-ce qui fait que quelque chose se passe – qu’il y a émergence – dans la relation à l’autre ? s’interrogea une autre intervenante.  Peut-on organiser une figure nouvelle du vivre-ensemble ? Peut-on préparer cet événement ou a-t-on besoin de l’aide d’un éventuel deus ex machina ? L’émergence est-elle nécessairement un concept positif ? On peut en douter au regard de l’expression « pays émergents ». N’est-ce pas le cynisme de la novlangue qui nous enjoint de ne plus parler de pays pauvres ou en voie de développement, alors même que l’on sait que leurs chances d’émerger sont pratiquement inexistantes.

Il faut savoir distinguer ce qui surgit de ce qui émerge, proposa un participant : « Qu’est-ce qui émerge de ces surgissements erratiques ? » À quelles mutations anthropologiques assistons-nous aujourd’hui ? Que voit-on émerger de nos jours ? Les réponses furent aussi variées que plausibles :

• le changement de notre alimentation par les OGM (voir le documentaire d’Arte sur Le monde selon Monsanto) ;
• le réchauffement planétaire ;
• la peur du progrès. Le marché et ses lois auraient remplacé le progrès ;
• Internet ;
• la mondialisation, le capitalisme mondial, nouveau totalitarisme ? 

L’émergence serait à distinguer d’une naissance, nous confia une intervenante, et concernerait ce qui est vivant et caché. Il s’agirait de la rencontre d’un besoin d’exister et de conditions favorables pour survivre. Ainsi l’émergence des mouvements homosexuels qui n’ont plus à se cacher pour exister. Cependant, il existerait un domaine non touché par l’émergence, affirma l’intervenante suivante, celui de l’art. L’art est « le surgissement de l’unique », et ne peut être lié à aucune gestation. Mais cette affirmation ne va-t-elle pas à l’encontre de l’histoire de l’art ? Pour ma part, outre la découverte d’un sujet qui m’était inconnu, je retiendrais de ce café-philo cette jolie formule qui émergea de la bouche d’une participante comme une pépite du tamis d’un chercheur d’or : « Faire émerger l’authenticité des vérités contre le fard des illusions ! »

  

Sujet connexe : Quelques exemples simples d'émergence en physique par Pirmin

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Qu'est ce que l'émergence
Ecrit par Jack GREY. 13-04-2008
Désynchronisé et timide..., aucune remarque ne me vient lorsque le micro est proche de moi. J'ai levé la main lorsque Gunter était à l'autre bout de la salle. J'ai quitté la salle pressé par mes affaires courantes. Grave erreur que de n'avoir pas mentionné (puisqu'il était également question de démocratie) cette émergence primordiale de la démocratie à travers Socrate, Platon et Aristote ! Une émergence tardive dans ma connaissance aléatoire de la philosophie : Aristote plus que Platon ! Bien que Molière ne soit pas trop ma tasse de thé : Comme Mr jourdain... j'ai souvent fait mon Aristote sans le savoir !

2. Le juge du Haut
Ecrit par Gabriel. 14-04-2008
Dans tous les manuels de physique pour lycéens de 15-16 ans, on évoque l'émergence à l'occasion d'un chapitre d'optique : quand on enfonce verticalement un bâton dans l'eau, les rayons lumineux émis par la partie immergée traversent la surface de séparation liquide-air en étant déviés. Parviennent alors à l'oeil de l'observateur, qui est situé au-dessus de l'eau, dans l'air, les rayons dits "émergents" qui donnent une information sur la partie immergée ; Celle-ci apparaît plus courte qu'en réalité. Ainsi, la surface libre étant horizontale et les rayons dirigés vers le haut, il y a dans l'appréhension de l'émergence une idée de verticalité et d'oblique ascendante. C'est ce qu'on voit très bien dans le commentaire de Marc, en observant les mains d'Edgar Morin quand il simule l'émergence: elles semblent dessiner un geyser s'échappant du sol en s'évasant. Nous avons là un schéma classique d'optique incrusté dès l'adolescence, et cela implique trois notions reliées à l'émergence. D'abord, ce qui émerge (les rayons) donne une image de la partie immergée, après avoir franchi la frontière entre deux milieux pour arriver dans le second milieu qui est justement celui de l'observateur. L'émergence est donc notée positivement par lui car ce qui apparaît est d'un milieu étranger, de l'autre côté de la frontière. Celui pour qui il y a émergence, peut estimer depuis son propre territoire. D'autre part, ce qui émerge et qui renseigne, arrive à l'observateur dont la place est au-dessus du phénomène : il est un "supérieur" de la situation. Les informations sur le milieu inférieur "remontent" vers lui. Troisièmement, c'est là un peu gênant pour l'observateur : ce qui émerge ne donne qu'une information sur ce qui est caché, mais, ce peut être une désinformation (se rappeler la mauvaise estimation de la longueur de bois immergée). Il me semble que ces trois notions sont toujours attachées à celle d'émergence : la position dominante de l'observateur, la position inférieure nécessairement attribuée à l'estimé par l'observant, l'idée de milieu opaque, d'une espèce de magma dans lequel se situe l'observé alors qu'au-dessus, c'est un milieu aéré et clair (la transparence).
Prenons par exemple l'expression "pays émergent" utilisé par les pays adeptes du libéralisme économique. Le milieu supérieur : les pays riches ; le milieu inférieur : les pays pauvres. Ce qui émerge pour les pays riches (les fameux rayons émergents) ce sont des statistiques (chiffres de croissance, de chômage, ...) et c'est d'après cette émergence qu'est jugée la totalité d'un pays pauvre : est-il sur la bonne voie pour changer de milieu ? Ce qui émerge, ce n'est pas un pays, ce sont des chiffres qui "remontent" et qui témoignent de leur conformité ou non à ceux du modèle libéral.
On retrouve ce même ordre dans le discours d'Edgar Morin. Milieu supérieur : l'esprit ; milieu inférieur : divers composants (cerveau, informations, ...) Quand Morin parle d'émergence, il le fait en tant qu'intellectuel se plaçant d'emblée dans le milieu supérieur de l'esprit.
Ainsi l'émergence ne me semble pas une simple apparition, un surgissement, ... elle cache derrière l'estimation faite par un juge "au-dessus de tout soupçon" une valeur morale : la perfection à atteindre c'est celle du juge, de l'observateur, de l'orateur.
Sa connotation positive impose un modèle de développement autoritaire : si tu souhaites que le juge t'accepte dans son milieu, arrange toi pour que ce qui émerge à ses yeux donne une "bonne" image de toi. Tu ne pourras t'en sortir que par le "Haut" où est l'oeil du Maître.

3. L'émergence est-elle divergente ?
Ecrit par Georges. 14-04-2008
Si les sciences sociales sont molles, est-ce que les sciences dures sont antisociales ? Qu'est-ce pourra bien émerger de l'interaction d'une pensée molle et l'une dure ?
La pensée dure est objective et la pensée molle est possessive. De leur interaction surgira une objectivité-possessive.
Si il n'y a pas émergence d'une intelligence subjective il aura divergence d'une mésintelligence possessive-objective...par extension...pensée molle-dure.
La réalité humaine surgit comme émergence de l'être dans le non-être (SARTRE, Être et Néant)
Cela veut bien dire que le sens surgit du non-sens, donc les amoureaux du non-sens ont aussi droit à la cité, ils sont nos meilleurs amis car ils nous aident à doner du sens là où il n'y a pas.

Par George de Bruxelles / Geo Brux Belg

4. Quelques cas simples d'émergence
Ecrit par Pirmin. 14-04-2008
En prenant connaissance du sujet traité ce dimanche, j’ai vraiment regretté de n’avoir pu participer au débat car le sujet est passionnant aussi bien du point de vue philosophique que scientifique. Aussi ai-je proposé cet article (le commentaire aurait été trop long). Il contient quelques-unes de mes cogitations dans le fil de ce qu'énonce Edgar Morin dans la vidéo [merci à Marc pour son excellent choix :-)].

Parmi les sujets que j'aborde (trop brièvement !) :
1. Quelques cas simples d'émergence en physique
2. Des exemples de concepts pour expliquer ces cas d'émergence
3. La relation entre l'émergence et le mystère du temps
4. Quelques spéculations sur la pensée de Spinoza sur le temps et un appel à l'aide !

5. Transmission et émergence
Ecrit par Pascal. 15-04-2008
Hormis l' histoire de l' humanité, hormis les lois et les règles régissant le vivre-ensemble, hormis le savoir et le savoir-faire scientifique et technique, qu' y a-t-il à transmettre ?
Hormis l' émergence dans les phénomènes naturels (révélés par la physique, la biologie et peut-être par la simulation informatique), l' émergence existe-t-elle ?
Au cours des milliers d' années de "civilisation", le comportement des humains a-t-il à ce point changé que l' on puisse parler "d' émergence" ?
Et si émergence il y a eu, en quoi les humains y ont-ils contribués ? ; par les sciences de la nature, par les sciences sociales, par la technique, par la philosophie ?
Aucune espèce animale et végétale n' a, à ce point, transformé et modifié le milieu naturel en si peu de temps. Mais, quel rapport avec l' émergence ?
Il me semble que l' émergence doit avoir un rapport avec la création; mais pas cette pseudo-création à but lucratif et narcissique ...
Quand la philosophie se cantonne à former les esprits par l' étude assidue et répétitive des écrits des "grands" esprits fait-elle oeuvre de création ou de conditionnement voire de formatage ?
La philosophie (et sans oublier la philo dans les cafés ) en est-elle rester au penser pour penser ? Labourer, transmettre, labourer, transmettre ... sans jamais semer ?
A mon avis, la philo ne se caractérise pas par son objet mais plutôt par son esprit ... c' est à dire une manière d' aborder les questions qui nous touchent en partant à chaque fois de zéro. Encore faut-il qu' il y ait des questions qui nous touchent, qui nous touchent vraiment et pas seulement à l' occasion d' une aimable conversation.
Ce qui implique d' être libre. Non pas libre de faire ou de penser ce que l' on veut mais libre de l' autorité que l' on accorde à ces hommes (ou à ces idéologies et autres "valeurs") que nous considérons comme maître à penser et maître à vivre.
Parce qu' il me semble que l' acte premier de la philo n' est pas de penser ni de labourer ni de transmettre mais de voir, d' appréhender, saisir, comprendre par soi-même ce qu' il en est de nous-mêmes, nous les humains.
Comment pourrait-il y avoir émergence donc création si nous sommes aveugles, répétant et vénérant des idoles à n' en plus finir ?
N' est-ce pas la tâche de chacun que de partir de zéro, d' embrasser seul, mais sans être solitaire ni isolé, une question dans sa totalité ?

6. Au cas ou je ne pourrais pas assister à une prochaine séance ou que je ne pourrais parler.
Ecrit par Serge MARTY. 18-04-2008
Réfléchir ou penser "une société idéale" est-ce abolir une société riche en contradictions ?

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