Émergence
Écrit par Carlos Gravito   
14-04-2008

Le hasard, sans lequel rien n’est possible pour rendre une âme heureuse, a voulu que ce 13 avril, au café des Phares, le sujet choisi par Gérard pour le débat du jour fut « Qu’est-ce que l’émergence ? ». Une fois accepté le principe du consentement, puisque la pensée consiste à abandonner ses bagages au vestiaire, nous nous libérâmes de nos effets et, accrochés à quelques mots, comme une pensée fugitive en manque d’inspiration, alors va que je te bouscule les frontières du langage, sautant de concept en concept comme sur les îlots qui émergent à marée basse.

Emergence (Bill Viola, 2002)N’ayant pas d’essence, on peut certes décrire ce qu’est l’émergence, mais pas la définir (comme il était demandé) toutefois, puisqu’à cœur vaillant rien n’est impossible, dès que le signal fut donné, toute la classe partit, jupes relevées ou pantalons noués à la hauteur des genoux, à la recherche de quelques échantillons qui pourraient faire illusion ou ressembler à l’émergence : des tellines, des coquillages ou des galets et il y en a même qui ont rapporté des épis de maïs. Imprévisible, l’émergence en fait ne signifie rien ou alors, tantôt le contraire de ce qu’on lui fait dire (plonger), tantôt une finalité : la sortie de l’obscurité d’un objet qui se révèle à nous. L’émergence est le moment où, ce qui était déjà, apparaît et devient objet de constatation donnant lieu parfois à l’apparition de nouvelles propriétés, supérieures à celles dont elles émergent ; ainsi, la pensée serait une émergence de la vie ! L’eau ne laisse prévoir la présence des gaz qui la composent, réalisation néanmoins d’un ordre supérieur dont ces éléments lui seraient entièrement constitutifs.

Quoi qu’il en soit, l’auteur du sujet justifia sa question notant que « le scientifique analyse et décortique pour essayer de comprendre la problématique de son objet, une approche qui ne suffit pas pour comprendre le grain de sable ni la sculpture que l’on fait sur la plage ». Puis, d’autres ont évoqué « le Big Bang », « le Big Bang qui était déjà dans la dissymétrie du temps », « l’univers qui ne peut pas expliquer le macrocosme ni la lecture de nos perceptions, l’émergence surgissant lentement », « ce qui émerge à notre conscience ».

- Être et non-être, catégories fondamentales, commenta l’animateur.

- J’y vois le bâton dans l’eau, comme exemple de rayon émergeant en optique, ajouta quelqu’un, ce que l’animateur a pris comme une image toute bête qui pourtant fit mouche.

Un participant s’est aventuré à évoquer le « pourquoi quelque chose plutôt que rien » et, paraphrasant Edgar Morin, un autre observa que «  les chercheurs guettent les phénomènes émergeants en sciences dures comme en sciences sociales », un autre encore s’interrogeant « sur l’origine de l’émergence et sur sa raison d’être ».

« L’émergence est une forme de genèse, proclama un autre intervenant, dans les sciences comme dans les formes et, tel que le dit Heidegger ‘seul un Dieu peut nous sauver’ ; on ne peut pas l’expliquer », tandis que celui d’après « envisageait plutôt une sorte d’élévation de la pensée, une guérison ou même un pays qui se démocratise ».

La parole revint alors à quelqu’un qui, « se basant sur sa formation sociologique, s’inscrivait dans un registre tout à fait inverse, désirant voir, plutôt, un gouvernement du monde », le suivant se déclarant « outré par les OGM, la pollution de l’eau, de l’air et de tout ce qui est vital ». Un autre, parmi les présents, constata qu’après « la génération spontanée, l’émergence est ce qui nous saute à la figure, comme en 68 » et ensuite il fut dit « qu’il s’agit là de la révélation du visible qui était caché dans l’obscurité pour une véritable rencontre », après quoi le suivant clama « que le maquillage des femmes c’est de l’attrape-couillons », par contre, « l’œuvre d’art c’est le surgissement de l’unique ».

- Ce qui émerge est plus inquiétant que rassurant, objecta une voix, et je ne donne comme exemple que le phénomène « Monsanto » et les OGMs qui nous rendent impuissants.

Quelqu’un qui avouait « avoir eu du mal à émerger abandonné qu’il était au sommeil, émergea au verbe déclarant que l’on ne peut pas émerger sinon en sortant du brouillard ». Ça tombait à pic ; comme tous les événements sont liés et rien n’arrive par hasard, je vous rapporte mon propre rêve : j’ai rêvé que me promenant autour d’un lac, j’ai bénéficié de l’apparition soudaine de Jésus qui sortait des eaux. Me souvenant du « seul un Dieu peut nous sauver » de Heidegger, je lui ai fait part de mes soucis pour ce qui est du salut de mon âme.

- Tu es libre, où veux-tu aller ? me dit-il.
- Au paradis.
Et voilà qu’il me balance à la flotte.
Dès  que j’ai émergé, il me demanda de nouveau :
- Tu es libre, où veux-tu aller ?
- Au paradis.
Et je me suis trouvé de nouveau dans la mare.
- C’est quoi, la liberté, alors ? protestai-je, sortant la tête de l’eau.
- C’est d’aller au paradis ou dans la mare.

  

Sujet connexe : Quelques exemples simples d'émergence en physique par Pirmin

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Emerger = sortir de la mer ou de la mère ?
Ecrit par yaccard. 14-04-2008
Quelle plus belle émergence que celle du nouveau né qui fait irruption dans notre monde après avoir passé longtemps dans un autre monde.
Une pensée ne suivrait elle pas le même chemin, survenant brusquement dans notre conscience après une maturation dans le subconscient.
Ce qui nous apparaît brusque n'est il pas une émergence longuement préparée dans un autre espace/temps

2. Ce qui ne change pas , c'est le changement....
Ecrit par Gérard. 15-04-2008
Ayant eu l'intuition qu'il ne fut jamais question d'émergence aux cafés des phares, j'ai choisi ce sujet avec l'idée qu'il pourrait en advenir du nouveau dans nos pérégrinations dominicales. Franchement, j'ai été étonné (et impressionné)par la culture scientifique ambiante.
Beaucoup de ce que Marc nous précise du sens du mot et du concept a été dit. Par contre, j'ai été frustré de ce que peu de nos intervenants ne sont venus nous éclairer sur les émergences qui traversent notre société.C'est que sans doute, rien n'est plus difficile à voir que le nouveau. Au-delà des choses nouvelles de tous les jours le vrai nouveau est celui qu'on ne voir jamais avant longtemps, qui nous changent sans que nous le sachions. Ainsi, nous entrons sous l'emprise des paradigmes de l'hypermodernité, dans le capitalisme total tempéré par une intelligence collective chargée de promesses et sous l'attraction souterraine d'une reliance multiforme substitut affectif aux liens perdus. Saurons-nous jamais séparer le monde qui nous traverse de ce que nous sommes ? Sommes-nous condamnés à l'illusion d'un point fixe alors que nous glissons sur la lente maturation en nous, de l'esprit de notre temps lui même en devenir permanent? A entendre ce café-philo, l'émergence semble se vivre en négatif. Mais est-ce toutes ces chose qui émergent ( la crise, le climat, la précarisation )ou bien notre angoisse de ne pas comprendre ce qui change?
L'émergent de la place de la bastille nous ramène à la question de Lénine: que faire? Oui, sans doute, mais jusqu'à dimanche prochain..

3. Juste une remarque.
Ecrit par Jack GREY. 15-04-2008
Et si nous n'étions pas les témoins d'une "hypermodernité" ou d'"un capitalisme total" mais dans un âge de pierre de la modernité et dans un balbutiement de l'histoire.

4. L'émergence dans le rêve
Ecrit par Georges. 17-04-2008
Le proverb dit que celui qui regard le ciel dans le lac il voit les poissons dans les arbres. Qu'est-ce qui émerge de ce proverbe ?

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