Le chemin se fait en marchant
20-04-2008

Parmi les onze sujets proposés ce jour-là, l’animatrice choisit « Le chemin se fait en marchant ». L’auteur du sujet indiqua qu’il s’agit d’un vers tiré du poème Cantares d'Antonio Machado. Après les trains qui se prennent en marche, retenir un sujet sur le chemin qui se fait en marchant ne me disait rien qui vaille. Saurions-nous tirer quelque chose de pertinent, d’original, de vrai de cette nouvelle métaphore ? À vous de juger.

La première intervention souligna une analogie : de même que le chemin se fait en marchant, le débat se crée en discutant. « Certes, répondit l’animatrice, mais ce sont plutôt les idées d’activité, d’énergie, de dynamisme, de projection en avant et de futur auxquelles je pensais en choisissant ce sujet ». Pour choisir son chemin, a-t-on besoin de poursuivre un but ? se demanda un participant. Il y aurait en fait deux écoles pour atteindre la vérité : soit suivre une méthode – meta-hodos : vers le chemin –, soit improviser. L’intervenante suivante fit remarquer que c’est l’homme qui n’a de cesse que de chercher une finalité, un sens à tout ce qu’il entreprend alors que la nature, elle, n’a pas de dessein. Un participant évoqua Le cercle des poètes disparus, où le héros finit par se donner la mort parce qu’il voulait suivre un autre chemin que celui que son père avait décidé pour lui. Personnellement, je pensais à Un taxi pour Tobrouk (et plus particulièrement à l'extrait ci-dessous).

La question se posa ensuite de savoir s’il devait rester une trace derrière le chemin parcouru. Le but du chemin, est-ce finalement la trace laissée ? Les avis furent partagés. Par delà la finalité, l’apprentissage ou l’expérience acquise au cours du chemin pouvaient très bien être suffisants en eux-mêmes. L’important pour plusieurs participants était de pouvoir rester ouvert, et d’intégrer les rencontres, les obstacles et les imprévus croisés au cours du chemin. Ainsi la quête a-t-elle semblé plus importante que le but à atteindre. Une intervenante mit en opposition la route et le chemin, celle-là entraînant routine et automatismes et celui-ci amenant cheminement et réflexion. Il y aurait donc plusieurs sortes de chemin, les uns simples et ne demandant qu’à être tracés, les autres complexes et réclamant une stratégie appropriée pour déterminer quelle direction prendre à tout moment.

Le mot postmodernisme revint à plusieurs reprises pour signifier la perte de repères, de référentiel, propre à notre époque. Ainsi il n’y aurait plus d’autoroute à suivre, d’idée toute faite – Dieu, les grandes idées politiques en « isme » et les grandes idées philosophiques ont fait long feu. Mais il n’y aurait pas davantage de chemins tout tracés : chaque individu tourne en rond, sous le prétexte de ne plus vouloir se projeter dans l’avenir mais de vivre intensément l’instant présent. Mais peut-on vivre intensément le banal ? D’ailleurs, le GPS n’est-il pas le gadget symptomatique et emblématique de la société postmoderne ? N’est-ce pas parce que nous nous sentons perdus que nous nous en remettons à la machine pour nous orienter.

À travers les écueils du comportement individualiste, c’est 2 500 ans de philosophie qui furent pointés du doigt par l’animatrice. J’ai dénombré pas moins de 15 philosophes qui ont été cités tout au long des échanges, à l’appui de telle ou telle façon de mener son chemin, voire sa barque. Car la métaphore du skipper aux commandes de son voilier, et qui doit composer avec les courants et les vents contraires, fut également évoquée. Quoi qu’il en soit, le débat amena au constat que les citations égocentrées comme « connais-toi toi-même » (Socrate), « je pense donc je suis » (Descartes) ou « deviens ce que tu es » (Nietzsche) menaient à l’impasse dans laquelle nous nous trouvons à l’aube du XXIe siècle. Le GPS, quintessence paradoxale du modernisme, cristallise le fait que nous ne sommes plus capables de tracer notre chemin : l’homme moderne indique un but, et l’itinéraire est aussitôt oublié ; il ne compte plus. Le chemin ne compte plus et partant, le présent ne compte plus non plus. N’est-il pas temps de poser comme alternative au projet individualiste un projet communautaire, une finalité commune et non plus individuelle ?

Et s’il n’y avait pas de finalité dans le chemin ? Et si le chemin et le cheminant ne faisaient qu’un ? Après tout, cheminer (physiquement ou intellectuellement) n’est jamais qu’une façon comme une autre de se confronter au réel. Et qu’est-ce que le chemin sinon l’ombre portée de ce que l’on a parcouru ? En d’autres termes, il n’y a de chemin qu’a posteriori. C’est cette succession d’actes, de décisions, de choses qui se font et d’autres qui se défont que nous nommons « notre chemin ». Mais la philosophie doit-elle se cantonner à cette fonction d’analyse rétroactive (d’abord vivre, ensuite philosopher) ou peut-elle avoir un rôle prospectif, en se donnant une direction, direction qui serait ajustée au fur et à mesure qu’avance celui ou celle qui la pratique ? C’est peu ou prou l’ambition d’un café-philo comme celui des Phares, tout compte fait. Ceux et celles qui y viennent ne le font peut-être pas uniquement par distraction, mais également pour se poser la question : « Est-ce que ma boussole tient la route ? »

 

Sujet connexe : Le chemin pour monter est le même que celui pour descendre par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. METHODOLOGIE D'UN CAFE PHILO Café des Phares...
Ecrit par Serge MARTY. 21-04-2008
Un nouveau ou improbable contradicteur doit s'attendre à divers pièges émanant de professionnels aguerris.
Vraie fausses argumentations et même le contraire. Il est vrai que ma trouvaille >(je précise et non pas)me semblait pertinente. Un peu frustré ensuite de n'avoir pas pu défendre Descartes lorsque la médiatrice à laissé entendre que était maléfique. Disséquer, je suis donc(avant tout)je pense(ensuite)ce qui chemine vers un "étant" devenu historiquement équivoque. Des "Heiddegueriens" convaincus pourraint-ils diverger sur : >? TEXTE COMPLET ADRESSE à LIBE LE FIGARO L'EXPRESS C'est pas pratique un cadre restreint.
riquement équivoque. Des

2. Pourqoui l'autoroute est l'antonyme du chemin ?
Ecrit par Georges. 23-04-2008
L'autoroute est l'antonyme du chemin. Cela suppose qu'en voiture on va pas très loin même si on pourra faire le tour de la terre.
Parmi les synonymes du chemin on trouve le sens et la voie. La question est - à quelle altitude se trouve le sens et la voie par rapport au chemin et l'autoroute ?-

Faut-il s'élever ou rester assis à moitié élevé(e), dans un fauteuil, sur un trône ou un siège de voiture ?

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

3. La philosophie noble
Ecrit par Gunter. 23-04-2008
« La pensée avant d’être œuvre est trajet.
N’aie pas honte de devoir passer par des lieux fâcheux, indignes, apparemment pas faits pour toi. Celui qui pour garder sa « noblesse » les évitera, son savoir aura toujours l’air d’être resté à mi-distance. » (Henri Michaux : « Poteaux d’angle »)

4. Chemins et ligne droite
Ecrit par Gabriel. 24-04-2008
Paul Valéry soulignait : " notre connaissance est A , ou elle est B , et , aucun chemin ne nous conduit en général de A en B... "
Le sujet nous dit que le chemin de A en B se fait en marchant. Cette notion de chemin, strictement spatiale, dissimule la réalité de ce qui a lieu de A en B. Si je pose, par exemple, que mon état A est le désir de réaliser une oeuvre, que mon état B est celui où j'ai réussi, de A en B il n'y a pas une multitude de chemins. De A je peux envisager l'étendue qui me sépare de B. Cependant, il n'est pas à imaginer d'autoroutes ou de petits chemins, car si je place A et B en deux points de la feuille, le seul itinéraire traçable est une flèche rectiligne d'origine A , dirigée vers B qui symbolise le temps. Selon les difficultés envisagées ou imprévues, les instants de découragement ou de satisfaction sur cette droite orientée, ma progression sera plus ou moins lente. Simone Weil écrivait : " une seule chose est hors de moi, et c'est moi-même à venir. Cette existence étrangère n'est point éprouvée comme ce qui est hors de moi, mais comme ce qui me sépare de moi. Mon action (mes travaux) est l'intermédiaire indispensable entre le projet et l'oeuvre... Temps, manière propre à moi d'être étalé" Désormais, comme je sais que mon avancée sera linéaire, je repense à un sujet des Phares de décembre 2007 relatif à l'utilisation ou non de principes établis. Vais-je élaborer un projet avant la traversée de l'étendue AB ? Vais-je réfléchir à toutes les difficultés qui peuvent se présenter à priori ? Ou bien : vais-je m'élancer de " ce que je suis à ce que je veux être " en privilégiant l'improvisation. Simone Weil ajoutait : " le temps est notre loi chaque fois que nous nous dirigeons vers un but... Il nous est donné par le passage du désir à l'évènement... Ce qui me sépare des bonheurs espérés sont des travaux qui en sont la condition ".
Quoiqu'il arrive le chemin est rectiligne, le cheminement irréversible, les obstacles à surmonter. Il n'y aura pas loisir de quitter la ligne droite pour des petits sentiers cachés si je suis en " marche vers moi ".

5. De cheminement en cheminement
Ecrit par Gunter. 24-04-2008
« Le chemin est rectiligne » dis-tu ; est-ce ton expérience de vie, ta » théorie » ou ton désir ? En ce qui me concerne, ce n’est ni mon expérience, ni ma théorie, ni mon désir. Je te l’avoue, les lignes droites où que ce soit qu’on les rencontre, m’ennuient profondément, et pour tout dire, m’angoissent.
Nous savons bien que « la philosophie qu’on a dépend du type d’homme qu’on est » (Fichte). Il doit y avoir des esprits géométriques (Galilée, Leibniz, Spinoza, etc.) et les autres, ceux que B. Pascal appelle « esprits de finesse » ; mes propres catégories sont plutôt : les philosophes ayant pour modèle (idéal de la connaissance et de mode de vie) les sciences dites exactes et ceux qui sont davantage aimantés par l’art et la poésie ou dit autrement : ceux qui désirent des certitudes démontrables, qui aiment « saisir » (le « Begriff » (le concept) est une saisie) et ceux qui sont rassurés parce qu’il y a de l’insaisissable, de l’inconnu, de mystère au fond de l’être qu’on peut élucider mais jamais saisir.
Ces deux types d’homme et d’existence ne cheminent certainement pas de la même manière. J’espère, je suis certain qu’ils peuvent se comprendre mutuellement, c'est-à-dire se décentrer sur l’autre et élargir ainsi leur âme - l’une des finalités selon Kant du « philosopher ensemble».

6. L' avenir
Ecrit par Gabriel. 25-04-2008
Si on veut prolonger le caractère métaphorique du sujet, il faut poser la question de savoir pour quelle raison je me retrouve sur un chemin ? Et à quelle fin ? Ici, la fin semble justifier le motif de mon départ puisque l'existence du chemin est supposée.
La question est plutôt : pour aller du désir initial à l'évènement souhaité (l'objet de mon désir) dois-je élaborer une stratégie avant de démarrer (recours aux principes, sentiments prévisibles, efforts supposés...) Ou bien, me convaincre que mieux ne vaut pas échafauder un projet en détail et préférer adapter ma "dé-marche" au cas par cas, en cours de route.
Pour éclaircir la situation en ce qui concerne l'avenir, on peut déjà dire : "percevoir un objet, c'est toujours le configurer dans le champ d'une stratégie temporelle" (n.Grimaldi). Je pense qu'il faudrait donc différencier la nature des objets. Ce serait un peu long mais je crois que Gunter prendrait peut-être l'autoroute pour atteindre certains. Diminuer le temps entre "ce qu'il est et ce qu'il veut être" n'est pas nécessairement angoissant.

7. Autoroute et existence ou objectif et sens
Ecrit par Gunter. 27-04-2008
Si Gabriel, moi et tous les autres se trouvent sur le chemin de la vie, c’est parce que nous y avons été déposés (Heidegger dirait « jetés ») sans que l’on nous ait demandé notre avis. Mais voilà, nous y sommes, tous ensemble dont certains abandonnent en cours de route : « C’est trop dur, le chemin semble une impasse, « no futur », pas d’avenir, il n’y a plus rien à venir ». Des désespérés, de ceux pour lesquels le chemin de la vie n’a plus de Sens, il y en a beaucoup, de plus en plus, surtout parmi les jeunes et les salariés…
Si la vie était une entreprise, l’individu une sorte d’entrepreneur de lui-même qui doit faire fructifier son capital, on pourrait lui assigner des objectifs, quantifiables, mesurables, évaluables.
Le Sens n’est pas réductible à un objectif. L’objectif peut être circonscrit, précisé, tandis que le Sens est nécessairement « flou ». C’est pourquoi Socrate peut « coincer » ses interlocuteurs et leur montrer que, lui, il sait qu’il ne sait rien (de précis) sur le Sens de la vie mais que l’essentiel est de se poser la question, ce qui est le propre de l’homme. Ce Sens ne peut qu’être interrogé et tout au plus entre-aperçu, approché, intuitionné.
On peut élaborer des stratégies pour atteindre des objectifs, construire des autoroutes pour y arriver le plus vite possible, mais quant au Sens (d’une existence), je maintiens que le chemin qui en est la réalisation se fait en marchant (ensemble), avec beaucoup d’imprévisible, en étant obligé d’improviser, sans carte, seulement avec des étoiles pour nous guider dans la nuit du monde. C’est à cela – nous aider à nous orienter en évitant les rails et les chemins battus, les moules à gaufre existentielles - que sert, à mon avis, la philosophie vivante.
Aux Phares aussi que faisons – nous d’autre qu’improviser ensemble un bout de chemin de réflexion partagée, chemin qui se fait en cheminant et non pas en suivant une carte préétablie - par qui d’ailleurs ?

8. Y a-t-il un chemin ?
Ecrit par Alain. 03-05-2008
Je trouve cette métaphore du chemin très encombrante car je pense qu'il n'y a pas de chemin. En philosophie, l'usage de métaphores a pour conséquence de nous piéger dans des schémas de pensée qu'on oublie de remettre en question. Magie du "littéraire" ?
Je crois beaucoup plus au montage : au fil de l'expérience des choses se "construisent", se "déconstruisent", le montage devient plus complexe et, en principe, acquiert une meilleure assise. Il est constitué de bric et de broc avec nos besoins, nos pulsions, nos aspirations et nos désirs et, surtout, ce que nous pouvons en faire !
L'image du chemin implique qu'il y a une finalité, un but, fût-il inconscient, peut-elle se concevoir autrement ? Mais s'il y a un chemin, vers quoi est-il supposé mener ? Vers soi, vers l'autre, vers "Dieu" ? L'idée d'une quête pèse vraiment lourd. Etre créateur de sa vie, créateur de soi, créateur de richesse, ce n'est pas cela.

9. les sentiers de la gloire
Ecrit par candide. 17-11-2008
si le chemin est un large sentier,alors il ne se fait pas autrement qu'en marchant.sauf qu'il faut avoir été plusieurs, ce qui ouvre un peu le sens.

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