Droit devant
Écrit par Carlos Gravito   
21-04-2008

 Allant droit devant, le 20 avril, emballé par la chanson de Renaud : « Dis, papa, quand est-ce qu’on va où ? », j’ai failli me trouver à Rome, car tous les chemins y mènent mais, Antonio Machado ayant imaginé un raccourci en forme de bruit qui court, « Le chemin se fait en marchant », c’est au café des Phares que j’ai pu assister au débat, proposé à ce sujet par Monique et mis aux votes par Sylvie Petin, rendant ainsi évident ce qui ne l’était pas au premier abord. Tout homme possède en lui la capacité de devenir sage, mais il se peut que cela n’arrive jamais ; le chemin, par contre, peu importe où il va, quand c’est fait, c’est fait. C’est pratique et, puisque j’y étais, j’y suis resté, m’en remettant à mon destin à l’instar d’Aimé Césaire, mort trois jours plus tôt : « Nègre je suis, nègre je resterai ».

- Je n’y ai pas trop réfléchi, annonça l’auteur du sujet, interrogée sur ses motivations. Je laisse le thème en ouvert, tout en sachant que la phrase est d’un Espagnol, quelque chose comme : « Caminante, no hay camino… ».

Conciliant, Michel concéda que « souvent le débat se fait tout seul, comme ça, débattant… », et l’animatrice avoua « avoir retenu cette idée d’activité dynamique projetée vers le futur, à condition de ne pas s’arrêter en chemin », alors que quelqu’un ajoutait « que l’on pourrait le faire à ‘dos d’âne’ ou ‘sur des roulettes’ » bien que Sylvie insistât sur « la qualité et le rythme de la marche, le but se révélant au fur et à mesure de la progression et de l’adaptabilité des idéologies » et que Gunter en étayait éloquemment la thèse, Irène envisageant « deux chemins, celui de la nature et celui que nous traçons ».

Pour ne pas changer, Alfred y voyait « un paradoxe, dès que le chemin reste et le marcheur passe, intrigué par la trace laissée par le ‘juif errant’ » pourtant, l’animatrice « trouva dans les intempéries une raison pour son effacement », le premier insistant que « si on ne laisse pas de trace on se confronte au néant et au désespoir ».

Ça devenait dramatique, toutefois, par bonheur, quelqu’un jugea « que malgré une période d’apprentissage, des embûches, etc., la vraie finalité est le devenir, l’essentiel étant de se mettre en route ou de se laisser aider pour le faire ».

- La route, ainsi que la pluralité des rencontres, semble plus importante que le but, fit savoir Sylvie, et, emboîtant sur ces dires, Roscha affirma que « si on n’a pas une direction, c’est difficile de trouver le chemin ; à moins d’avoir un GPS, on risque de ne pas faire de chemin du tout », un état d’esprit avec lequel « l’animatrice n’était pas entièrement d’accord ».

Rappelant « qu’avec le GPS on prend le départ et le but mais on oublie le chemin », Dorothéa en déduisit qu’on « ne l’intègre plus dans le projet ». Faisant un osé rapprochement entre « ‘sentier’ et ‘sentinelle’, Nadia voyait dans ‘chemin’ le fait de ‘cheminer’ alors qu’il y a là un déterminisme et une volonté ». Opinant que « parfois, la quête vaut mieux que le but, du moment que l’on reste ouvert et sensible à ce qui émerge », Monique mit « la naissance des bébés au premier carrefour », là où d’ordinaire font leur apparition les méchantes sorcières, des « parents psycho rigides ratant l’épanouissement de leurs enfants ». Le pauvre Antonio Machado n’avait pas prévu dans ses « Cantares » des manœuvres si retorses, mais Pascal entama vite une diversion et, « confiant à l’assemblée qu’il fait de la randonnée, l’avertit que la vitesse peut déterminer une autre vision des choses si l’on sait voyager ‘léger d’équipage’ ».

Simone rappela que « personne ne prend le chemin sans but et qu’il y a toujours une finalité même si elle n’est pas précise et diffère de l’itinéraire dont nous avons à nous écarter un jour. Je marche beaucoup et, au cours de la marche on a accès à des tas d’idées, mais il faut savoir s’arrêter aussi ». Pierre-Yves, va savoir pourquoi, estima que « la porte de la chambre reste ouverte, mais qu’il y a ‘chemin’ et ‘cheminée’ ou la sortie par le haut, c’est-à-dire, l’accès au ciel pour les adeptes de la petite fumée, question de conduite ».

- Il faut absolument se donner une raison de se mettre en route et en connaître le motif, suggéra Sylvie. Les chemins sont peut-être déjà tracés, selon le milieu social, mais certainement que l’on sort différents de chaque café-philo.

Gunter, à son tour, trouvait « qu’entre les autoroutes (les grands espoirs) et le ‘tourner en rond’ il n’y a plus rien puis, citant Heidegger, ajouta que ‘seul un Dieu peut nous sauver’ ».

- Sommes-nous dans un cul de sac ? se demanda soudain l’animatrice. Faisons-nous fausse route ? Est-ce le but qui est à mettre en question ? Devrions-nous changer de finalité ? Qu’est-ce qui anime notre mise en marche ?

Ce qui avait démarré comme une belle balade printanière tournait à l’affreux cauchemar et, « chacun de nous étant très complexe », on était déjà à « la dérive en mer », à « vivre d’abord et philosopher ensuite », à faire au plus vite « un bilan de vie », voire envisager « un autre projet », refusant « le panurgisme de la peur ». Un vent de panique s’est levé et, dans l’œil du cyclone, on n’arrivait plus à analyser calmement la situation se défiant d’une culture que même Levinas ne pouvait plus réhabiliter, sans l’emploi des vieilles petites recettes telles que « deviens ce que tu es » ou le « marche ou crève ».

Le fait est qu’abondant en chemins de traverse, couteaux suisses, mots valise, vocables escarpés, rations de survie et termes de randonnée propres aux parcs nationaux, le débat prit une allure capable de foutre le cafard à un régiment de cosaques ivres et, m’apercevant qu’une vraie vague de spleen collectif gagnait l’assistance, ça m’a aussi donné le bourdon, avant la sortie.

Je suis revenu alors vers le père de la négritude. Il avait confié un jour, à un de ses livres, « qu’avec un seul mot frais, il pourrait traverser le désert en une seule journée ». Je le crois mais, en tous cas, une chose est certaine : « où que tu te trouves (assure la quatrième surate du Coran), la mort t’y dénichera, chemin faisant ».

 

Sujet connexe : Le chemin pour monter est le même que celui pour descendre par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Seul un dieu ?
Ecrit par Gunter. 22-04-2008
Désolé Carlos, mais j’ai dit exactement le contraire : Après les autoroutes d’autrefois (les diverses révélations divines, la Patrie, le Parti, le Progrès, etc.) que Lacan appelait les figures du Grand Autre et « Les chemins qui mènent nulle part » (ouvrage de Heidegger), la philosophie dite post-moderne nous invite à trouver du sens dans un tourner en rond ou sur place, ou plutôt à renoncer carrément à la question du sens car trop métaphysique. L’appel final de Heidegger au « seul dieu qui peut nous sauver » (interview du Spiegel publié après sa mort) ne me séduit pas davantage. J’ai ajouté que le succès et la nécessité de « la philosophie dans la cité » provient du sentiment populaire, de moins en moins diffus et refoulé, que le sens ou le chemin ne peut être élaboré, imaginé, formulé (d’où l’importance des artistes et des poètes aux côtés des caféphilistes) qu’ensemble en nous inspirant les uns les (des) autres (l'argumentation ne saurait suffire) au cours de l’échange et la mise à l’épreuve mutuelle de nos chemins (sens) parcourus ou envisagés.

2. Droit devant le mur de lamentation
Ecrit par Georges. 23-04-2008
En marchant on met le pied droit devant le gauche et le gauche devant le droit...
En politique il y a les droitiers et les gauchers uni-jambistes. Ou bien on boite d'une jambe ou c'est le raisonnement qui boite.

L'image choisi est très suggestive. Un corps sans tête va droit devant le mur de lamentation parce que le mur est l'antonyme du mûr.

Deux droites parallèles ne se rencontrent jamais même si elles sont l'une à côté de l'autre. Est-ce par la faute de la droiture d'esprit à 90° . Les têtes rondes ont-elles besoin d'une reconnaissance carée ?

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

3. marcher , cheminer et déambuler
Ecrit par Nadia. 02-05-2008
Juchée sur une falaise et surplombant la mer, je pense aux autoroutes du mercantilisme face à un paysage sauvage, somptueux, dénué de toute sophistication. C'est là, au détours d'un chemin que s'arrête la ville, son agitation et ses bruits féroces. Dans les villes, les hommes sont voués à déambuler "Le bonheur est d'avoir". Dans la nature, bon gré mal gré, on marche, on court par nécessité mais toujours on chemine.

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