L'espoir fait-il agir ou languir ?
27-04-2008

La verrière des Phares était en grande partie ouverte pour laisser passer le soleil en ce dimanche 27 avril. Parmi les douze sujets proposés par les participants au café-philo, l’animateur choisit « L’espoir fait-il agir ou languir ? » J’écoutais ce qui allait suivre avec attention, car pour moi l’affaire était déjà pliée. Comment ça, déjà pliée, me demanderez-vous ? Je vous explique : on peut choisir de faire (d’agir) ou de ne rien faire, avec ou sans espoir. Dans un cas comme dans l’autre, l’espoir ne fait rien. Absolument rien. Au mieux, il accompagne l’action ou l’inaction. Pour moi, à aucun moment l’espoir est un élément déclencheur. Les éléments déclencheurs, ce seraient plutôt l'envie, le désir ou la volonté. Des synonymes, me direz-vous. Peut-être. Peut-être pas. Mais je vais trop vite. Commençons par le commencement.

L’auteure du sujet l’introduisit en se demandant si l’on pouvait encore avoir de l’espoir à l’époque de la jeunesse « no future ». Peut-on espérer des lendemains meilleurs sans agir, sans essayer de changer les choses ? L’animateur fit remarquer, citant Guillaume d’Orange, qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. Pour autant, l’espoir fait vivre, répondit un intervenant. (Les cartomanciens, sans doute... pensais-je, tellement ce dicton me semblait sonner faux.) Le débat était lancé. Puisqu’on est sur les citations, quelqu’un cita Comte-Sponville¹ qui citait lui-même Sénèque : « Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir. » L’espoir consisterait pour les uns, à attendre avec confiance (pour espérer, il faut avoir confiance en Dieu ou en l’autre) et pour d’autres, se penserait en fonction du champ des possibles.

L’espoir serait également à distinguer de l’espérance, à forte connotation religieuse, mais aussi du désir, du fatalisme ou de l’attente. Quoique… « attendre » en espagnol se dit esperar. Qu’est-ce qu’espérer ? souhaiter dans sa tête. Donc imaginer. Et si la chrysalide savait ?...Et l’imagination peut être au choix une illusion, un rêve, une utopie ou un projet – « ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait » (Mark Twain), en fonction de l’état d’esprit dans lequel se trouve celui qui imagine. Certains ont avancé que l’espoir était forcément positif. Positif pour soi, peut-être, mais pas positif en soi. En effet, chaque supporter espère que son équipe va gagner et que l’équipe adverse va perdre. Pour d’autres, « l’espoir, ça met les gens à genoux ! » Pour d’autres encore, citant Baudelaire (Spleen IV) « l'espoir, vaincu, pleure, et l'angoisse atroce, despotique, sur mon crâne incliné plante son drapeau noir », l’espoir serait la thérapeutique de l’angoisse. En tout état de cause, le choix d’agir ou de ne pas agir, avec ou sans espoir, nous appartiendrait.

« Pour en revenir à la philosophie… » tenta d’enchaîner un participant. Cette introduction qui se voulait anodine ne passa pas inaperçue, et fut même l’occasion pour l’animateur de changer de sujet pour poser une question qui semblait lui tenir à cœur depuis longtemps : « Qu’est-ce que la philosophie pour vous qui venez aux Phares ? » Après quelques réactions de surprise dues à ce changement imprévu de sujet à une vingtaine de minutes à peine de la fin du débat, les participants s’essayèrent de bonne grâce à donner leur définition de la philosophie. Pour les uns, il s’agit d’établir des liens, des parallèles (comme entre les mots « espoir » et « utopie », par exemple) ; pour d’autres, philosopher consiste à « tuer les malentendus » ; pour d’autres encore, c’est élaborer une éthique. La philosophie étant l’amour de la sagesse, il s’agit de penser et d’agir avec sagesse, c’est-à-dire d’une façon bonne, dit une intervenante. D’autres enfin mirent en avant le « connais-toi toi-même » socratique, argumentant que cette citation permettait de construire aussi bien l’individu que la vie dans la cité.

« Connais-toi toi-même. Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s'observe arrête son développement. La chenille qui chercherait à bien se connaître ne deviendrait jamais papillon » écrit André Gide dans Les Nouvelles Nourritures. La devise socratique a fait couler beaucoup d’encre et de salive, mais je ne suis pas convaincu par les interprétations psychanalytiques et autre invitation à l’introspection. Pour moi, la raison de sa pertinence réside essentiellement dans le fait qu’elle pose la question fondamentale : « Peut-on savoir ? » ou autrement formulé « Quel est le prérequis de la connaissance ? » Socrate remettait en cause le savoir prétendu, les opinions toutes faites de ses contemporains. Lui sait qu'il ne sait rien. Alors ce qui l'intéresse, c'est moins de comprendre pour comprendre que de faire comprendre que la prétention du savoir est vaine. L'ironie socratique consiste justement en cela : faire l'expérience du non-savoir, de la perplexité, de la nécessité de reprendre un raisonnement à son point de départ en effectuant un retour sur soi-même. Mais ce retour sur soi n’est pas un arrêt sur image comme le pense Gide, mais bel et bien une évolution. « Tu viens de te contredire. Es-tu d'accord avec toi-même ? non ? Alors, commence par maîtriser ce que tu dis, ce que tu fais, qui tu es. Commence par te connaître toi-même ! » C'est ça, pour moi, la richesse du concept socratique. C'est ça, la réponse à la question : « Quel est le prérequis de la connaissance ? »

 

¹ Dans Le bonheur désespérément (Librio), André Comte-Sponville soutient notamment (p. 40) que « espérer, c'est désirer sans jouir, sans savoir, sans pouvoir ». Dans la même veine, Raphaël Enthoven signait un brillant article sur l’espoir dans Philosophie magazine du mois d’avril où il écrivait (p. 18) : « Ainsi, l’espoir est l’alibi de la résignation. […] De quoi témoigne celui qui dit « vivre de l’espoir », sinon que sa situation est précisément désespérée puisque, hors de l’espoir, il ne vivrait pas ? »

 

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LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Chenilles je vous aime.
Ecrit par Jack Grey. 28-04-2008
Esprit de contradiction ou volonté d'affirmer mon rapport subjectivité/objectivité je ne sais pas encore.
Il me semble que "le vouloir" est plus ou moins partiellement composé "d'espoir" qu'on le veuille ou non ! Pas d'hypocrisie ! L'espoir est non pas mais complément de la volonté. On pourrait affirmer que c'est justement parce qu'elle se connaît bien que la chenille devient papillon. De toute manière personne n'a jamais été dans la tête d'une chenille !

2. Espoir, désir et philosophie
Ecrit par Gunter. 29-04-2008
La citation d’un Comte-Sponville très influencé par le bouddhisme est un argument de plus pour ne pas opposer ni même distinguer trop nettement espoir et désir ; qu’est-ce qu’ en effet un désir sans l’espoir qu’il se réalisera, que je le réaliserai, que nous le réaliserons ? L’effort bouddhiste de se libérer de tout désir vise en même temps celui de renoncer à tout espoir. Le vulgarisateur du bouddhisme en philosophie occidentale, Arthur Schopenhauer, est le premier des « Professeurs de désespoir » finement analysés par Nancy Huston dans un livre éponyme ( Actes Sud), à lire d’urgence par tous ceux qui seraient tentés par un bouddhisme, frelaté largement, il faut l’ajouter aussitôt, par son exportation en Occident.
Par ailleurs, il n’y a qu’une seule cause du suicide et c’est le désespoir. « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut la peine d’être vécue, c’est la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l’esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux, il faut d’abord répondre… » (Albert Camus, « L’homme révolté »).
Pour moi, il y a, bien sûr, d’autres questions » philosophiques « sérieuses » ; elles peuvent toutes se résumer par leur finalité commune : nous aider à nous orienter dans la vie, surtout depuis que les orientations, les boussoles figées, les sentiers battus et les rails idéologiques les plus divers (religions dogmatiques et engagements politiques quasi-religieux) sont tombés en discrédit.
La philosophie ludique, de divertissement (y compris : de curiosité et de culture) risque fort de n’être qu’un nouvel avatar du fameux et insidieux « opium du peuple », ce que Marc Sautet avait coutume d’appeler les « nouveaux narcotiques », y compris les cafés philo si nous ne sommes pas vigilants...

3. Les agissements politiques languissent-ils ?
Ecrit par Georges. 29-04-2008
Pourquoi la vitesse de "agir sans réfléchir" n'est pas la même que la prise de conscience sur les conséquences de nos actes à grand échelle ?

Il y a pas mal de désespoir dans l'activité égoïsto-languissante de "faire semblant" en avoir reussi sa position sociale privilégiée ou son minable bonheur. Dans la politique, l'espoir (du tique-poli) n'enveloppe-t-il sa langue de bois avec l'espérance qu'un jour elle deviendra une langue féconde ?

Comment se fait-il que les marionnettes (les intellectuels) ne voient pas les marionnettistes (les architectes du système social, politique, universitaire, etc.) ?

Un noeud papillon n'a pas besoin se métamorphoser dans une cravate car le noeud les rendent semblables. (à voir l'expression - tête des noeuds -). N'est-ce pas le verbe papillonner * qui est le médiateur entre l'opinion du sens commun et l'opinion dominante ?

* Papillonner - passer d'un sujet à l'autre, sans rien approfondir. => s'éparpiller.

Est-on langui par la langue de bois ? Paradoxalement, elle est très active/agitée dans ses aberrations langauneuses. Elle n'aime pas Socrate car l'agilité de l'ironie lui fait perdre toute crédibilité à son cynisme.

Agir sans réfléchir en s'appuyant sur l'opinion du sens commun ou dominante n'est-ce pas tâtonner avec une béquille en languissant l'espoir contenu dans le dés(espoir) ?

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

4. Contre-courant
Ecrit par Gabriel. 29-04-2008
L'idée de la mort pénètre en moi du dehors. Mais, comme le dit Ricoeur : " Si je ne pensais jamais en biologiste, jamais je ne penserais à la mort ". Celle-ci devient donc en moi une certitude née à l'extérieur.
Des idées (jugements, pensées, ...) naissent en moi, dégagées du fondement biologique qui m'astreint à la mort. Je peux donc envisager que, pour elles, il n'y ait pas mort annoncée. Cependant, les dangers sont au dehors car là sont les exemples de mort. Acceptant seulement la mort biologique, je vais tenter de maintenir en vie hors de moi ces idées nées en moi. Espérer c'est aller à contre-courant de l'idée de ma propre mort qui vient du dehors, c'est souhaiter la vie de mes idées (donc ma propre vie) hors de moi. C'est peut-être en ce sens qu'on entend "l'espoir fait vivre".
Dans une interview de novembre 2007, Alain Badiou déclarait : "des résistances locales significatives, qui portent l'espoir de l'avenir, existent". Voir ses idées "ne pas mourir" suppose de "se relever les manches".

5. QU'est ce que la philosophie?
Ecrit par BRITT. 02-05-2008
Voici quelques mots de Bernard Stiegler en réponse à l'intervenant aux Phares qui prétendait que la philo n'a qu'à s'en tenir aux concepts :

„Intégrer un concept, c'est apprendre à vivre, vivre signifiant ici exister, c.à.d. A LA FOIS PENSER ET OEUVRER. C'est autrement dit se TRANSFORMER SOI-MÊME, c'est faire de soi-même le théâtre de la lutte aussi bien que la forge (= la forge des concepts). Extrait de "DE LA MISÈRE SYMBOLIQUE. La catastrophe du sensible" p. 18

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