L'inconsolable
Écrit par Carlos Gravito   
12-05-2008

Chômé ! C’est trop cool !  Enfin un dimanche de Pentecôte dont le lendemain n’est pas voué au chagrin. C’est ainsi que, sans trop doser, l’esprit de vérité est descendu sous forme d’allègres flammèches sur les disciples assemblés au café des Phares, le 11 mai, donnant à chacun le don de comprendre tout ce qui est dit, l’important étant de parler, car le silence est une menace pour la philosophie ; elle dépasse les bornes, n’en fixe pas, et, esquivant toute sorte de mutisme, les langues allaient certainement se délier, dès que l’animateur, Gérard Tissier, leur en donnerait un motif. Ce fut « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier », une sorte de vers luisant que, tel un relais du Paraclet, Marc avait allumé pour en faire des fusées de détresse. 

Le désespoir (E. Munch, 1893)Eh ben ! L’auteur du sujet eu beau faire savoir que « la phrase était tirée du titre d’un bouquin de Stig Dagerman », comme s’ils avaient des dents de lait au lieu de dents de sagesse, à l’écoute de ce verdict les présents se ruèrent sur leurs tétines alors, Marc calma le jeu, ajoutant que « le sens de ce rappel était plutôt une invitation à ne pas céder au désespoir ». Ça n’allait nous consoler, mais Pascal assouplit l’assistance observant « qu’il s’agissait du principe de réalité, car le désir ne peut pas s’articuler au réel, trop compliqué ».

- Quelle articulation ? se demanda l’animateur.

- Une adaptation au désir du besoin de consommer, répondit l’interpellé ; il nous rassasie, nous apaise.

« Je vois dans le sujet une difficulté, liée à un malentendu, nota Gunter ; il y a des gens qui désirent être consolés, d’autres ont un insatiable besoin de justice », mais Roscha estimait que « le désir est plus profond, plus vital, que le besoin », contre l’avis de Gérard pour qui « le besoin de changer de robe est plus fort que le désir », et Michel s’introduisit dans la brèche opinant que « si le besoin est vital, on a tous le besoin d’être compris ; besoin de consolation pour survivre aux frustrations », l’animateur revenant à la charge afin de préciser que « la consolation est un besoin ontologique en présence de la perte de ses proches, fragilité de tous les mortels », et Alfred rappelant « le rôle des friandises dans le détournement de l’attention des enfants, façon de, par l’inconscient, zapper face à l’irréversible ».

Ouverte la voie de la psychanalyse, les choses se rendaient plus malléables pour l’animateur, « car on y introduisait désormais la question de phallus lacanien, ou de l’amputation de la toute puissance ». C’était sans compter avec l’appréciation de Pierre-Yves, pour qui « la consolation n’est pas un réconfort, la crainte des Grecs envers les dieux les obligeant à trouver plutôt des mythes pour se consoler et faire face à l’inhumain, dès que la faiblesse du guerrier n’est pas dans le phallus mais dans le talon et que la pensée masculine est dans le refus de l’autre, féminin », ni avec celle de Marie-Sylvie qui, « contre la thèse des problèmes psy, défendit l’idée du questionnement métaphysique, fondamental pour l’être au monde que nous sommes », Michel B. considérant que « le besoin de consolation vient de la peur de mourir et que, dès lors, on ne peut être consolé que par un autre ».

Anick refusa l’infantilisme qui « consiste à mettre un ‘sparadrap’ sur la blessure d’un enfant, qui a besoin de se construire avec ses chagrins éventuels en réfléchissant sur eux » et Anaïque insinua que « ce qui est tragique, dans l’existence, c’est le désespoir lié à l’angoisse ; il faut donc refuser cette souffrance et l’alternative, pour continuer à vivre, ce serait le pardon ». L’animateur l’invita à « oublier le bouc émissaire »  insistant que « le mal est en nous et le salut dans l’au-delà ; comment être ainsi consolé de cette souffrance ? », ce à quoi Serge réagit le questionnant « quelle est la limite entre ‘bien’, ‘mal’, ‘pêché’, démon’ ? » et répondant : « Chacun se forge, à l’intérieur de soi, ses propres limites puis, il a le choix ; il y a des choses, comme l’amour, qui sont bien pour les uns et mal pour des autres ».

Monique, qui rappela à un certain moment la projection d’un entretien avec René Girard dans l’expo ‘Sur les traces du sacré’, à Beaubourg, a rapporté que « les rites sacrificiels servaient, dans les civilisations antiques, à protéger les hommes de la crise, et que Jésus serait venu sur terre pour nous faire prendre conscience de ce fait, au travers de sa propre immolation », puis, au cours d’une des lectures de l’opuscule de Dagerman avec lesquelles Gérard entrecoupait le débat, on entendit :

« Qu’ai-je entre mes bras ? », se demandait le maussade poète suédois, y voyant « un cœur [menacé par la mort] qui bat de façon sarcastique ». La question était de taille. J’ai failli faire moi-même l’amère expérience de cette menace le jour où, demandant à un passant le chemin le plus court pour le cimetière du Père-Lachaise, il me poussa sous l’autobus. Comment sortir en effet de ce dilemme ? D’un côté, c’est toujours à la dernière minute, montre en main, que l’on rend l’ultime soupir, bien que l’on voudrait que ça reparte dans le sens contraire, parce que beaucoup de gens continuent à faire l’amour sur terre ; de l’autre, puisqu’il n’y a rien de plus ennuyeux que l’éternité, il faut bien mourir, si on veut avoir du plaisir à vivre.

On voyait bien, aux Phares, qu’il restait encore beaucoup de consolation à moudre mais, c’était l’heure, donc nous finîmes par nous en aller et, en désespoir de cause, je me suis consolé écoutant des « fado » qui, comme les chants les plus désespérés, finissent toujours par rasséréner et par donner à goûter les délices de la mélancolie. Si seul l’infini peut rassasier, force est de constater qu’il s’amenuise et rétrécit comme une peau de chagrin, alors, souverainement dégoûté de tout, j’ai trouvé dans l’adversité le summum de toutes les satisfactions.

Je ne suis pas le seul à le ressentir. « Besoin de consolation » signifie, en définitif, qu’il y a un vide à remblayer, ce qui fait du réconfort une nécessité. Voulant absolument apaiser l’inconsolable veuve du président des USA (Abraham Lincoln), assassiné par un sudiste au cours d’une soirée théâtrale à Richmond, le shérif de la ville lui lança : « Et à par ça, Madame ! Comment avez-vous trouvé le spectacle ? »

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. le lot de consolation
Ecrit par Nadia. 13-05-2008
J'ai des souvenirs anciens de fêtes des écoles, de kermess auxquelles je devais ,bon gré mal gré, me rendre pour faire plaisir à mon fils. J'y achetais souvent des billets de tombola en espérant obtenir davantage qu'un des lots de consolation, toujours pour faire plaisir à mon petit bonhomme. Je repartais souvent avec des objets insolites et tout à fait inutiles, à la grande déception de mon fiston "inconsolable" parce qu'il n'avait pas obtenu la peluche qu'il convoitait. Depuis lors, j'ai une aversion particulière pour les kermess et pour toute forme de consolation.
Le besoin de consolation est en quelque sorte la quête d'une atténuation de la peine, de la souffrance de l'enfant qui refuse de grandir, c'est à dire de recevoir des "coups" et à l'occasion d'en donner. Je préfère à ce terme celui de soulagement qui évoque l'idée d'un poids dont on s'est allégé, le mot d'apaisement qui suppose d'avoir trouvé suffisamment de force en soi pour examiner sa souffrance et y faire face.

2. Intemporel
Ecrit par Serge MARTY. 14-05-2008
Eternité ou non j'agirai toujours de la même manière en ce monde, je n'y peux rien je suis fait comme ça !

3. Justice, chagrin, pitié...
Ecrit par Gunter. 14-05-2008
Je n’ai pu, malheureusement, assister qu’au début de l’échange aux Phares. La première idée qui m’était venue : ne faudrait-il pas distinguer assez rigoureusement entre la revendication, l’exigence de justice et la demande, la supplication, l’imploration d’être consolé ?
C’est la confusion entre les deux qui est fâcheuse : on exige justice (de qui ?) lorsque seule la consolation peut éventuellement soulager (les parents qui perdent un enfant) ou bien on demande à être consolé là où il faudrait exiger justice ; c’est à ce propos que Marx a qualifié la religion d’ »opium du peuple ». Celui-ci, exploité, aliéné, devrait exiger justice ici-bas au lieu de se laisser consoler par une récompense incertaine dans l’au-delà.
N’y a-t-il pas des événements douloureux (perte d’un proche, accidents et chagrins divers) qui sont hors la sphère de la justice proprement dite ? La tendance lourde aujourd’hui (la juridiciarisation de la société : il faut absolument et pour tout dommage un responsable, le hasard est banni) consiste à exiger justice là où seule la consolation pourrait éventuellement aider.
De quoi est-ce le symptôme ? De quelle mutation anthropologique et donc philosophique ? Maturation (seuls les enfants ont besoin d’être consolés) ou durcissement, pétrification affective et émotionnelle (un adulte ne pleure pas) ?
Même les Orientaux ne sont pas toujours aussi détachés qu’on veut nous le faire croire : « Confucius, lui, avait un fils. Et quand la mort le lui a pris, le grand homme a pleuré. Même après les quatre jours prévus pour le deuil officiel, ses larmes coulaient à flots…A ses disciples qui s’en étonnaient Confucius a dit : « Ma peine est trop grande, voilà tout. », in Nancy Huston « Les professeurs de désespoir » .

4. Les larmes de Confucius
Ecrit par Nadia. 14-05-2008
Ne pas confondre l'expression irrépressible de la douleur et la quête de consolation. Rien ne peut consoler de la perte d'un enfant. Les larmes de Confucius ne sont que l'expression d'une souffrance insoutenable, celle d'un père INCONSOLABLE. Les mots d'apaisement, le réconfort.... Tout ça ne sert à rien, je pense même qu'il vaut mieux se taire. Le temps n'y change rien, la blessure est toujours béante mais elle saigne moins. Elle fait moins mal lorsqu'on ne lui tourne pas le dos, lorsqu'on l'affronte pour tenter de l'apprivoiser en sachant, viscéralement, qu'on ne pourra jamais totalement s'en défaire car elle fait le lien avec un passé qu'on ne veut surtout pas effacer. Bonne soirée à tous Nadia

5. L'ataraxie
Ecrit par Carlos. 16-05-2008
Entre lot de consolation et larmes de Confucius, la tranquillité de l’âme semble se trouver dans le changement d’attitude envers la peine, c’est-à-dire, distinguant les choses qui dépendent de nous (pensées, opinions, agissements) de celles qui nous sont étrangères (la voiture dans le fossé, la perte d’une bague ou même d’un enfant). Pour Marc-Aurèle, la liberté n’est pas dans la réalisation de ses désirs, mais dans le bonheur de savoir les écarter.

6. Tranquille ?
Ecrit par Gunter. 16-05-2008
L’ataraxie (la tranquillité de l’âme) était certes l’idéal de certains Grecs anciens (« décadents »).
Mais n’avons-nous pas, modernes et/ou postmodernes, changé d’âme ? Car « Ce qui coûtait aux Grecs, c’était de s’élever au-dessus de l’existence terre à terre (pour trouver refuge dans le ciel serein des idées, G.G.). Ce qui nous coûte, c’est de revenir au monde d’ici-bas (fait de tumultes et passions) « Hölderlin.
Je suis toujours effrayé par les jeunes et parfois moins jeunes qui se et me saluent par un « Tranquille ?» Est-ce là le sens de nos vies ? Etre tranquille, cool, zen ?
H. Arendt, après Hegel (« Rien de grand ne se fait sans passion ») et Nietzsche (Le dionysiaque, « il faut vivre dangereusement », etc.) ont diagnostiqué le stoïcisme comme décadence propre à l’hellénisme qui a succédé à la philosophie classique portée par un tout autre idéal.
« Le truc découvert par la philosophie stoïcienne est de se servir de l’esprit de façon telle que la réalité n’atteigne pas celui à qui il appartient » (in « Vie de l’esprit »).
Le succès actuel du stoïcisme et des sagesses antiques en général (la philosophie comme art de vivre) est peut-être dû à une similitude de civilisation : la postmodernité comme avatar de la décadence hellénistique ?
Et s’il était temps de revenir aux Grecs pré - hellénistiques (Marcel Conche) ?

7. Contre l'ataraxie II
Ecrit par Gunter. 19-05-2008
« Mai 68 a montré qu’il revient aux gens – et non aux spécialistes – de s’intéresser à la politique, de se passionner pour ce qui influence directement leur quotidien et l’avenir de leurs enfants. « Mêlez-vous des affaires de l’Etat » encourage un graffiti. Un autre dit : » Cela nous concerne tous ». Cela » ? Quoi donc ? Tout. L’éducation, la vie familiale, amoureuse, sexuelle, la société de classe…. » in Vincent Cespedés « Mai 68 (La philosophie est dans la rue) », le meilleur livre sur Mai 68 que j’ai lu jusqu’ici – mais je ne suis qu’à la moitié…
J’ajoute qu’avec la crise écologique mondiale, il y a de moins en moins des choses qui ne dépendent pas de nous. Si, en plus, on applique le fameux « effet de paillon » au devenir social-historique – et pourquoi s’en priver ? – il n’y a pratiquement plus rien qui ne dépend pas de nous ; ce petit mail changera peut-être la face du monde dans x temps. Qui sait ?

8. Contre l'ataraxie III
Ecrit par Gunter. 20-05-2008
(Nécessité d’un) « Passage d’une philosophie omnisciente et sage, car au-dessus de tout soupçon, à une métaphilosophie intransigeante, insomniaque, car en phase avec le réel qu’elle explore et transforme, et confrontée à elle-même, se transformant : « On ne peut plus dormir tranquillement dès qu’on s’est subitement ouvert les yeux » (graffiti de Mai 68) » (in V. Cespedes : « Mai 68. La philosophie est dans la rue »).
De même, la pratique authentique de la philosophie selon E. Levinas, bien que venant d’un tout autre horizon « idéologique » que V. Cespedes, rend insomniaque.
Les dormeurs, les amateurs de la tranquillité ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas été prévenus…

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