Bras de bois, bras de fer...
Écrit par Carlos Gravito   
19-05-2008

 Je m’étais extasié, la veille, dans la chapelle des Anges de l’église de Saint Sulpice, devant la majestueuse toile de Delacroix, « La lutte de Jacob avec l’Ange », et voilà que le lendemain, le 18 mai, l’animatrice du débat du café des Phares, Sylvie Petin, prit comme sujet entre les deux soumis au vote : « Le Mal est-il plus fort que le Bien ? », d’après une suggestion d’Irène.

Ah, ah ! Comme si on était dans une cour de récréation, où le Bien et le Mal se mesuraient, on se mit volontiers à parier lequel des deux était le plus costaud : « bras de bois, bras de fer, celui qui perd va en enfer ! »

Avouant « qu’elle était pessimiste de nature, Irène doutait néanmoins que le Mal l’emporte sur le Bien » et l’animatrice fit, d’entrée de jeu, la « distinction entre l’Homme ‘loup’ de Hobbes et l’Homme ‘naturellement bon’ de Rousseau », à la suite de quoi, se disant gêné, Michel se lamenta « que l’on aborde ces concepts simplement par leurs aspects religieux et pas métaphysiques », Paule notant « que, pour les utilitaristes le Mal concourt au Bien, à l’instar de la pensée chinoise où le Yin et le Yang ne sont pas séparés, afin de révéler l’être », Agnès opinant que « le Mal et le Bien s’articulent autour du mot ‘vérité’ » et Gunter « distinguant ‘le mauvais’ du ‘bon’, le ‘Mal’ du ‘Bien’ », et finissant par se dire surpris que « ‘l’huile de foie de morue’ soit ‘bon’, alors que ‘jouer avec ses crottes’, c’est ‘mal’ ».

S’étonnant de la nature du sujet, Alfred dit « qu’il s’agissait là de formules abstraites comme la ‘blancheur’, par exemple », Gabriel nia « qu’ils (Bien et Mal) aient le même statut », et Daniel constata que « si l’on fait une distinction entre ontologique et axiologique, on évalue les choses en ‘bonnes’ et ‘mauvaises’ alors que, de toute évidence, il y a des bonnes et mauvaises actions, sans complémentarité ou affrontement, un ‘travail du négatif’ que Hegel s’est donné un mal fou à démontrer par le mouvement de l’Histoire qui défait et conserve à la fois le contenu engendré », ce qui a mené Sylvie à « rappeler Ricoeur, pour qui le Mal est premier, en tant que désobéissance à Dieu », (objet d’une observation de Pascal, du type : ‘Ricoeur a un beau nom, mais Bien/ Mal est une question de définition’), Irène à conclure que « le Bien, intentionnel, corrige les Maux, naturels » et Michel à arguer que « si le Mal existe dans la nature, l’araignée qui mange la mouche est le Mal » (une occasion que Pierre Yves n’a pas loupée, pour nous ramener, dans sa mythologie, à une « jeune brodeuse, Arachnée, qui dépassait en perfection l’art d’Athéna, raison pour laquelle celle-ci la métamorphosa  en araignée »), conduisit Pirmin à poser la question de savoir « duquel a-t-on besoin, entre le Bien et la Force, pour se défendre du Mal », Donatella conseillant « de se référer à ses propres principes », suivie d’Emma pour qui « ici, là et maintenant, le Mal est plus fort que le Bien ; seuls on ne peut rien et il nous faut avoir plutôt de l’enthousiasme au lieu de, dans la non action, se référer toujours au ‘petit mal’ et au ‘petit bien’ », ainsi que de Nadia, dont l’opinion allait vers « la force du Bien et l’intérêt de la négociation ».

Mettant en cause le style de l’animation, Franck invita à « revoir la ‘Volonté de Puissance’ de Nietzsche, remémora que le combat fait partie de la vie, que la paix est dans l’équilibre des forces et que ‘le lion dort avec ses dents’ », pour Marlène tout se réduisant à « savoir dire Oui ou Non », pour Simone à « l’éducation donnée par la mère, relevant les ‘contrastes’ qui, comme le silence en musique, font apparaître les choses », pour Linda au fait « que chacun campe sur ses positions faisant échouer toute tractation », pour Olivier à « une question de ‘normes’ et leurs limites, desquelles le Mal s’écarte » et pour Jeannine à « un dualisme, dont les termes ne s’excluent pas, formalisé par Descartes et équivalent à ‘être’ et ‘non-être’ ».

Mettant enfin l’accent sur « l’origine du mot ‘malus’, la pomme, Michel II nous relia au pêché original et à la désobéissance de l’Homme en faveur de la connaissance, paradoxale porteuse de Mal ».

C’est un fait. Le Mal existe, car il altère la réalité ; il est ontologique. Pas le mot, mais les désordres auxquels nous appelons « crimes » et « catastrophes », parce qu’ils affectent l’Homme dans sa personne ou dans ses biens, de la même façon que, pour un oiseau en cage il s’agit « d’une séquestration arbitraire », pour le papier à mouches « d’un malheur », pour un coup de pied dans la fourmilière « d’un fléau », pour la foudre qui met le feu à la forêt « d’une dévastation », pour la tempête sur un champs de blé « d’une calamité ».

Le Bien n’existe pas, car il n’est qu’absence de Mal ; il est axiologique. Pas le mot mais sa justification morale ; il ne surgit que de la renonciation de ceux qui en sont capables et que l’on nomme souvent « des saints ». Néanmoins, veillant au grain, les philosophes font de l’Ethique la forme cérébrale de la poignée de main, donnant à la dichotomie Bien/Mal un sens physique et un sens éthique. Dans la lutte corporelle contre l’Ange (Dieu) de laquelle Jacob (Israël) sortit vainqueur, lequel représentait le Bien et lequel le Mal ? Lorsqu’Abraham se préparait à tuer son fils (sujet de « Crainte et Tremblement » de Kierkegaard auquel on a fait allusion) en échange d’une nombreuse progéniture, son acte physique n’était-il pas en contradiction avec tous les principes éthiques ? La Bible nous instruit des colères de Yahvé contre ses élus ; des épopées abondent célébrant d’héroïques combats où l’on procède à la dissolution du vivant ; les mythes beuglent des fables fantastiques imprégnées de sang et de rivalités homicides ; le public cultivé s’intéresse aux tragédies grecques ; des opéras chantent des meurtres sublimes, les mains assassines et la pensée perverse ; des bardes exaltent la fidélité à des destins tragiques et à la mort. Tous ces récits, plus ou moins fabuleux, blanchissent le Mal afin que ne soient pas dévoilées les fourbes stratégies de la condition humaine, bien que le « bon » se heurte à l’autre avec la même rage de l’assujettir que le « méchant » et peu importe que celui-ci soit puni, le Mal ne l’est jamais ; il s’étale.

Il faut admettre que le Mal poursuit son processus, tandis que le temps de l’Ethique s’éteint tout seul, et ce qui nous reste d’univers est notre langage. On parle de crime « parfait » lorsque l’on est en présence d’un acte condamnable commis sans traces qui puissent confondre l’auteur, « l’humour » peut être noir et beau, le Mal est convoité par l’argent et même le bon pain fait de déplaisantes miettes ; le Mal a le couteau entre les dents et le Bien se lèche les doigts. Derrière le Bien rôde toujours, en trompe l’œil, l’ange noir de la cruauté avec une prégnance semblable à l’esthétique de Lénie Riefensthal ; il détourne le jeu car il n’est signe de rien, il n’existe pas réellement, ce n’est qu’une cause. Le Mal, lui, défigure, parce que c’est le propre des Hommes de pouvoir le choisir à cette fin. Ils veulent tout, l’esprit et la chair, c’est-à-dire, un chaos à la fois fertile et ravageur, la barbarie étant leur raison en cendres. 

En déconnexion totale avec le réel, nous avons passé deux heures à salir le Mal et à essayer de laver le Bien, au risque de le laisser moisir si on ne le sèche pas, ce qui n’est pas toujours aisé. Dans ce but, j’ai demandé un jour à mon voisin de me prêter sa corde à linge et, comme il me répondit qu’il « ne pouvait pas la placer à ma disposition, parce qu’il y avait mis de la farine à sécher », j’ai blâmé son attitude hostile et son argument fallacieux :

- Menteur ! De la farine ? Ce n’est pas bien, ce que tu me fais-là !

- Tu sais, riposta-t-il, quand on ne veut pas prêter sa corde à linge, on y met n’importe quoi à sécher dessus.

 

Sujet connexe : Le Bien et le Mal sont-ils symétriques ?

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Je ne comprends pas !
Ecrit par Serge MARTY. 21-05-2008
Laver le mal et salir le bien n'est ce pas ce qu'il y a de plus pernicieux ? LE MAL existerait donc ?

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