À quoi bon ? !
Écrit par Carlos Gravito   
26-05-2008

SisypheLes questions que je me pose ne sont pas fondamentalement différentes de celles que l’on se pose et, le 25 mai, au café des Phares, croyant interpréter les perplexités de chacun, j’en ai formulé une : « A quoi bon ? ! », à laquelle l’animateur, Gunter Gorhan, en phase avec le festival Cannois, a attribué la palme d’or.

Inutile de dire que, vu l’accueil hostile du public, tombé à bras raccourcis sur l’expression la plus triviale qui soit, il aurait mieux fallu que je m’écrie : « Bonne fête, maman ! », car c’en était le jour, néanmoins, parce qu’il n’y avait pas objectivement de quoi fouetter un chat, je l’ai défendue prétendant « que la proposition correspondait à une réflexion qui nous vient souvent à l’esprit lorsque l’on envisage une finalité recelant de l’incertitude ».

Rien n’y fit. Michel n’y voyait que « du fatalisme ou un nihilisme prônant que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue ou de ‘l’aquoibonisme’ de mauvais alois face à l’évidence de l’extinction du soleil » et Sabine « un défaitisme faisant ombrage à la notion d’engagement », pendant qu’Irène y flairait une matière propre « à la religion qui nous dit impuissants sans l’aide de Dieu, bien que la vie ne soit pas faite pour dormir », Martine « s’ennuyait ne serait-ce qu’à l’envisager : bon à quoi ? Pour quoi ? », Alain qualifiant carrément le sujet de « fumisterie ».

- Penser ce qui n’est pas pensé, tel est le débat, s’entremit l’animateur, et quelqu’un ajouta « qu’il s’agit d’un jugement tout à fait humain, opéré avant de choisir ».

Sentant la nécessité de le formuler avant que l’on ne s’égarât, j’ai rappelé que « la réflexion n’était pas un ‘art de la fugue’ mais était liée à un projet de vie, ne remettant pas en cause l’existence » et, lorsque son tour se présenta pour prendre la parole, Daniel jugea la question comme « une sorte de ‘piège moral’ servant à exprimer un doute sur les conséquences d’une action : ‘A quoi bon la faire’, se demande-t-on, soumettant ainsi l’acte à une évaluation du résultat afin d’être efficace le rendant visible car, si tout le monde se déresponsabilise, à la fin il n’y a plus personne » ; puis, citant Yeshayahou Leibowitz, Daniel poursuivit : « si elle est fatiguée, la marmotte ne sort pas de son trou, tandis que l’Homme de bon sens se dresse et prend sur soi le devoir de se lever ».

Néanmoins, quelqu’un insistait encore que « si l’on se demande ‘à quoi bon’, que reste-t-il ? Rien faire ! » et Greg, « n’entendant que des réactions négatives, opta pour une attitude positive : ‘ne pas baisser les bras’ », ainsi que Gabriel pour qui « le militant doit se demander, probablement, ‘à quoi bon arrêter le combat après tant d’efforts ?’ ‘A quoi bon’ ça révèle l’honneur d’une époque ».

Pourtant, Christiane revenait à « l’expression du désespoir par l’absence de désir, une posture mortifère et pas du tout une évaluation de l’action ».

- Peut-être que la vie est ailleurs, répliqua Gunter, et que, ‘ne transigeant pas sur son propre désir’, pour renaître il faut s’effondrer d’abord, s’associant à d’autres idées, mais, Jean se demandait déjà, comme Martine, « à quoi bon, pour quoi et pour qui ? Pour quel objet ? Etre ? Faire ? Avoir ? », Nadia y décelait « une exclamation succédant à une réflexion en situation d’échec ou de flottement, une fois les dés jetés » et Pascal « une impossibilité d’agir, car les choses se manifestent, de toute façon, à notre place, le ‘piège moral’ alimentant l’action malgré soi ; l’ ‘à quoi bon’ n’est pas toujours pareil ».

Avançant que le précepte « est pour lui une façon de se secouer », Alfred trouvait « le thème délicat, ouvrant sur des différentes voies, selon le sens que l’on veut bien lui donner ; certains croient à ‘l’effet papillon’ et envoient la raison au secours de la magie, bien qu’il n’y ait que deux types de réponse : l’une fait appel à l’utilité et à l’efficacité, l’autre à la foi et à l’espoir », mais pour  Marie il y allait « d’un réveil, du début de quelque chose, étant donné que c’est malgré soi que l’on s’effondre », pour Simone « d’une optique éthique à l’image du Sisyphe de Camus qu’il ‘imaginait heureux’ ou d’un bonheur qui ne consiste pas à attendre mais qui est aussi fait d’imprévus pour lesquels le ‘à quoi bon’ ne se pose pas » et, alors que Roscha pensait que « la question devait être prise au sérieux, si l’on se rend compte du nombre de suicides de jeunes dans le pays », Michel II se souciait « aussi bien du désespoir que du moment stratégique d’arrêt de l’action, afin d’en prendre conscience et voir comment se donner plutôt de la joie qui, peut-être, passe par la félicité des autres » et Claude avouait « ne pas se poser la question, au milieux de l’action, pour ne pas courir le risque de l’abandonner », Hélène penchant pour « un moment d’arrêt avant l’agir, soit une suspension de la faculté de juger, utile pour la déterminer », tandis que Pierre se méfiait d’une « déstabilisation éventuelle du projet de vie, face à une telle problématique ».

Enseignant, Richard dit « arrêter son jugement devant les questions de ses élèves telles que ‘à quoi ça sert’, afin de mieux comprendre lui-même et pouvoir ainsi leur répondre », Pierre-Yves estimant que, en effet, « quelque chose se déplace en nous au moment du jugement », prétendit, basé sur les « ordalies », que l’on « est jugé deux fois, l’une par Dieu, l’autre par les Hommes qui exercent sur l’accusé la raison tyrannique des pires tortures, sans qu’il puisse s’en défendre » et, avant de finir, inspiré par René Char pour qui il n’y a que « deux conduites dans la vie : on la rêve ou on l’accomplit », Gunter considéra que, « l’on ne peut qu’anticiper car sans cadrage, ça fuse dans tous les sens ; que certainement on n’a pas répondu à la question ‘à quoi bon ?’ mais qu’elle reste posée, le danger étant qu’aujourd’hui l’Homme stabilisé ne la soulève plus ».

Terminé le débat, beaucoup d’entre nous se sont transportés à « L’Entrepôt » pour assister, dans le cadre du ciné-philo, à la saisissante chronique du drame humain que fut l’engagement politique au Chili des années 70, rapportée par le film « Rue Santa Fé », de Carmen Castillo, dont le compagnon fut tué au combat, une mort que leur fille, entre admiration et effarement, ne peut considérer, trente ans après, qu’avec un secret et douloureux « à quoi bon ! »

Regret, doute, désenchantement, constatation ou clairvoyance ? Les pensées nous entraînent souvent là où l’on n’a pas idée d’aller, alors la raison, toujours à l’affût d’une cause pour l’effet, nous assaille de questions telles que celle-ci : « Pourquoi ? ». Pourquoi pas ? Nous voulons que tout s’enchaîne et que ça dise le motif, de surcroît, pourtant, lorsque l’on tend vers ce qu’on n’est pas ou que l’on n’a point, on se le représente par un discours dont on ne saisit pas la valeur ni le sens, le tout ne devenant qu’un mal entendu ourdi par la religion des faits, mais, nous dit Wittgenstein : « Un moment vient où la bêche se retourne et où rien ne sert de vouloir creuser davantage. Quel est ce point ? ». J’exprime ici mes respects pour celui qui prétend savoir y répondre.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. RÉENCHANTER LE MONDE
Ecrit par Britt (Aaanimatrice. 27-05-2008
Après un tel débat apparemment désolant je ne peux que recommander la lecture du livre de Bernard STIEGLER "Réenchanter le monde", et vous saurez à quoi bon penser et agir....

2. Contagion du renoncement
Ecrit par Gabriel. 27-05-2008
A propos du doute cartésien, Alain écrivait : "...Parce que tout est douteux selon la nature, l'esprit prend un parti tout nu, sans ombre de preuve ; et cela même est une raison de persévérer...".
Extrayant de la Généalogie de la Morale : " Partout de la neige, la vie est muette ici; les dernières corneilles dont on entend la voix croassent : à quoi bon? en vain!
Nada! Rien ne pousse et ne croît plus ici " , Deleuze commente " il n'y a plus de volonté de l'homme ni de la terre. " L'expression " A quoi bon " est suivie d'une subordonnée infinitive et c'est l'emploi de l'infinitif gommant les personnes, leur nombre et le temps qui tend à universaliser le doute et le renoncement de la personne qui s'exprime. L'infinitif tend à faire surgir le consensus de l'infinité. Il donne l'impression d'une possibilité de contamination à partir de l'orateur.

3. Maintenant plus que jamais
Ecrit par Nadia. 27-05-2008
Je discutais ce matin avec une amie enseignante qui est par ailleurs, très engagée dans le combat politique et qui m'a fait l'aveu, en aparté, de son découragement, de son épuisement à porter à bout de bras , avec une poignée d'enseignants , les problèmes de l'établissement ( j'essaie de retrouver l'expression qu'elle a employée). "Je décroche,je ne veux plus m'exposer, j'en ai assez de prendre des coups.....l'année prochaine, je ne veux plus être en première ligne...". Elle est à trois ans de la retraite et a mobilisé, pendant 30 ans toute son énergie à lutter contre les injustices de toutes natures dans un établissement qui était en quelque sorte un des "fiefs de la résistance" des enseignants. Que s'est-il passé dans ce haut lieu de luttes ? Les anciens, les plus combattifs, sont partis en retraite, d'autres, les plus virulants, ont obtenu assez facilement leur mutation. Que reste-t-il ? Quelques dinosaures qui ont été à l'école de la vie et continuent à se battre. Les autres sortis, pour la plupart, du moule des IUFM sont attachés à leur confort, à leur sécurité, à leur misérable petite vie. "Je ne peux pas faire grève, je n'aurai pas de quoi acheter de la dinde à Noël, j'ai les traites de la maison....". La situation dans l'établissement est intenable, plus particulièrement, pour une certaine catégorie d'employés, les moins qualifiés "atos". Tout cela dans l'indifférence générale!!!Les plus courageux sont attaqués par ceux là même qui devraient les soutenir. Ils battent en retraite d'épuisement. Je l'ai écouté en silence sans trouver les mots.

4. Reponse à Britt
Ecrit par Gunter. 27-05-2008
Il me paraît très difficile, voire impossible de commenter un échange philosophique, aux Phares ou ailleurs, sans y avoir assisté soi-même.
Les « comptes-rendus » de Carlos (et de Marc) sont en fait – et ce n’est en rien diminuer leur mérite, tout au contraire – des commentaires, subjectives et donc d’autant plus précieuses, de nos échanges.
Pour moi, il y a eu plusieurs séquences fortes. La plus forte : Richard, prof. de physique dans un lycée, nous racontant que les moments les plus intenses dans son enseignement sont ceux quand les élèves, en général les plus doués, lui posent la question « à quoi bon ? » introduisant un échange philosophique passionnant avec eux…
Quelle autre mission de la philosophie imaginer que celle de suspendre ( le temps de l’échange) toute action, de marquer un arrêt de réflexion, de se poser la question « à quoi bon ? » agir, vivre ?
Sans cette question préalable, l’action ne serait plus qu’agitation ou activisme, et la vie ne serait plus que survie ou "subsistance" au lieu d’être "consistance" (B. Stiegler).
Si la philosophie ne servait qu’à « gonfler le moral des troupes », comment encore la distinguer de la propagande ?

5. A QUOI BON PHILOSOPHER ? réponse à Nadia et Gunter
Ecrit par BRITT (animatrice du. 28-05-2008
Il y a encore des résistants dans l'enseignement en ZEP, je cite cette courageuse prof' de philo CAROLE DIAMANT dont le livre "ECOLE, TERRAIN MINÉ" (édit. Liana Levi, 7 E) retrace une expérience d'enseignement de la philosophie (occidentale) dans un lycée de Saint-Denis où il faut DISCUTER L'INDISCUTABLE (le rejet sans appel de l'homosexualité, le créationisme contre la théorie de l'évolution de Darwin) et où tous les "acquis des LUMIÈRES" sont constamment mis à l'épreuve des intégrismes religieux montants.
CAROLE DIAMANT continue à enseigner la philosophie au même lycée, elle croit au pouvoir du QUESTIONNEMENT PHILOSOPHIQUE introduit dans l'esprit de ses élèves. Voilà une réponse positive au "A QUOI BON?"

Réponse à Gunter: je regrette de n'avoir pu assister à ce débat choisi et "modéré" par un animateur hors pair. Ma réaction concernait uniquement le reflet subjectif recueilli par l'article de Carlos.

6. Polémologie du langage
Ecrit par Carlos. 29-05-2008
Nous avons toujours à redire. C’est éminemment fécond, encore faut-il qu’il y ait un sens ; « à quoi bon », sinon ? Adages, maximes, dictons, proverbes, aphorismes, recèlent une sagesse accumulée par la friction du réel, qui n’est pas étrangère à l’expression idiomatique « à quoi bon », où l’on devine un dilemme, double proposition exigeant un raisonnement au cours duquel une alternative doit s’imposer ; une pertinence qui incitait instinctivement le primate à se déterminer pour le dévouement envers sa communauté, que le risque fut réel ou imaginaire. Dans le cas de « Rue Santa Fé », cité dans l’article ci-dessus, pour Miguel, le compagnon de Carmen, le « bon » était de, au besoin, donner la vie pour sa cause (« Réenchanter le monde »), tandis que pour leur fille, son sacrifice retentit comme admirable, certes, mais en même temps mutilant (« …, terrain miné »). « A quoi bon » agiter des livres si ce n’est que pour les dépoussiérer ?

7. une réponse en forme de réplique ..
Ecrit par Gérard Tissier. 01-06-2008
je viens de voir un très mauvais télefilm avec Line Renaud en cancérologue - de quoi vouloir rester bonne santé - mais,bon, il y a eu une réplique qui m'a fait pensé à votre débat. A un moment, disons difficile dans la situation,un personnage soupire " a quoi bon ? " et l'autre répond " pourquoi pas ?" Imparable- et profond. Non ?

8. 20 ans de "à quoi bon"
Ecrit par no2. 21-02-2010
A 17 ans le meilleur des professeurs de philo s'est introduit dans mon corps:le sida,un professeur de chair...
Me voilà ce soir à 37 ans tapotant au hasard sur Google "a quoi bon".A quoi bon?
Quand l'illusion n'est plus et quand la mort devient une obsession,le moindre souffle de santé et d'aveuglement me ramène à cette explosion de renoncement:A QUOI BON!
Se promener au bord du gouffre est bougrement instructif!Une bonne ballade dans un cimetière vous apprendra bien plus que tous les philosophes réunis.

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