Le non-être au secours de l'être !
Écrit par Carlos Gravito   
02-06-2008

L'elasmotherium est-il une licorne préhistorique ?Le Premier Juin, au café des Phares, en présence de la quantité de thèmes de débat proposés, c’était à attraper le tournis, de tant remuer la cervelle à l’intérieur de la tête, au lieu de juste pivoter le crâne à droite et à gauche comme à Roland Garros, entre deux averses, ces jours-ci. Finalement, Daniel Ramirez, l’animateur-arbitre de la partie, a ramassé un « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? », lancé par Line à la main, et fit démarrer la partie donnant le service à l’auteur du sujet qui l’a engagé impeccablement envoyant sur la terre battue :

- C’est une phrase de Paul Valéry citée par Régis Debré. « Parlant de la vie symbolique, il dit que dans l’adversité, c’est grâce aux produits de notre imagination, un ‘secours’ et non une ‘aide’, que ses valeurs sont défendues », Michel renvoyant l’assertion, à la volée, et se demandant « le pourquoi de la barbarie, si la justice et la liberté ont été créées par nous mais n’existent pas ». Premier point et le jeu repartit de plus « balle ».

L’arbitre a entre temps invité les joueurs à « faire la différence entre ‘ce qui est’ et ‘ce qui doit être’ », ajoutant que « si nous inventons une liberté qui n’existe pas, elle est une fiction, la nuance étant alors difficile à évaluer », pour poser finalement la question : « qu’est-ce que ‘l’être’ ? Qu’est-ce ‘qui est’ et qu’est-ce ‘qui n’est pas’ ? ». Irène avoua, avant le rebond, « le compliqué de la chose, mais que ça se réduisait à une question de temporalité. Ce qui est neuf n’existait pas avant ; est-il pour autant source de liberté ? » Compensant ce déséquilibre, Charles y « voyait ce qui instaure un jeu des énergies », Nadia relançant : « ‘ce qui n’est pas’ est ce que nous ne voyons pas, qui peut se matérialiser cependant, et changer notre regard sur le monde ».

Le jeu se déroulait à vive allure et Pierre, gardant ses appuis, opina « que la connaissance a la possibilité d’être partagée et que ‘ce qui n’existe pas’ pourrait être défini par un potentiel d’imagination, ‘ce qui existe’ étant distinct du langage, mais advenant tout simplement ». Pirmin surprit ensuite tout le monde avec un ‘smash’ qui « invitait à s’accorder sans contrainte à la notion d’objectivité », suivi d’un ‘let’ : « existe ce qui fait objet d’un consensus indépendamment du mot existence », amenant ainsi Daniel à sortir « une licorne que l’on connaît sans qu’elle existe », alors que Pirmin insistait : « existe ce que le mot désigne, d’où consensus sur le sens », puis, d’un coup retenu, Martine soutint : « ‘ce qui n’existe pas’ ici existe ailleurs », protestation rapprochée par l’animateur « à ‘l’être’ et ‘être là’ de Heidegger » et, à l’aise sur le court, Michel II considéra que « le tout s’accomplit entre ‘passé’, ‘présent’ et ‘futur’, à l’exception de ce qui ne l’est pas encore et que les ‘trois mousquetaires’ ne pourraient exister sans être ‘quatre’ ».

On n’avait pas fait le voyage pour rien. Profitant d’une erreur d’en face, Michel III fit état « d’une détermination négative, Héraclite ayant défini que ‘l’être est’ et que le ‘non-être est en devenir’, du fait que ‘l’on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve’ » et, se déplaçant souplement le long du comptoir, Jean Pierre donna à savoir « qu’il habite au Maroc et, marié à une musulmane, il vit tous les jours la distinction faite par Leibniz entre différence nécessaire et contingente, les images du passé y jouant un rôle prépondérant ».

Toujours est-il que, dans la phase finale du ‘set’, il devenait clair  que si, « pour exister », il fallait s’attendre au secours de « ce qui n’est pas », on était mal partis. L’être est ce qu’il est, dans son devenir, et n’a pas de dehors ; il n’enveloppe pas de négation et, par conséquence, ne peut pas être ce qu’il n’est pas. Comment pourrait-il ainsi nous apporter un quelconque soutien ? Tous les repères se brouillèrent dès que, puisant dans un stock « qui n’existe pas », chacun s’efforça de bricoler les ressorts d’un « secours », lui donnant une forme lénifiante propre à pouvoir réconforter tous les désespérés, alors que les êtres qui s’écroulent, mais veulent persévérer dans la vie, doivent plutôt fuir les débris de ce qui n’est pas, s’aidant de n’importe quelle prothèse leur permettant de tenir debout dans le labyrinthe du sens.

Dans le deuxième ‘set’, à la suite d’une inutile faute adverse, Line s’empara à deux mains de la licorne, pour nous « apprendre que les premiers colons qui découvrirent un rhinocéros, en Afrique, le décrivirent comme ressemblant au fabuleux unicorne, une réelle imitation de ce qui n’est pas » et, faisant difficilement passer la balle par-dessus le filet, Roscha se référa au tournoi déjà évoqué, pour rapporter que « l’on n’y parle que de ce qui n’est pas encore », action contrée, d’un périlleux amorti, par Loïc nous informant « qu’en hébreu ‘Yahvé’ se traduit par ‘je suis celui qui suis’ et ‘je serai celui qui serai’, l’accompli ou l’inaccompli, soit, une affirmation mais aussi une promesse », Alfred soutenant, d’un effet lifté, que « la réalité est ‘ce qui existe’ et ‘ce qui n’existe pas’ car, comme l’a expliqué Lavoisier, ‘rien ne se perd et rien ne se crée’, mais qu’il nous faut une roue de secours, rapport au sujet qui pense, de Descartes, et à cette existence ontologique qui nous déprime ». Sans se laisser surprendre par ce revers, Simone posa « la potentialité de quelque chose qui permettrait de vivre, le prisonnier ou le malade du Sida imaginant l’avenir autrement, sinon ils meurent faute de ‘secours’ » et Martine nous a enfin déconcertés avec un ‘ace’, nous jugeant « pas immortels ni géants et qu’il faut dès lors faire preuve d’intelligence ».

Certes, la perte de pied fonde l’utopie, car l’Homme n’est pas dépourvu d’illusions ; l’illusion constitue un réconfort tellement nécessaire que, pour un surplus de vie, telle une mouche qui se noie dans un verre d’eau, il se laisse leurrer par elle au point de demander assistance à « ce qui n’existe pas », tout en sachant que vivre, c’est être, sans autre perspective que le cimetière ; sans autre ligne de fuite que le trompe-l’œil, l’ensevelissement de tout secours. L’existence n’accorde rien d’autre que la totalité, même si elle est tellement redondante que l’on ne peut pas la traduire que par des mots, toujours des mots. Cela nécessite une langue et s’il y a langue il y dialogue, c’est-à-dire, une réinvention permanente de la philosophie. Hélas, elle nous embarque souvent dans des phrases que, essayant de ne pas nous perdre dans nos propres énoncés, nous ressassons suivant le pointillé des termes qui nous sont plus familiers. Le verbe se fait chair et elle se gave de toute la nourriture qui lui est servie ; nous ne dédaignons pas la répétition des mêmes plats, si bien que la nature d’un débat, même inspiré et étincelant, finit toujours par avaler le sujet.

La partie était jouée, alors, les participants rentrèrent aux vestiaires puis s’en allèrent discuter le coup dehors, après la douche. Ne sachant que peu, chacun croît connaître tous les secrets de la terre et du ciel allant, parfois, tourner en rond dans des sournois sophismes comme le : « de l’œuf et de la poule lequel est le premier ? », des scolastiques, qui se sont fait lober par Angelus Silesius, dont l’avis était que le gallinacé se trouve dans la cellule ovée et celle-ci dans celui-là. Cela ne nous est pas arrivé le premier juin, quelque chose de charnel nous ayant troublé les esprits. Sacré Valéry, va !

 

Sujet connexe : Pourquoi rêvons-vous toujours de quelque chose d'inaccessible ?

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Dans l'abîme des temps
Ecrit par Nadia. 04-06-2008
C'est évidemment un clin d'oeil à un économiste complètement cinglé mais aussi absolument fabuleux, génial. Il raconte son coma qui a duré quelques années. Je pense bien évidemment, aussi, à mon maître en peinture, inégalable et dont les manuscrits écrits à l'envers et les toiles saisissantes demeurent une énigme " El maestro Leonardo da Vinci". D'autres exemples ne manquent pas chez les savants et autres aventuriers de l'esprit qu'ils soient scientifiques ou littéraires : Roger Bacon, John Dee, Facius Cardan, O. Heaviside et ses mathématiques symboliques mais aussi samuel Mathers, Roger Boscovich etc... pour ne citer que des occidentaux. chacun d'entre eux a en quelque sorte considéré sa présence sur terre comme un jeu de l'esprit, une façon d'aller au-delà des frontières ordinaires de son imagination et d'élargir ses idées. Chacun d'entre eux a probablement eu le secours de ce qui n'existe pas car ce qui est, n'existe pas toujours et ce qui existe ne nous est pas toujours d'un grand secours. Mes amitiés Nadia

2. Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire
Ecrit par Nadia. 15-06-2008
P.S : Lire l'homme aux principes de marbre, encore vivant, Grothendieck Alexander sur la science mais aussi Merleau Ponty et son approche philosophique qu'on pourrait qualifier de primitive (dans le sens premier du terme) et d'inachevée sur le visible et l'invisible. Il rejoint en quelque sorte Wittgeinstein, bien que fondamentalement différents quant à leur approche philosophique. Il y a , entre les lignes, et pour chacun (me semble-t-il) un plan secret de la nature qu'il faut découvrir ( pour les uns, c'est à travers les chiffres mais les concepts finissent par manquer; pour les autres, ce sont les mots qui ne suffisent pas à exprimer l'essentiel)Les démonstrations ne suffissent pas. Si on n'a pas de mot pour nommer un objet, on ne voit pas cet objet.Il y a, par delà le Langage,de quelle que nature qu'il soit, une réponse profonde à découvrir qui précède la science qui n'est finalement qu'un langage incluant d'autres langages.

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