Diderot face à Google et Wikipédia
Écrit par Pirmin Lemberger   
02-06-2008

[introduction adaptée d'un essai consacré au web sémantique]

Le web dans sa forme actuelle a-t-il en définitive réalisé, avec 250 ans de retard, l’utopie des 140 encyclopédistes du 18ème siècle ? Souvent, j’ai rêvé d’une confrontation entre Diderot ou d’Alembert avec Google et Wikipédia ! En fait l’idée d’une telle mise en scène est de nous inciter à prendre un recul suffisant pour preuve d’esprit critique vis-à-vis de nos usages quotidiens et parfois inconscients du web.

Gageons que la réaction des encyclopédistes aurait été celle d’une stupéfaction admirative, du moins dans un premier temps. Mais, passé cette première confrontation, quel jugement porteraient-ils sur le magma d’information qui submerge quotidiennement nos écrans et nos cervelles ?

Denis Diderot (Louis Michel van Loo, 1767)Essayons donc d’imaginer ce que dirait notre ami Diderot, si d’aventure il pouvait nous rendre visite pour quelques années, en ce début de 21ème siècle.

Surpris, Diderot constaterait que le déluge d’information et la pression du temps à laquelle beaucoup d’habitants de l’an 2008 sont soumis, loin de les aider à prendre des décisions raisonnées, les conduisent inévitablement à prendre des décisions de plus en plus irrationnelles. Basées sur des intuitions de plus en plus évanescentes, des ouï-dire voire même de simples croyances. Une chose qu’il n’aurait jamais imaginée dans son optimiste 18ème siècle est la création de chapelles de croyances dans les domaines les plus prosaïques comme par exemple telle ou telle technologie ou tout autre minuscule domaine de savoir. Dans le grand marché des idées et des opinions du web, chaque internaute y retrouve les siennes, le rassurant dans ses convictions, ses illusions ou ses croyances.

Incrédule, il constaterait que nombre d’internautes partagent la conviction, bizarre pour lui, qu’une information récente est nécessairement de meilleure qualité qu’une information plus ancienne. La littérature scientifique écrite dans la première moitié du 20ème siècle lui apporterait pourtant une foison d’exemples où l’information de meilleure qualité est parfois vieille d’un demi-siècle, en physique fondamentale par exemple. Le monde de l’informatique lui apporterait des exemples où la quête de la nouveauté pour la nouveauté est poussée dans des retranchements à la limite de la paranoïa. Des outils qui changent tous les jours. Impensable !

Effaré, il prendrait progressivement conscience d’une conviction répandue chez les internautes qui consiste à croire qu’une information qui n’est pas facilement accessible via Google ou qui n’existe pas sur Internet n’a jamais existé. Incroyable !

Lucide, il verrait qu’une conséquence du deuxième point est de permettre le recyclage très rapide d’une information existante mais oubliée (parfois volontairement). Il trouverait aussi bien des exemples de recyclage d’idées qui marchent que d’idées qui ne marchent pas. Les périodes de recyclage ne sont pas les mêmes d’un domaine de la connaissance à un autre observerait-il. Le recyclage d’une idée en sciences physiques par exemple prend typiquement une génération de chercheurs alors qu’en informatique il se compte plutôt en années.

Vaguement  écœuré, il envisagerait comme une autre conséquence du deuxième point la création de bulles de vacuité informationnelle. Une sorte d’effet Larsen où la notoriété d’une information récente engendre elle-même un surcroît de notoriété de cette même information. Le « hype » ou le « buzz » en bon franglais. Des bulles sciemment entretenues, tantôt par des individus narcissiques, tantôt par des organismes avides de notoriété et tous deux fort peu soucieux de jeter les lumières de l’esprit sur un quelconque sujet. Le marketing viral jouant d’ailleurs sans complexe sur ce phénomène n’en serait qu’un des nombreux avatars. En fait, il y verrait une trahison de l’esprit de raison qui l’animait lui et ses collègues encyclopédistes. Mais on tenterait de le consoler en lui expliquant qu’en matière de trahison, celle-ci n’est ni la seule, ni la première, ni la dernière, ni non plus la plus grave de celles commises par la technoscience du 21ème siècle.

Effrayé, il verrait, comme conséquence du premier point, une autre idée fallacieuse gagner du terrain. Celle qui consiste à juger que toute information qui nécessite plus de 3 slides PowerPoint ou une séquence explicative dépassant les fatidiques 30 secondes sur YouTube est dépourvue d’intérêt. Ou alors, on conclut que l’auteur du sujet est un infirme de la communication. Diderot se rendrait compte que, progressivement, toute information nuancée, complexe, ou simplement argumentée est statistiquement sanctionnée, vis-à-vis de Google, par l’indifférence de la cohorte des internautes pressés (« je vais pas me prendre la tête avec ce truc ! » se disent-ils). Ayant perdu l’habitude d’envisager la complexité, leur empan mental, progressivement, s’atrophie ce qui les conduit à sélectionner des informations encore plus comprimées etc... Deuxième boucle amplificatrice de simplisme et de conformisme.

Un peu de compassion svp pour ce pauvre Diderot qui, traumatisé par son excursion chronologique, s’en retourne avec empressement dans son lumineux et douillet 18ème siècle...

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Bel exercice !
Ecrit par Xavier. 03-06-2008
Je trouve ton exercice très réussi. Pour qu'il puisse tenir sur une ligne dans Google tu aurais pu le résumer ainsi:

L'immédiateté de l'information se fait toujours au détriment de la connaissance.

Je ne sais plus à qui j'ai emprunté cette phrase (Mac Luhan ?)

Bravo en tout cas, j'ai adoré.

2. Une encyclopédie pour s'émanciper... de quoi ?
Ecrit par Daniel Ramirez. 06-06-2008
Le projet encyclopédique des Lumières, des Diderot, d’Alembert et autres Condorcet, diffère des actuels, d’abord par sa finalité : il était un instrument (voire une arme) d’émancipation, pour la conquête de la liberté et de l’autonomie des hommes modernes : libérés des tutelles (la couronne, l’Eglise) ils auraient terriblement besoin de la connaissance. Nos contemporains ne pensent plus devoir s’émanciper de quoi que ce soit mais mieux profiter de l’émancipation déjà obtenue. Pour cela ils ont besoin d’information, non de connaissance, et d’information rapide et utilisable. Deuxièmement, et c’est là que les idées de « web sémantique » méritent toute notre attention, vous avez vu sur la couverture qu’il s’agit d’un projet d’un « dictionnaire raisonné », c'est-à-dire d’un savoir organisé, hiérarchisé, tout le contraire de Google, où tout est mis en vrac, avec le seul critère du nombre de clics, ce qui est la chose la plus bête du monde, qui fait qu’une rumeur sur une histoire sexuelle d’un leader politique en vue ou d’une star est plus important qu’une nouvelle découverte en génétique.
Comment organiser l’infinité de connaissances actuelles ? Mais est-ce que cela intéresse quiconque ? Les élites du pouvoir n’ont pas trop besoin de Google ni de Wikipédia, ils manient de l’information sûre et réfléchie par des « experts », des conseillers de princes. C’est peut-être pour tous les autres, ceux qui n’ont que faire du vrai mais qui cherchent le facile, le plaisant, l’utilisable, voire l’amusant…
Je ne pourrais ici, par manque de temps et de compétences, commenter tous les termes de l’article de Pirmin, mais en tout cas je vous conseille chaleureusement la lecture de la version in extenso (cliquer sur le lien). On y apprend des choses !
Une dernière chose, seulement, Pirmin, sans doute Diderot serait excédé, mais retournerait-il dans son siècle ? Il était peut-être lumineux mais pas bien douillet : souvenez-vous de Condorcet, après avoir tellement misé sur « les progrès de l’esprit humain », est mort seul et persécuté par l’esprit révolutionnaire. Celui où, aux dires de Hegel, la liberté absolue, sans avoir d’autre objet se retourne contre elle-même, ne pouvant éviter de se mettre à dévorer ses enfants.
Que nous réserve à nous ce présent qui se veut futuriste ? Seul le futur (le vrai) le dira. Mais rien ne nous empêche d’y réfléchir.

3. Diderot en 2008?
Ecrit par Gérard Tissier. 08-06-2008
Diderot aurait été, comme Jacques,fataliste et lui qui croyait en l'avenir,se serait sans dout posé aujourd'hui,cette simple question; mais où donc est-il passé?

4. Wiki
Ecrit par Calamity Jane. 18-12-2008
Je suggère à P. de lire le travail de Pierre Assouline sur wiképidia.

5. Court-circuit des élites universitaires
Ecrit par André Desponts. 30-11-2010
Nous entendons parler et nous constatons dans nos pratiques quotidiennes cette accélération du brassage de l'information. Je voudrais parler davantage de wikipédia et du projet encyclopédiste. Il est passionnant d'observer la mise en place d'une "communauté", comme on le dit aujourd'hui sur le web, d'auteurs indépendants mais animés du même désir d'élaborer des articles dans cette encyclopédie.
Pour l'avoir un temps expérimenté moi-même, la position d'auteur est tout à fait jouissive et flatteuse. C'est avant tout Narcisse qui se mire dans son écran d'ordinateur. Après tout quels problèmes cela pose-t-il ?
Un article encyclopédique est toujours limité par un arbitraire, celui de son auteur, qui définit l'étendue du sujet traité, ses limites, ses impasses. Avant d'être remanié, les articles de wikipédia sont en première version, pour les quelques articles auquel j'ai participé du moins, des litanies de notes qui comblent les oublis précédents. Un authentique défaut de structure qui n'encourage pas la lecture, ni la compréhension de l'article. L'usage de wikipédia ne serait pas vraiment ergonomique. Ce précieux travail de synthèse de l'information est-il réellement assumé par wikipédia ?
Ces communautés ont-elles vraiment les moyens de leurs ambitions ? Qui sont-ils ? A qui s'adressent-t-ils ? Je crois que l'on peut craindre que ces amateurs, certes motivés, s'adressent à d'autres amateurs pour lesquels la légitimité d'une encyclopédie compte peu dans le fond.
Cela me fait évidemment froid dans le dos d'imaginer la belle utopie de wikipédia comme la plus grande entreprise de déstabilisation du monde universitaire.
L'arbitraire est certes bien là : celui du discours universitaire, mais je pense qu'il est totalement assumé par la plupart des auteurs que je dirais "officiels" qui se voient ringardisés par un projet de nature démagogique.
A-t-on des solutions à imaginer ? Je reste désemparé. L'université peut paraître élitiste mais une tradition de démocratie et une éthique la caractérisent.

6. L'Hypertexte
Ecrit par Rubens. 31-12-2010
Au bonheur de Diderot, Google voire Wikipédia auraient enchanté le rêve des encyclopédistes. Pour des mecs comme moi ça ne fait que conforter le vagabondage au détriment de la concentration.

7. Un beau vitrail
Ecrit par La Gravité. 01-04-2011
Évanescence du texte, est-ce écrit sur un écran ?
Pour reprendre le "rêve des encyclopédistes", qui justement ne rêvaient pas mais bornait le savoir. Le petit Poucet sème des pierres après avoir compris que les pierre ne s'évaporent pas.
Ca cogite dur sur le web, sur un écran à la fois, ça compare, ça pose des marque-pages dans un labyrinthe, ça embrasse le travail en un regard, ça synthétise et puis enfin on déconnecte son bureau comme on éteint une lumière. Naviguer sur le web, c'est bien du vagabondage avec des oeillères, la réflexion est étriquée par la bande-passante.
Oui le papier prend de la place mais comment faire autrement ?
Superbe miroir aux alouettes, idéal pour passer de l'émotion et abrutir les foules.

8. la forêt et l'autoroute
Ecrit par Forestier. 12-06-2011
Il y a les anxieux qui se sentaient inquiétés par les étagères fléchies sous le poids des encyclopédies en plusieurs tomes, dans les bibliothèques qui sentaient les encres.
Il y a les rêveurs qui partaient au hasard des pages, passaient du coq à l'âne et qui se motivaient par la surprise que recelait la page suivante comme un bon feuilleton, celui de l'alphabet.
Nos vieilles encyclopédie permettaient de s'initier, sans vraiment le savoir, à tous les arts et sciences, juste par rebond du regard sur l'étendu des pages, de rencontrer le formalisme mathématique, des cartes lointaines, des planches anatomiques, des auteurs inconnus, par hasard. Puis de creuser.
Les inquiets préfèrent savoir sur quoi ils vont tomber, ils sont guidés par l'hypertexte que les autres ont choisi pour eux, c'est un parcours balisé rassurant et sans erreur où l'on ne risque pas d'attraper les microbes de la pensée.

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