Voyager pour comprendre
22-06-2008

En ce dimanche 22 juin estival, l’animateur choisit parmi les onze sujets proposés ce jour-là par les participants du café des Phares : « Voyager pour comprendre ». Pour comprendre quoi ? me suis-je aussitôt demandé. L’auteur du sujet expliqua que pour lui, voyager consistait à se frotter à d’autres cultures, à s’insérer dans des mondes difficiles à comprendre, à changer de paradigme. Pour vraiment voyager il faut voyager seul, lança le premier intervenant, après avoir fait l’éloge du film du ciné-philo de l’après-midi intitulé La visite de la fanfare. Mais s’il s’agit d’une fanfare c’est qu’ils voyagent à plusieurs, releva pertinemment l’animateur. La première prise de parole devrait être un silence... propice à un minimum de réflexion. En effet, c’est plus souvent la langue que la tête qui a envie de parler. Quoi qu’il en soit, le débat était lancé.

Pour certains, voyager c’est voyager dans le temps en étudiant l’histoire. Pour d’autres, la lecture ou le cinéma ne sauraient remplacer un voyage effectif. En effet, l’important dans un voyage est de déplacer son corps afin d’appréhender les choses de façon moins intellectuelle. Il s’agit de solliciter tous les sens dans cette affaire : l’odorat, l’ouïe et le toucher, notamment. Pour d’autres encore, voyager consiste à défaire les liens que l’on a avec notre quotidien. Philosophie et voyage seraient ainsi du même combat : il s’agirait de chercher à se mieux connaître soi-même. Pour d’autres enfin, il ne s’agit pas que de soi, mais de connaître et comprendre aussi les autres ! L’apprentissage d’une langue nouvelle peut créer une distanciation bénéfique, et les chances de disposer d’un autre regard sur les êtres et les choses au retour militeraient en faveur du voyage. Voilà pour les banalités. Que nous réserve la suite ?

Les motivations pour voyager sont diverses. Certains voyages sont culturels, d’autres répondent à un besoin de mise à l’épreuve du corps. Pour ces derniers, il s’agit de se mettre dans des conditions inhabituelles à la recherche de quelque chose qui va modifier notre façon de penser. Voyager pour apprendre ou pour comprendre afin de changer. Pourquoi pas, poursuivit l’animateur, mais les VRP et les pilotes d’avion changent-ils beaucoup ? De même qu’un poisson rouge ne saura jamais qu’il est dans l’eau s’il n’est jamais sorti de son bocal, un Européen pourra mieux comprendre la façon dont le reste du monde le perçoit s’il voyage. Une intervenante suggéra une autre motivation du voyageur : on voyage souvent pour fuir, pour échapper à quelque chose ; comprendre est rarement le but premier. « La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Fuir ! là-bas fuir ! » écrit Mallarmé. Par ailleurs, voyager avec une personne est la meilleure façon de la connaître, lança un participant. Bien vu ! répondit l’animateur, mais il faut distinguer le touriste du voyageur, insista-t-il ; le premier a son billet retour, pas le second.

Une participante expliqua qu’elle se sentait moins seule au bout du monde qu’à Paris. Sans doute cet obsessionnel besoin de reconnaissance. De plus, en voyageant, on sentirait mieux le temps qui passe et on en profiterait plus pleinement. Ne s’agit-il pas alors d’avoir l’impression de vivre plus intensément, et non de voyager pour comprendre ? fit remarquer l’animateur. Dans un autre registre, marcher dans Istanbul sur les traces de Pierre Loti, ou refaire mentalement le voyage d’Ulysse peuvent-ils encore constituer des parcours initiatiques ? S’il s’agit seulement de « piger » quelque chose, et non de le ressentir dans sa chair, alors « voyager pour comprendre » se limiterait aux expéditions scientifiques, spatiales ou ethnologiques. Mais ce qui semble important, releva un intervenant, c’est ce qui arrive pendant le trajet, et non le séjour sur place en lui-même. Voyager, c’est avant tout vivre un trajet, cheminer physiquement et mentalement. Certains participants allèrent même jusqu’à dire que leur plus beau voyage fut leur analyse. Pour ma part, parodiant Deleuze (cf. vidéo), je veux bien être con, mais pas au point de voyager pour me soigner…

À moins qu’il faille prendre la phrase du sujet à rebours, suggéra une intervenante : on ne peut comprendre qu’en mouvement. Comprendre, ce serait se déplacer, voyager. L’animateur évoqua alors Fernando Pessoa, qui rappelle que l’important n’est pas de changer de paysage mais de changer de regard. Justement, j’ai du mal à changer de regard, voyage ou pas voyage. Par exemple, je reste persuadé qu’il y a plus d’aventures sur un échiquier que sur toutes les mers du monde (Pierre Mac Orlan), et qu’on voyage avant tout dans sa tête. Alors pourquoi voyages-tu autant, Marc ? Pas pour comprendre, ça c’est sûr. Je crois que je voyage en fait pour deux raisons : pour me créer des souvenirs, d’abord. Les jours du quotidien se ressemblent, les jours en terra incognita non. Et la mémoire a soif d’insolite, de bizarreries, d’imprévu. Par curiosité, ensuite. C’est étrange, le mot « curiosité » n’a jamais été prononcé au cours du débat, et je ne m’en plaindrai pas. C’est un terme que je n’aime guère car il pâtit entre autres des relents de la presse pipolâtre. Mais pour une fois qu’il s’agit de mettre un nom sur la motivation qui pousse à aller vérifier si l’herbe est plus verte ailleurs, c’est bien de curiosité qu’il s’agit en ce qui me concerne. Et celle-là n’a rien d’un vilain défaut.

 

Sujet connexe : Il n’est pas de bon vent pour qui ne connaît pas son port par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Le voyage vertical
Ecrit par Le Passant D'autre F. 23-06-2008
Bonjour les Philos...

Le voyage vertical…

Souvent on cherche à découvert le paysage qui nous entoure, savoir l'autre; se documenter ; découvrir le monde dans sa diversité etc.…Et souvent on oublie de faire le voyage à l'intérieur de soi, de savoir pourquoi ça comme ça, comment peut on savoir ce monde profond, qu'est qu'on peut déduire de cette complexité et un tas de question qu'on peut poser…

Le scientifique Alexis Carrel qui s'est donné la peine d'écrire son œuvre "L'homme cet inconnu?" a essayé de faire ce voyage à travers les organes et leurs rôles à l'intérieur de monde petit dans son apparence très très grand dans sa signification et sa raison d'être…Mais ça reste toujours que l'œuvre et la définition du Créateur est pus proche de la vérité que celle des personnes qui essaye de donner une explication scientifique à notre existence…
Bonne discusion...

2. Voyage et initiation
Ecrit par Gunter. 23-06-2008
Hier, j’ai, en réalité télescopé deux citations, l’une de Mallarmé :
« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » Et qui continue : « Fuir ! là-bas fuir ! » Alors que moi, j’ai terminé par : « on ne part plus » ou « on ne part pas » phrase qui est, je crois, de Rimbaud.
Si une âme charitable peut m’aider pour retrouver le texte authentique…
En fait, ce lapsus, regardé de plus près n’en est peut-être pas un : La suite du poème de Mallarmé, si je l’ai bien compris, fait allusion au voyage du poète sur la mer blanche de la page, armé du mat de son stylo…
Et Rimbaud, si je me souviens bien, exprime l’idée que le temps des voyages « matériels », romantiques, exotiques, dépaysants, etc. est terminé. Ne reste que le voyage du poète, auquel il faut ajouter les artistes et les vrais philosophes (avec ou sans « diplôme ») et, certainement, les vrais scientifiques plus proches des poètes que des ingénieurs…
Comme souvent, le vrai enjeu de nos échanges dominicaux ne m’apparut qu’à la fin. Hier, c’était pour moi : des voyages initiatiques sont-ils encore possibles, sous quelle forme, étant donné qu’une initiation est ce processus (infini) par lequel je progresse dans l’accouchement de moi-même ? Il faudrait d’ailleurs élargir la définition traditionnelle de la maïeutique socratique : il ne s’agit pas seulement d’accoucher d’idées mais de soi-même.
En dernière analyse, le café de Phares est, à mes yeux, un lieu d’initiation. Faut-il, à chaque fois, ajouter « laïque » puisque cela va de soi ?
Les curieux, conviviaux, élèves, etc. restent les bienvenus, mais ils sont prévenus….

3. Mallarmé
Ecrit par x. 24-06-2008
"La chair est triste hélas, et j'ai lu tous les livres
Fuir, là-bas fuir ! Je sens que les oiseaux sont ivres
de. . . je ne sais plus ma mémoire me lache, mais ça se termine par
Un ennemi désolé par de cruels espoirs
Croit encore à l'adieu suprème des mouchoirs
Et peut-être les mâts invitant les orages
Sont-ils de ceux qui vont ? ? ? blablabla naufrage
Perdus sans mâts ni je ne sais plus quoi
Mais, ô mon coeur entends le chant des matelots".

Le mât du stylo ? jamais pensé à ça ... je vais creuser.
Quant à Rimbaud, connais pas trop ses poemes, désolée.

4. Citation de Rimbaud
Ecrit par Alain. 25-06-2008
La citation est extraite de "Mauvais sang" dans "Une saison en enfer" :

On ne part pas. - Reprenons les chemins d'ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l'âge de raison - qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.
La dernière innocence et la dernière timidité. C'est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons.
Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l'ennui et la colère.
A qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels coeurs briserai-je ? Quel mensonge dois-je tenir ? - Dans quel sens marcher ?
etc.

Rimbaud est revenu de son voyage (réel) en Afrique dans un état complètement délabré, après avoir constaté l'échec de sa tentative de libération par la poésie. Il n'aspirait plus qu'à une vie "normale" (de famille).
Ce poète de génie laisse malgré tout un peu pessimiste, il est le contre-exemple de tous nos rêves !
Alain

5. Mes tribulations en Alaska cet été
Ecrit par Pirmin. 03-08-2008
Mes tribulations en Alaska cet été c'est sur mon carnet de voyage ici : http://intothewildandback.blogspot.com/
Le teneur philosophique pourra par moment être assez tenue ... ;-)

6. vadrouilles zé tribulations de Pirmin en Alaska ?
Ecrit par cinéphile. 28-08-2008
"Le voyage perpétuel" est un film sur les inuits qui est sorti en avril dernier : si Prirmin l'avait vu, il aurait peut-être évité d'aller participer à la destruction de cette civilisation. Si vous n'avez pas les moyens financiers de voyager si loin, ou si vous avez des enfants ( cas rarissime aux Phares) et qu'il vous parait plus important de leur transmettre une planète vivable que des concepts creux , je vous conseille de voir ce film : voyage économique, écologique et poétique, chant magnifique pour méditer en silence. Précieux moment de philosophie en noir et blanc.

7. Tristes tropiques
Ecrit par Claude Levi- Strauss. 28-08-2008
Le fameux livre de C.L.-S. débute ainsi:
"Je hais les voyages et les explorateurs."

8. un peu de beauté dans un monde de brutes
Ecrit par Nadia. 28-08-2008
Ah l'Alaska !!! Merci pour ce superbe moment de poésie partagé.

9. la bible nous dit ...
Ecrit par voyageur. 16-11-2008
Il est écrit quelque part dans la bible que nos sommes tous des étrangers.et c'est pourquoi les voyages nous apprennent tant sur nous mêmes.non ?

Ecrivez votre commentaire ici:

Titre
Écrit par
Code aléatoire
Vérification du code aléatoire
 
< Précédent   Suivant >

Qui est connecté

Il y a actuellement 1 invité en ligne

personnes ont visité ce site.